Avec Harry Carey, Jr., l’informelle "John Ford Stock Company" perd l’un de ses derniers membres encore vivants et l’un de ses visages les plus familiers. A vrai dire, en incluant même les comédiens qui ont relativement peu tourné avec Ford, il ne reste plus que trois survivants (sauf omission de notre part) : la superbe Maureen O’Hara (Qu’elle était verte ma vallée, L’Homme tranquille…), 92 ans, définitivement retirée des plateaux depuis une douzaine d’années, Vera Miles (La Prisonnière du désert, L’Homme qui tua Liberty Valance…), 82 ans, qui n’est plus apparue sur un écran depuis plus de quinze ans mais dont on reparlera à l’occasion de la prochaine sortie du film Hitchcock (elle y est interprétée par Jessica Biel), et, ne l’oublions pas même si son importance dans l’œuvre de Ford est vraiment sans comparaison, Patrick Wayne (Ce n’est qu’un au revoir, Les Cheyennes…), 73 ans, qui a aussi arrêté de tourner il y a quinze ans. Harry Carey, Jr. avait évidemment un point commun avec ce dernier : ils étaient tous les deux des enfants de la balle devant leur entrée dans la grande confrérie fordienne à la place, éminente, qu’y occupèrent leurs pères, deux des comédiens les plus souvent employés par John Ford. Mais si Patrick Wayne dût toute sa carrière se contenter de petits rôles sans commune mesure avec le statut de star majeure de son père John, Harry Carey, Jr. fut plus "fidèle" à son Sr. de père en interprétant peu ou prou le même type de rôles, celui de ce que les Américains appellent les character actors.

John Wayne, Harry Carey, Jr. et Pedro Armendáriz dans "Le Fils du désert"
Entre John Wayne et Pedro Armendáriz dans "Le Fils du désert"

Par rapport à d’autres piliers de la Ford Stock Company comme Ben Johnson, John Carradine, Ward Bond ou Victor McLaglen, Carey avait "contre lui" d’avoir un physique moins typé, en dépit de sa chevelure rousse qui lui valut le surnom de Dobe (diminutif d’adobe, ces murs d’argile typiques des pueblos du Nouveau-Mexique). Mais s’il dût se contenter (presque) toute sa vie de seconds rôles (voire de troisièmes ou quatrièmes, n’étant pas toujours crédité au générique des films dans lesquels il apparaît), on trouvera difficilement filmographie plus prestigieuse.
Il participa donc à neuf films de John Ford entre 1948 et 1964. Dans Rio Grande (1950), Ce n’est qu’un au revoir (1955, où il interprète Eisenhower !), Permission jusqu’à l’aube (1955), La Prisonnière du désert (1956), Les Deux cavaliers (1961) et Les Cheyennes (1964), il n’est effectivement qu’un acteur de complément. Mais il débuta chez Ford dans des rôles plus consistants, et ne sut peut-être pas "saisir sa chance". Il est ainsi l’un des trois "godfathers" du Fils du désert (1948), avec John Wayne et Pedro Armendáriz, l’un des officiers de troupe convoitant le "ruban jaune" de Joanne Dru dans La Charge héroïque (1949) et l’une des "têtes d’affiche" du Convoi des braves (1950) qui n’en comptait aucune et où Ford mettait ses fidèles grognards (Johnson, Bond, Carey…) en première ligne.

Harry Carey, Jr., Jeffrey Hunter et John Wayne dans "La Prisonnière du désert"
Avec Jeffrey Hunter et John Wayne dans "La Prisonnière du désert"

Aussi prestigieuse soit-elle déjà, on ne peut pas réduire la carrière d’Harry Carey, Jr. au seul John Ford. Avant de tourner avec lui, il avait en effet déjà travailler avec Raoul Walsh (La Vallée de la peur, 1947, sur le tournage duquel il débuta une solide amitié avec Robert Mitchum qui ne s’acheva que lorsqu’il décida d’arrêter de boire…), John Borzage (Le Fils du pendu, 1948), Robert Wise (Ciel rouge, 1948, à nouveau avec Mitchum) et bien entendu Howard Hawks, qui lui offrit son seul film avec son père, Harry Carey, Sr., pour l’un des tout derniers films avant la mort de ce dernier (La Rivière rouge, 1948), même s’ils n’y partagent aucune scène. Hawks est l’autre grand cinéaste qui fit le plus appel à lui, mais toujours dans de tout petits rôles (Chérie, je me sens rajeunir, 1952, Les Hommes préfèrent les blondes, 1953, Rio Bravo, 1959 (*)). Comme quoi l’axe hitchcocko-hakwsien des "Cahiers jaunes" était une erreur de jugement : c’est de "fordo-hawksisme" qu’il aurait fallu parler, tant, en dehors de leurs comédiens, Hawks avait bien plus en commun avec Ford qu’avec Hitchcock. Mais c’est un autre débat…
Pour le reste, on vit aussi Carey chez Henry Hathaway (Niagara, 1953, La Fureur des hommes, 1958), Allan Dwan (Tonnerre sur le Pacifique, 1951, Quatre étranges cavaliers, 1954, Le Bord de la rivière, 1957), Samuel Fuller (Maison de bambou, 1955), Edward Dmytryk (Alvarez Kelly, 1966), mais aussi, assez logiquement, dans les films (le plus souvent des westerns, le genre de prédilection de Carey) du fils de son ancien camarade de jeu chez Ford, Andrew McLaglen, qui lui sera d’une grande fidélité (Les Prairies de l’honneur, Rancho Bravo, La Route de l’Ouest, La Brigade du Diable, Bandolero !, Les Géants de l’Ouest, Le Dernier train pour Frisco, Big Jake, Rio Verde, Les Cordes de la potence…).

Harry Carey, Jr., Cher et Sam Elliott dans "Mask"
Avec Cher et Sam Elliott (au second plan) dans "Mask"

Evidemment, cette prestigieuse filmographie, même parfois sous forme d’apparitions, lui valut un statut de comédien un peu culte, même avant que cette notion ne fasse réellement son apparition. Cela lui vaudra quelques participations à des westerns italiens qui ne comptent hélas pas parmi les meilleurs du genre (On continue à l’appeler Trinita, Et maintenant, on l’appelle El Magnifico… faudrait savoir). Puis à des rôles bien plus intéressants chez quelques cinéastes cinéphiles biberonnés aux films qu’il tourna dans les années 40-50 : Peter Bogdanovich (Nickelodeon, 1976, Mask, 1985), Walter Hill (Le Gang des frères James, 1980), Joe Dante (Gremlins, 1984), Robert Zemeckis (Retour vers le futur III, 1990), Michael Cimino (Sunchaser, 1996, sa dernière apparition au cinéma), sans oublier un autre rôle clin d’œil dans le Tombstone de George Pan Cosmatos en 1993.
A partir de la fin des années 50, il s’était aussi beeaucoup consacré à la télévision, apparaissant dans bon nombres de séries aussi fameuses et diverses que Bonanza, Les Bannis, Les Rues de San Francisco, Dallas, La Petite maison dans la prairie… Mais sa contribution la plus célèbre y fut dans une série Disney inédite en France, Spin & Marty (Carey y donnait des cours à deux gamins dans un camp d’équitation !), immensément populaire aux Etats-Unis au travers des décennies.
Après une carrière aussi bien remplie, Harry Carey, Jr. s’est apparemment éteint paisiblement le 27 décembre 2012, à l’âge de 91 ans.

(*) Impossible de vous rappeler de Carey dans Rio Bravo que vous connaissez pourtant par cœur ? Normal, ses scènes furent coupées au montage…

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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