Mort le 8 juillet 2012 d’une insuffisance rénale à Los Angeles à l’âge plus que respectable de quatre-vingt-quinze ans, Ernest Borgnine faisait partie de cette toute petite caste des comédien(ne)s hollywoodiens d’un certain renom encore en activité à quatre-vingt-dix ans passés, au même titre qu’Eli Wallach, Christopher Lee, Mickey Rooney, Celeste Holm, Norman Lloyd, Carl Reiner et Peter Sallis (qui n’est pas un comédien très hollywoodien mais qui est la voix de Wallace dans Wallace & Gromit, alors ça compte double). Le seul, en tout cas, à avoir un jour remporté l’Oscar du meilleur acteur (1). C’était un jour de mars 1956 et la divine Grace Kelly (au bord d’abandonner le métier pour le destin de princesse d’opérette) remettait la précieuse statuette à Ernest Borgnine, au nez et à la barbe de, excusez du peu, James Cagney, Spencer Tracy, Frank Sinatra et James Dean (qui fut le premier nominé à titre posthume, six mois après sa mort). Borgnine avait tourné Marty (sous la direction de Delbert Mann, qui remporta aussi l’Oscar, ainsi que le film, pour un triomphe complet) pour un cachet misérable de 5 000 $. "Je l’aurais même fait gratuitement", dira-t-il plus tard, pour bien montrer à quel point ce rôle relevait un peu du miracle, pour lui.

Ernest Borgnine dans "Marty"
Dans "Marty"

Car, en 1956, Borgnine n’était comédien que depuis une demi-douzaine d’années, alors qu’il approchait déjà des quarante ans. Après avoir servi dix ans dans la marine et s’être couvert de médailles pendant la guerre, ce fils d’immigrés italiens du Connecticut s’est longtemps demandé quel métier il pourrait bien faire dans sa vie, alors qu’il logeait encore à plus de trente ans chez sa mère… Pourquoi pas comédien, puisque sa mère lui disait souvent qu’il passait son temps à faire le clown ? Il débute à Broadway à la fin des années (dans La Ménagerie de verre, de Tennessee Williams, et Harvey, adapté plus tard à l’écran avec James Stewart) mais s’installe très vite à Los Angeles, où son physique l’abonne très vite aux méchants et aux durs à cuire. Si son tout premier rôle à l’écran est celui d’un corsaire chinois (après tout, John Wayne a bien interprété Gengis Khan…), il se fait repérer en homme de main de la mafia dans Dans la gueule du loup (1951, Robert Parrish) ou en cowboy dans Les Massacreurs du Kansas (1953, André De Toth).
Mais c’est l’année 1954 qui change tout. Moins pour sa participation à deux des plus grands westerns "modernes" (chacun à leur façon), annonçant déjà la fin prochaine du genre, et dans lequel il joue évidemment encore les truands (Johnny Guitar, de Nicholas Ray, et Vera Cruz, de Robert Aldrich), que pour son rôle du sergent brutal "Fatso" Judson ("Gras-double", en vf) qui martyrise Sinatra dans Tant qu’il y aura des hommes, de Fred Zinnemann. Si l’on ajoute ses rôles chez Delmer Daves (Le Trésor du Guatemala, Les Gladiateurs), à nouveau chez De Toth (Terreur à l’Ouest) ou celui d’Un homme est passé (John Sturges), dans lesquels il façonne son emploi de bad guy à l’œil souvent torve (pas autant que celui de Jack Elam, mais il y a une parenté physique évidente entre les deux), rien ne le prédisposait à tenir le rôle-titre de Marty, adaptation cinématographique (coproduite par Burt Lancaster) d’un succès du petit écran naissant quelques années plus tôt.

Ernest Borgnine dans "Les Douze salopards"
Dans "Les Douze salopards"

Pour autant, si Ernest Borgnine retrouvera ensuite des premiers rôles, parfois à Hollywood (La Mafia, 1960, de Richard Wilson, où il jouait un lieutenant de police d’origine italienne mais luttant cette fois contre la Pieuvre, ou Contre-espionnage, 1960, d’André De Toth, dans lequel il était un agent double soviétique), puis dans quelques productions de seconde zone italiennes, retrouvant le pays où il vécut quelques unes de ses années d’enfance, après la séparation de ses parents. Car, pour le reste, Borgnine resta le plus souvent le méchant de service, opérant rarement seul mais plutôt au sein d’un groupe. Les deux titres venant alors à l’esprit sont Les Douze salopards (1967, Robert Aldrich), même s’il ne fait pas partie de la dirty dozen puisqu’il est général (2), et La Horde sauvage (1969, Sam Peckinpah), où, cette fois, il fait bien partie de la bande de hors-la-loi réunis par William Holden.
Entretemps, Borgnine avait poursuivi des relations au plus ou moins long court avec quelques cinéastes, comme Delmer Daves (L’Homme de nulle part, L’Or du Hollandais), Nick Ray (A l’ombre des potences), Richard Fleischer (Les Inconnus dans la ville, Les Vikings, dans lequel il était le roi Ragnar, père des (demi)frères ennemis Kirk Douglas et Tony Curtis, Barabbas, et, plus tard, Le Prince et le pauvre), John Sturges (Destination Zebra, station polaire) et, surtout, Robert Aldrich, qui fera appel à lui pour Le Vol du Phœnix, Le Démon des femmes, L’Empereur du Nord et La Cité des dangers. Borgnine retrouva également Peckinpah sur Le Convoi, qui lui confia encore un rôle de salaud, celui du shérif Wallace.

Ernest Borgnine conduisant Kurt Russell dans "New York 1997"
Conduisant Kurt Russell dans "New York 1997"

Figure d’Hollywood, Borgnine se retrouve aussi à l’affiche de quelques superproductions des années 70-80, comme L’Aventure du Poseidon, Jésus de Nazareth, Le Trou noir ou Le Jour de la fin du monde. Sa carrière semblait s’acheminer ainsi vers une fin un peu routinière (après tout, à l’orée des années 80, il avait déjà plus de 60 ans), passée en partie par la télé (une nouvelle adaptation "de prestige", signée Delbert Mann, d’A l’Ouest, rien de nouveau d’Erich Maria Remarque, une participation à La Petite maison dans la prairie, le rôle d’un flic vétéran flanqué d’un policier androïde dans Future Cop, que l’on peut envisager comme un lointain ancêtre de RoboCop…).
Et puis, en 1981, deux (futurs) maîtres du nouveau cinéma fantastique américain lui confient un rôle : Wes Craven dans La Ferme de la terreur et surtout John Carpenter, dans New York 1997. Et puis, surtout, Donald P. Bellisario, l’homme de Galactica et Magnum (et futur créateur de Code Quantum et NCIS : Enquêtes spéciales), le fait monter dans son Supercopter en 1986. Pour ceux qui ont découvert l’Amérique via les séries de feu-La Cinq, Ernest Borgnine n’est peut-être rien d’autre que Dominic Santini, spécialiste des cascades aériennes hollywoodiennes. C’est triste, mais c’est comme ça… Curieusement, c’est après la production et la diffusion en France de Supercopter que l’on découvrira, en catimini et sur Canal +, une autre série télévisée dont le succès aux Etats-Unis fit beaucoup pour la popularité de Borgnine, Sur le pont, la marine ! (McHale’s Navy), datant de… 1962-1966, et dans laquelle le comédien pouvait gentiment tourner en dérision ses années de marin soldat émérite.
Borgnine ne manquait pas d’humour, qui parlait par exemple ainsi de sa troisième épouse, la chanteuse et comédienne de Broadway Ethel Merman (avec qui il fut marié pendant… trente-deux jours !) : "La plus grosse erreur de ma vie. J’avais cru épouser Rosemary Clooney" (également chanteuse-comédienne, par ailleurs tante d’un certain George…) (3). C’est aussi cet humour qui lui fit prêter sa voix à l’"homme-sirène" du dessin animé Bob l’éponge, ou sous-titrer son autobiographie Ernie parue en 2008, "I don’t want to set the world on fire, I just want to keep my nuts warm" (tirade qu’on ne trahira pas en la traduisant mal).

Ernest Borgnine et Katy Jurado
Avec Katy Jurado

On peut dire d’Ernest Borgnine qu’il tourna presque jusqu’à son dernier souffle. Son tout dernier film, The Man who Shook the Hand of Vicente Fernandez, avait été présenté en avril 2012 au festival de Newport. De ses quinze dernières années à l’écran, on retiendra surtout son rôle dans Bienvenue à Gattaca (1997, Andrew Niccol), le biopic consacré à J. Edgar Hoover qu’il produisit et interpréta en 2000 (entre Di Caprio et lui, c’est sûr que c’est un peu le grand écart…), sa participation assez poignante au segment réalisé par Sean Penn pour le film collectif 11’09’’01 – September 11, son rôle dans le Blueberry de Jan Kounen ou sa présence dans l’épisode final d’Urgences, en 2009, l’un des plus beaux épilogues de l’histoire des séries télé.

(1) Soyons exhaustifs et précisons que Celeste Holm fut aussi récompensé d’un Oscar, en 1948, pour Le Mur invisible, mais c’était en tant que meilleur second rôle féminin. Et qu’Eli Wallach reçu un Oscar honoraire cent fois mérité en 2010.
(2) En plus d’avoir participé aux nombreuses "suites" télévisées des
Douze salopards, Borgnine contribua à l’hommage rendu au film par le très chouette Small Soldiers de Joe Dante en 1997, en prêtant sa voix à l’un des méchants soldats en plastique, à l’instar de George Kennedy, Jim Brown ou Clint Walker, autres protagonistes du film d’Aldrich.
(3) Ernest Borgnine ne fut pas toujours si malheureux au fil de ses cinq mariages, ayant notamment été marié pendant plus de trois ans à la comédienne mexicaine Katy Jurado (rencontrée sur le tournage de
L’Or du Hollandais), en dépit d’un physique assez peu avantageux.

Ernest Borgnine recevant son Screen Actors Guild Life Achievement Award en 2011 :

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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