L’exercice nécrologique a au moins deux grandes vertus. Il est bien évidemment d’abord une façon de rendre un dernier (ou pas) hommage à un artiste disparu. Mais il permet aussi de découvrir une vie derrière une œuvre, une vie dont on ne soupçonnait pas toujours la richesse.
Le cas de Charles Durning, l’un des plus grands seconds rôles du cinéma américain des quarante dernières années, est l’un des plus exemplaires qui soient. On aimait sa présence à l’écran, sa bonne gueule d’Irlandais souvent assez hard-boiled, dont les rôles se répartissaient entre bons types bourrus (souvent des flics) et salopards vicieux (souvent des flics aussi). Comment pouvait-on se douter qu’avant de devenir comédien, sur le tard (il avait près de quarante ans au moment de tourner son premier film, même s’il avait débuté au théâtre avant), il avait été boxeur professionnel (bon, ça, encore, on pouvait le supposer…), professeur de danse classique (sa fille Jeanine est d’ailleurs elle-même une danseuse et chorégraphe contemporaine assez réputée), ce qui est déjà nettement plus improbable, mais surtout, avant tout cela, un véritable miraculé de la Seconde Guerre mondiale !

Anne Bancroft et Charles Durning dans "To be or not to be"
Avec Anne Bancroft dans "To be or not to be"

Car Charles Durning fit partie de la 1ère Division d’infanterie américaine, plus connue sous le surnom de Big Red One, et fut donc l’un des premiers à poser le pied sur la plage rouge de sang d’Omaha Beach le 6 juin 1944. Il n’en tirait aucune gloire et, comme beaucoup de survivants, mit d’ailleurs énormément de temps à réussir à en parler (une cinquantaine d’années, dans son cas). Mais son témoignage est évidemment poignant et fait ressentir toute l’horreur absolue de la guerre, que même l’ultra réalisme de l’ouverture d’Il faut sauver le soldat Ryan ne pourra jamais tout à fait rendre à l’écran : "Il est difficile de décrire ce que nous avons vécu ce jour-là et seuls ceux qui y étaient peuvent comprendre. Nous étions effrayés en permanence. Mon sergent m’a demandé : "Tu as peur, mon garçon ?", je lui ai répondu "Oui, j’ai peur" et il m’a dit "C’est bien, c’est bien d’avoir peur, nous avons tous peur". Le type dans la barge à côté de moi s’est retourné et m’a dégueulé dessus, j’avais le mal de mer. Il avait peur. Vous ne pensez à rien, vous espérez juste que le bateau ne va pas heurter le rocher qui se trouve devant. C’était mon baptême du feu mais les types qui en avaient vu d’autres depuis le début de la guerre étaient comme moi, et j’avais peur à en crever. J’étais le deuxième homme à sortir de la barge et le premier et le troisième ont été tués immédiatement. La rampe s’est abaissée, le premier a été abattu, j’ai essayé de sauter par dessus son corps mais j’ai trébuché et nous sommes tous les deux tombés dans l’eau. Nous étions supposés débarquer sur le rivage mais la barge ne nous avait pas amenés assez loin. Alors je me suis retrouvé à vingt mètres de la plage avec trente kilos de barda sur le dos et je me suis donc débarrassé de mon équipement. Je suis arrivé sur Omaha Beach sans casque, sans fusil, sans rien. Les types qui m’ont aidé à atteindre le rivage m’ont dit "Tu trouveras tout ce qu’il faut sur la plage, fusils, casques, tout ce qui n’appartient plus à personne". Personne ne savait où nous étions supposés aller, personne ne commandait, nous étions livrés à nous-même. Tout autour de moi des types se faisaient descendre, je voyais des corps partout ; mais vous ne saviez pas s’ils étaient morts ou vivants, ils étaient juste allongés là… Nous nous sommes abrités derrière un réservoir. Au moment de tenter une sortie, j’ai demandé au sergent "Vous voulez que je parte devant ou vous préférez que ce soit vous ?". Il m’a dit "Vas-y d’abord, je te suis". J’ai entendu une explosion, je me suis retourné et j’ai vu son torse derrière moi et le reste de son corps un peu plus loin".

Charles Durning dans "Le Grand saut"
En ange dans "Le Grand saut"

Cette longue citation pour mieux comprendre ce qui distinguait cette époque de la nôtre, cette époque où beaucoup d’hommes (moins souvent des femmes, qui débutaient généralement plus jeunes) devenaient comédiens sur le tard et parfois un peu par hasard, après avoir emmagasiné un vécu considérable (heureusement pas toujours aussi traumatisant), ce qui ne pouvait qu’enrichir ensuite leur travail, lui trouver une densité qui venait de la vie elle-même.
Sérieusement blessé par l’explosion d’une mine allemande une dizaine de jours plus tard en Normandie, la guerre de Charles Durning est pourtant loin de s’être arrêtée là. Comme le prélude à ses futurs rôles de dur-à-cuire, il se remit sur pied plus rapidement que nécessaire et participa à la fameuse battaille des Ardennes en décembre 1944, où il fut à nouveau blessé, à la poitrine. Mais son statut de miraculé, Charles Durning le doit plus encore au fait d’avoir eu la chance de faire partie de la vingtaine de survivants du "massacre de Malmedy", cette petite ville des Ardennes belges où, le 17 décembre 1944, des Waffen-SS exécutèrent près de quatre-vingt soldats américains prisonniers…
Durning sortit de la guerre multi-médaillé, dont la Silver Star accrochée à la poitrine, la plus haute distinction militaire américaine, et reçut, bien plus tard (en 2008), la Légion d’honneur des mains du Consul de France à Los Angeles.

Charles Durning et Dustin Hoffman dans "Tootsie"
Avec Dustin Hoffman dans "Tootsie"

Pas mal de comédiens de sa génération tentèrent comme lui leur chance dans la carrière à leur retour du front. Charles Durning prit ainsi des cours à l’American Acadademy of Dramatics Arts, à New York, dont il était originaire, mais, dans un premier temps, ce fut un échec et il ne revint sur les planches (puis débuta devant les caméras) que bien plus tard, au début des années 1960. Mais c’est seulement en 1970 que l’on commença vraiment à le repérer à l’écran, dans un beau drame rural de John Frankenheimer, Le Pays de la violence, et dans un film plus "underground", le Hi, Mom ! de Brian De Palma qui contribua fortement à révéler Robert De Niro. Il retrouva De Palma en 1973 pour le rôle du détective de Sœurs de sang. Mais c’est surtout son rôle de flic corrompu et complice du duo Newman/Redford dans l’immense succès de George Roy Hill, L’Arnaque (1973), qui le rendit familier du grand public.
Il tourna ensuite très régulièrement, aussi bien au cinéma qu’à la télévision : plus de 200 rôles en tout pour une carrière ayant donc débuté tardivement. Ceux qui lui vaudront le plus d’honneurs ne sont pourtant pas forcément pour ses meilleurs films. Car s’il fut nomminé aux Golden Globes comme meilleur second rôle pour l’un de ses nombreux emplois de policier dans l’excellent Un après-midi de chien (1) (Sidney Lumet, 1975), il le fut aussi (ainsi qu’aux Oscars, toujours comme second rôle, sa principale fonction à Hollywood) pour le remake dispensable de To be or not to be (1983), produit par Mel Brooks et réalisé par Alan Johnson (il y était le colonel "Concentration Camp" Erhardt). L’année d’avant, il avait déjà été nominé aux Oscars pour La Cage aux poules, de Colin Higgins.

Charles Durning et Daniel Hugh Kelly dans "La Chatte sur un toit brûlant"
Avec Daniel Hugh Kelly dans "La Chatte sur un toit brûlant"

On préfèrera plutôt se souvenir de Charles Durning dans Spécial première (le remake de La Dame du vendredi signé Billy Wilder en 1974), Bandes de flics (Robert Aldrich (2), 1977, dans lequel il était affublé du délicat surnom de Sperwhale – sperme de baleine), Furie (à nouveau Brian De Palma, 1978), Sanglantes confessions (Ulu Grosbard, 1981), L’Anti-gang (réalisé par l’un de ses meilleurs amis dans le milieu du cinéma, Burt Reynolds, en 1981, un film dans lequel son souvenir a quand même du mal à rivaliser avec celui de Rachel Ward…), Dick Tracy (de et avec Warren Beatty, 1990), Le Grand saut (Coen Brothers, 1994), Week-end en famille (Jodie Foster, 1995), Un beau jour (Michael Hoffman, 1996) ou O’Brother (à nouveau pour les Coen, 2000). Il tourna même avec John Cassavetes, mais dans le très atypique dernier film signé de ce dernier, la comédie policière Big Trouble, en 1986, et pour Abel Ferrara dans un film tout aussi improbable (et à part dans la carrière de son réalisateur), Cat Chaser (1989), qui fut, pour l’anecdote, une espérience éprouvante pour sa vedette féminine, Kelly McGillis. Reste que deux de ses meilleurs rôles et films sont sans doute Tootsie (Sydney Pollack, 1982), où il fait merveille en papa veuf de Jessica Lange tombant amoureux de Dustin Hoffman, et Cop (1988), la trop méconnue adaptation de James B. Harris du Lune sanglante de James Ellroy, avec un fantastique James Woods (ce qui relève du pléonasme, certes).
Charles Durning fit également des retours réguliers au théâtre, souvent avec beaucoup de succès, comme pour son rôle du patriarche Big Daddy de La Chatte sur un toit brûlant en 1989 ou dans la version avec Dustin Hoffman de Mort d’un commis voyageur en 1980 (adapté pour la télévision par Volker Schlöndorff en 1985).

A près de 90 ans d’une vie d’autant plus bien remplie qu’elle aurait pu être dramatiquement plus courte, Charles Durning continuait de tourner très régulièrement. Même si, depuis une dizaine d’années, les films auxquels il participait n’ont fait, en France, au mieux que le bonheur des dénicheurs de DVD en solde à moins d’1 € (à part son rôle récurrent dans la bonne série Rescue Me)…
Il n’existe pas de bon jour pour mourir, mais Charles Durning est mort chez lui, à Manhattan, un 24 décembre, comme Bernard Herrmann, Toshiro Mifune ou Harold Pinter avant lui.

(1) Quelques années plus tard, Charles Durning jouera l’un des rôles principaux du téléfilm Attica, inspiré de la célèbre révolte de prisonniers invoquée par Al Pacino dans le film de Lumet.
(2) Dix ans auparavant, Aldrich avait songé à Durning pour le rôle du général des
Douze Salopards, finalement dévolu à Ernest Borgnine.

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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