Mort du cinéaste Claude Miller

Si cet hommage à Claude Miller est pour une fois en partie écrit à la première personne, ce n’est pas parce que je connaissais personnellement le cinéaste, ni même avais eu l’occasion de le rencontrer. Je le regrette d’ailleurs, car au-delà de son talent de réalisateur, l’homme renvoyait une image de simplicité, de modestie et de chaleur qui donnait envie d’échanger avec lui, de l’écouter égrener le fil d’une vie de cinéma longue de plus de quarante-cinq ans, de l’écouter en particulier nous parler de celles et ceux qui sont parti(e)s avant lui et qui nous manquent (Truffaut, Bresson, Demy, dont il fut un plus ou moins proche collaborateur, ou Dewaere, Dominique Laffin, Ventura, Piéplu, Serrault, Romy Schneider, Simon de la Brosse, Brialy, Christine Pascal… qui furent ses comédiens), et de quelques autres aussi, dieu merci encore bien vivants (Bouchitey, Godard, Sami Frey, Bernadette Lafont, Charlotte Gainsbourg…).
Non, cet usage du "je" est sans doute d’abord une affaire de génération, celle d’un apprenti jeune cinéphile découvrant en direct Garde à vue, Mortelle randonnée puis L’Effrontée, et La Meilleure façon de marcher et Dites-lui que je l’aime en léger différé, et qui en a forcément été durablement marqué.

Je ne cite pas que ces seuls cinq films par hasard. Ils sont très certainement les meilleurs, ou en tout cas les plus intéressants, des dix-sept longs-métrages (téléfilm – La Chambre des magiciennes – et documentaire – Marching Band – inclus) tournés par Claude Miller. Ils peuvent sembler sans lien apparent, aussi bien dans leurs thèmes que leur esthétique : une chronique de mœurs cruelle (La Meilleure façon de marcher), une histoire d’amour fou (Dites-lui que je l’aime), un face-à-face policier en temps quasi réel et en huis-clos entre deux monstres sacrés (Garde à vue), une detective story comme un rêve/cauchemar somnambulique (Mortelle randonnée), un récit d’initiation sur les tourments de l’adolescence (L’Effrontée). Il y a pourtant bien un point commun à ces films, comme me le faisait justement remarquer un ami à l’annonce de la mort de Miller : l’obsession, l’entêtement. Peut-être est-ce quelque chose qui parle surtout à un adolescent ou un jeune adulte, cette période de la vie où l’on est tenté de se sentir seul contre le reste du monde, qui ne nous comprend pas. C’est particulièrement vrai de L’Effrontée, le plus évidemment générationnel de tous ses films, mais peut-être aussi (c’est une hypothèse) le plus proche d’un autoportrait, pour lequel Claude Miller aurait pu reprendre la fameuse formule de Flaubert à propos de Madame Bovary : "Charlotte Castang, c’est moi !". 

Patrick Bouchitey et Patrick Dewaere dans "La Meilleure façon de marcher"
Patrick Bouchitey et Patrick Dewaere dans "La Meilleure façon de marcher"

Bien sûr, pour le public, Charlotte Castang fut surtout une autre Charlotte, Gainsbourg, née officiellement au cinéma un an plus tôt (en fille de Catherine Deneuve dans un sacré nanar, Paroles et musique). L’Effrontée la révéla au monde, peut-être aussi à elle-même, et le film fait partie de ces quelques œuvres où une alchimie indéfinissable se fait entre un(e) comédien(ne) et son premier rôle, qui semble avoir été écrit pour lui/elle, comme Les Quatre cents coups et Jean-Pierre Léaud ou A nos amours et Sandrine Bonnaire. J’irais même plus loin : l’image que le public français peut encore avoir de Charlotte Gainsbourg est, au fond, toujours celle de L’Effrontée, plus d’un quart de siècle après, et cette sympathie/empathie inaltérable qu’elle inspire est indissociablement liée à sa marinière et ses allures de grande tige poussée trop vite.
Et puis Charlotte Castang fut aussi le miroir d’innombrables spectateurs/trices, de son âge mais pas seulement, tant ce film réussissait à trouver le ton juste pour dépeindre cette période étrange où l’on n’est plus tout à fait encore un(e) enfant mais pas non plus vraiment un homme ou une femme. Prix Louis Delluc 1985 et couronné de deux César ultra mérités (pour Charlotte Gainsbourg comme meilleur espoir féminin, dont tout le monde se souvient des larmes en recevant son prix sous l’œil tout aussi humide de son père, et pour Bernadette Lafont, merveilleuse Léone), le film fit pourtant naître une petite polémique pas injustifiée. Il fut reproché à Claude Miller (et à ses coscénaristes, Luc Béraud et Anne Miller, son épouse) de ne pas créditer le roman de Carson McCullers, Frankie Adams (The Member of the Wedding), qui fut pourtant un peu plus qu’une source d’inspiration et dessinait les principaux traits du personnage principal et de sa famille (la famille de l’écrivaine intenta d’ailleurs un procès). Mais, en même temps, L’Effrontée avait réussi à en faire quelque chose de différent, dont bien des dialogues ont rejoint l’histoire du cinéma français ("Tu trouves pas que la vie, elle est brusque ?…").

Charlotte Gainsbourg et Bernadette Lafont dans "L'Effrontée"
Charlotte Gainsbourg et Bernadette Lafont dans "L’Effrontée"

Et si L’Effrontée était bien le film le plus personnel de Claude Miller alors il est bien compréhensible et presque logique que ses films suivants, plus ou moins réussis, semblent manquer de quelque chose, de ce supplément d’âme qui faisait le prix de ses grandes réussites antérieures, comme si, peut-être, tout était dit et ne pouvait plus être que redites. Il y eut ainsi notamment d’autres traumas enfantins (dans La Classe de neige, Un secret ou Je suis heureux que ma mère soit vivante, en particulier), LE grand sujet millerien. Il y eut même la tentative, prototype de la fausse bonne idée, même si le film ne manque pas de qualités, de faire une sorte d’Effrontée bis, ou disons une fausse suite, dans laquelle Charlotte Gainsbourg s’appelle toujours Castang mais, cette fois, Janine, et où elle donne à nouveau la réplique à Simon de la Brosse et Raoul Billerey. Ce film, La Petite voleuse, était sans doute aussi "handicapé" par son statut d’origine, puisqu’il s’agissait d’un des scénarios (coécrit avec son fidèle Claude de Givray) non tournés par François Truffaut, dont Claude Miller fut l’un des plus proches collaborateurs durant la première moitié des années 1970, directeur de production de La Sirène du Mississipi à L’Histoire d’Adèle H., parfois même acteur d’occasion (avec sa femme Annie dans L’Enfant sauvage). De Truffaut, et de façon pas si anecdotique que ça, Miller avait pris l’habitude ludique de donner à certains de ses personnages le même patronyme, même si les films en question n’avaient aucun rapport, comme si l’ensemble devait former une "comédie humaine" balzacienne (grande référence littéraire de Truffaut). On retrouve ainsi un Castang dans Betty Fischer et autres histoires (Roschdy Zem), alors que Martinaud était à la fois le nom de Gérard Depardieu dans Dites-lui que je l’aime et de Michel Serrault dans Garde à vue.

François Truffaut et Claude Miller dans "L'Enfant sauvage"
François Truffaut et Claude Miller dans "L’Enfant sauvage"

Bien avant Charlotte Gainsbourg, Claude Miller avait révélé deux comédiens dans ses deux premiers films, deux comédiens à l’extrême sensibilité n’ayant pas eu la carrière qu’ils méritaient, pour des raisons différentes.
Inspiré en partie, déjà, de ses souvenirs d’enfance et de colonies de vacances, et déjà coécrit par Luc Béraud, La Meilleure façon de marcher marqua en effet la révélation de Patrick Bouchitey en jeune homme à la sexualité ambiguë, aux prises avec un collègue moniteur macho, Patrick Dewaere. Les deux Patrick y formait un duo moins antagoniste qu’il n’y paraît qu’on aurait vraiment rêvé voir se reconstituer à l’écran, à intervalles réguliers. Brillant premier film, La Meilleure façon de marcher mariait déjà admirablement scènes de comédie (avec un grandiose Claude Piéplu en directeur de colo) et scènes beaucoup plus dramatiques, un alliage que l’on retrouvera ensuite dans beaucoup de ses films, avec un dosage différent.
Le deuxième, Dites-lui que je l’aime, adapté de Patricia Highsmith, avait une tonalité plus dramatique et onirique. Cette fois, aux côtés du couple emblématique du "nouveau cinéma français" du milieu des années 70 (Depardieu et Miou-Miou), la révélation en était Dominique Laffin, objet de l’obsession meurtrière de Depardieu, dont la participation au film (et la carrière d’actrice) fut en grande partie accidentelle : c’est alors qu’elle gardait la fille de Dewaere et Miou-Miou que Dominique Laffin tomba sur le script et réussit à convaincre Claude Miller de l’engager pour jouer le rôle de Lise Dutilleux.

Dominique Laffin dans "Dites-lui que je l'aime"
Dominique Laffin dans "Dites-lui que je l’aime"

Avec ses deux films suivants, s’il reste dans l’univers de la série noire, adaptant cette fois John Wainwright puis Marc Behm, Claude Miller change pourtant largement d’univers et presque de "génération".
Conséquence du cuisant échec commercial de Dites-lui que je l’aime, Garde à vue est tourné entièrement en studio, produit par deux vieux routiers du cinéma français, Georges Dancigers et Alexandre Mnouchkine (qui produisirent notamment ensemble le Fanfan la tulipe de Christian-Jaque avec Gérard Philippe), met face-à-face (pour la première et dernière fois) Lino Ventura et Michel Serrault, et s’appuie sur un script écrit avec Jean "Vautrin" Herman et des dialogues, au cordeau, de Michel Audiard. Le film s’avère évidemment quand même l’un des moins personnels de Miller et s’apparente d’une certaine façon largement à un exercice de style où la mise en scène est d’abord au service de deux comédiens au sommet de leur art, mais le cinéaste s’y montre néanmoins très à l’aise. Ce que l’on appelle de l’excellent "cinéma populaire de qualité", taillé pour un succès qui ne lui fit pas défaut et couronné de nombreux prix (Grand prix du cinéma français Louis Lumière et César des meilleurs scénario, montage, acteur – pour Serrault – et second rôle – pour un Guy Marchand effectivement excellent en second de l’inspecteur Ventura).
Sorti peu de temps avant, Mortelle randonnée eut tendance à souffrir de l’ombre de L’Eté meurtrier. Le grand film de 1983 d’Isabelle Adjani était pourtant bien celui de Miller, pour lequel le réalisateur confia cette fois le scénario (et plus seulement les dialogues, d’ailleurs souvent mémorables) à Michel Audiard, assisté de son fils Jacques. Mortelle randonnée est l’exemple-type du "grand film malade" cher à Truffaut (encore…), beaucoup trop désespéré pour emporter l’adhésion du grand public, trop "étrange", aussi. Serrault y est encore génial (mais devra cette fois abandonner le César du meilleur acteur à Coluche, ce qui était tout à fait immérité), les seconds rôles y sont magnifiques (encore Marchand et Bouchitey, mais aussi Stéphane Audran, Sami Frey ou Geneviève Page) et Adjani n’y a tout simplement peut-être jamais été aussi belle (et multiple).

Isabelle Adjani dans "Mortelle randonnée"
Isabelle Adjani dans "Mortelle randonnée"

Sur l’après-Petite voleuse, je m’étendrai moins, n’ayant pas vu tous les derniers films de Claude Miller. Comme beaucoup de spectateurs, hélas, je finis par me détacher de ses films à partir de L’Accompagnatrice, adaptation trop guindée de Berberova et son premier ratage. Ecrit pour la première fois par Miller seul, Le Sourire s’aventurait sur un terrain plus érotique qui n’était probablement pas vraiment le sien et le film sortit trop peu de temps après Le Parfum d’Yvonne, de Patrice Leconte, qui mettait également Jean-Pierre Marielle en présence d’une jolie et bien plus jeune femme que lui (Emmanuelle Seigner dans Le Sourire).
Malgré un Prix du jury cannois en 1998 un peu généreux, La Classe de neige, coécrit avec Emmanuel Carrère d’après son propre roman, est un nouvel échec commercial, qui tend à confirmer que Claude Miller avait perdu la main auprès du public, qu’il ne retrouvera jamais vraiment, malgré les 1,6 million d’entrées d’Un secret en 2007, dans lequel le réalisateur réutilise quelques motifs familiers (la piscine, en particulier…) tout en étant loin de retrouver la réussite de ses premiers films. Auparavant, pourtant, sur un projet plus modeste (une production pour Arte en 2000), Miller avait connu un regain de créativité avec La Chambre des magiciennes, adapté d’un roman de Siri Hustvedt, sa seule incursion dans un registre plus fantastique. Adapté cette fois de Ruth Rendell, Betty Fischer et autres histoires, l’année suivante, s’avérait un film solide, bien porté par ses comédiennes (en particulier Sandrine Kiberlain et Nicole Garcia). Inspiré de La Mouette, de Tchekhov, La Petite Lili avait beau vouloir magnifier Ludivine Sagnier dans le rôle-titre, il révéla surtout Julie Depardieu, vainqueur d’un double César (meilleure révélation et meilleur second rôle féminin) pour ce film.

Vincent Rottiers et Sabrina Ouazani dans "Je suis heureux que ma mère soit vivante"
Vincent Rottiers et Sabrina Ouazani dans "Je suis heureux que ma mère soit vivante"

Après la parenthèse documentaire de Marching Band, plaisante mais trop anecdotique, 2009 marque une date importante dans la vie et la carrière de Claude Miller puisqu’il réalisa alors son premier film avec son propre fils Nathan (qui fut son assistant de L’Effrontée au Sourire), Je suis heureux que ma mère soit vivante, inspiré d’un récit d’Emmanuel Carrère, une quête des origines familiales qui était un beau sujet pour une belle histoire de filiation. Cette façon de mettre ainsi le pied à l’étrier de son fils était-elle pour Claude Miller une façon de boucler la boucle avec ses premières années d’assistanat ? C’est une particularité un peu paradoxale de son parcours que d’avoir été le collaborateur des deux principales figures de la Nouvelle Vague (Godard et Truffaut) qui, en tant que critiques, avait mis toute leur énergie (surtout Truffaut) à abattre le vieux système sclérosé du cinéma français des années 30 à 50, dans lequel beaucoup de cinéastes le devenaient en quelque sorte "à l’ancienneté", après des années d’assistanat ou, selon eux, les "professionnels de la profession" leur apprenait la docilité et rognait leur créativité. Sorti de l’Idhec (l’ancêtre de la Femis, dont Miller fut d’ailleurs le président de 2007 à 2010), assistant sur Au hasard Balthazar, Les Demoiselles de Rochefort, Week-end et une demi-douzaine d’autres films, prouva aussi le contraire…
Le film peina néanmoins à trouver son public, tout comme Voyez comme ils dansent, passé presque inaperçu en 2011…

Claude Miller ne connaîtra malheureusement pas la sortie en salles de son dernier film, Thérèse D (clin d’œil à l’Adèle H. de Truffaut… ou à l’Umberto D. de De Sica ?) une nouvelle adaptation du roman Thérèse Desqueyroux, de François Mauriac, déjà porté à l’écran par Georges Franju il y a cinquante ans. Emmené par le duo Audrey Tautou / Gilles Lellouche, le film ne sortira qu’en octobre 2012 et sera peut-être l’occasion d’une rétrospective plus globale des films d’un cinéaste reconnu mais globalement sans doute sous-estimé (sept fois nominés comme meilleur réalisateur aux César et jamais vainqueur, un triste record…), mort d’un cancer le 4 avril 2012, à l’âge de 70 ans.

Un grand merci à Michèle Collery pour l’anecdote concernant Dominique Laffin.

  Pour Eric F. en souvenir de L’Effrontée et de bien d’autres choses encore.

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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