Milagros Mumenthaler – "Trois soeurs"

Les choses ont leurs secrets, les choses ont leurs légendes
Mais les choses nous parlent si nous savons entendre…
Barbara « Drouot »

D’abord il y eut le mur de la mort physique contre lequel se heurtent les larmes et le refus ; vinrent ensuite la douleur de l’absence et celui du souvenir, puis vint enfin le temps où l’absence n’eût même plus de visage ni d’odeur pour n’être que le vide, un trou vide où le souvenir et l’oubli malmènent et anéantissent les survivants. C’est ce temps-là, impossible à circonscrire ou matérialiser dans la durée mais inscrit dans les murs de la maison familiale, que filme avec une justesse inouïe Milagros Mumenthaler avec ces Trois Sœurs.

Il y a une audace certaine dans ce premier long métrage, récompensé du Léopard d’or au dernier festival de Locarno, à s’emparer d’un sujet qui aurait pu se révéler rébarbatif ou didactique à l’écran. Or, Trois sœurs se révèle être tout simplement une œuvre d’une belle et grande acuité sensitive à relater ce qui survient après le drame, et qui sans doute constitue le véritable drame : que devenons-nous quand nos morts ont laissé une place vacante, quand ils s’éloignent de notre présent et de notre souvenir ? Et quand vient le temps d’ « ouvrir portes et fenêtres » – Abrir puertas y ventanas titre original du film est bien plus pertinent – que sommes- nous devenus que nous ne serions pas devenus sans cette épreuve ? Trois Sœurs sans être un film tout à fait intimiste et surtout pas didactique nous parle au plus intime de nous-mêmes de ce que la mort, ici d’une grand-mère, vient bouleverser dans l’équilibre de chacune des sœurs et dans l’édifice familial lui-même, mais aussi du courage à l’œuvre, celui qu’il faut déployer face à l’épreuve insidieuse du temps qui mortifie bien plus qu’il n’apaise. Ce temps inévitable du deuil et de l’absence, Milagros Mummenthaler parvient à le tricoter puis le détricoter grâce à une caméra qui saisit avec beaucoup d’ingéniosité l’espace d’une maison devenue tantôt gigantesque et hostile, tantôt réconfortante épousant ainsi une géographie aléatoire des sentiments. Subtil et pudique.

Marina, Sofia et Violeta fin de l’été à Buenos Aires. Le premier plan d’ouverture, sur lequel se referme aussi le film, est celui de la grille de la maison qui ouvre sur celle-ci et son jardin. Trois sœurs entre la fin de l’adolescence et à l’aube de l’âge adulte vivent en autarcie dans la maison où elles ont étés élevées ensemble par leur grand-mère. Chacune, selon son rang dans la fratrie mais aussi sa personnalité assume tant bien que mal un quotidien réduit aux strictes contingences vitales. Le lien familial ayant disparu avec la mort de la grand-mère, pilier et ferment de la famille, s’ouvre une brèche dans la fratrie où chacune risque à chaque instant de s’engouffrer, faute de pouvoir partager la douleur pourtant commune mais incommunicable, afin de trouver sa propre issue, son propre chemin au détriment de la fratrie. Les tensions qui surgissent entre des portes qui claquent ne sont ici que l’expression de la protection de soi contre la détresse de l’autre contagieuse, et plus profondément encore l’expression de la tristesse au regard du souvenir de ce qui fut autrefois et que le chagrin et le désarroi de l’absence déchire par endroits.

Ainsi entre la maison et le jardin, au rythme des saisons, la caméra déambule dans cet espace où chaque pièce délimite un territoire différent et comme agrégé à l’ensemble, figurant ainsi l’unicité qui a disparue. De la chambre de la grand-mère où tout est resté en place, en passant par la chambre de Sofia véritable caverne de souvenirs ou tout a été conservé, empilé en strates depuis l’enfance, jusqu’à la cave « interdite » où sont entreposés les souvenirs, la caméra de Milagros Mumenthaler emprunte des escaliers et des couloirs sans fin, désorientant ainsi toute notion d’espace, à l’instar de la désorientation dans laquelle se trouvent les trois sœurs. Si la maison joue un rôle fondamental comme dernier lieu et point de départ d’une vie à reconstruire, elle n’est que l’incarnation d’une absence que chacune des sœurs cherche tantôt à combler tantôt à fuir. Toute l’intelligence de la mise en scène repose sur ce dispositif en trompe l’œil car la maison telle que l’œil la voit, tantôt hostile tantôt source de tensions, est clairsemée de portes et de fenêtres par lesquelles l’extérieur peut pénétrer, évitant ainsi l’écueil de la maison fantôme et oppressante alors qu’elle n’est que la transposition de la difficulté à reconstruire du lien et du sens à partir d’un passé encombrant et vers un avenir à inventer.

Plus profondément se pose ainsi derrière la question de l’absence, celle fondamentale de la famille que la mort désunit bien plus qu’elle ne rapproche, et ce qu’il faut d’inventivité, de ténacité, de temps et de courage afin de pouvoir enfin ouvrir des portes et des fenêtres vers une vie recomposée de ce qu’il reste d’hier et ce que l’on agrège d’aujourd’hui pour permettre à demain d’exister, faisant cohabiter l’oubli et le souvenir. C’est le sens du départ impromptu de Violeta mais aussi celui du divan qui aura voyagé dans toutes les pièces, meuble témoin des joies et peines passées, incarnation du difficile et nécessaire recyclage du souvenir en mémoire.

Milagros Mumenthaler relève in fine avec ce très beau film – interprété par des actrices hors pair – sans larmes ni cris, le défi d’aborder avec la distance et la pudeur qu’il convient une des plus lourdes épreuves de la vie qu’est le silence assourdissant de l’absence et de lui donner un avenir autre que la mortification. Beau et courageux comme la vie face à la mort.

Entretien avec Milagros Mumenthaler.



 

A propos de Culturopoing

Laisser un commentaire