Michel Leclerc – "Télé Gaucho"

Nous voilà bien à devoir juger d’un film qui pique sans vergogne notre logo si original (1) ! Si Michel Leclerc s’imagine que ça va lui garantir une bonne critique dans Culturopoing, c’est mal connaître notre indépendance d’esprit…

Bon, on plaisante, mais finalement pas tant que ça. Car à moins de s’appeler Eric Neuneuhoff et de profiter de la sortie du film pour purger quarante ans de bile sur le "cinéma de gauche" (c’est sur le site du Figaro mais on ne vous indique pas le lien, faut pas pousser non plus), il est assez difficile de prendre Télé Gaucho en antipathie. Un film qui, comme Le Nom des gens, semble bien à l’image de son réalisateur, que l’on ne connaît pas plus que ça mais dégage lui-même une vraie "aura" de sympathie. Et cela n’a rien d’étonnant puisque, encore comme Le Nom des gens, Télé Gaucho s’inspire très largement des expériences passées d’un réalisateur qui n’avait probablement pas titré par hasard son premier long-métrage (passé bien plus inaperçu) J’invente rien

 

Félix Moati et Sara Forestier dans "Télé Gaucho"
Félix Moati et Sara Forestier
 
Mais ce dernier film en date semble marquer les limites du cinéma de Michel Leclerc, qui apparaît paradoxalement trop centré sur lui-même alors qu’il dépeint une aventure éminemment collective, celle des premières années, assez héroïques, de la télévision de proximité Télé Bocal, rebaptisée ici Télé Gaucho. Le film finit par entretenir un inattendu et involontaire discours à distance avec le récent Après mai d’Olivier Assayas, dont il partage les aspects autobiographiques et récit d’apprentissage, en même temps qu’une peinture de l’engagement politique ayant pris des formes bien différentes à plus de vingt ans de distance. Le film de Leclerc est moins déplaisant, plus drôle aussi (même si pas autant qu’on l’aurait espéré), mais souffre finalement du même manque de prise de distance du réalisateur par rapport à ce qu’il fut. C’est assez frustrant dans le cas de Télé Gaucho car on devine que cette tentative de faire une autre télévision (pas toujours meilleure ni même plus intéressante que la "vraie" pour autant) pouvait donner lieu à un film moins anecdotique.

 

Eric Elmosnino, Maïwenn et Samir Guesmi dans "Télé Gaucho"
Eric Elmosnino, Maïwenn et Samir Guesmi
 
Pour le coup, on ne sait pas jusqu’à quel point cet aspect du film est un fidèle reflet de cette histoire passée mais il est intéressant de constater que l’alter ego de Michel Leclerc, Victor (Félix Moati, belle révélation du film (2)), est celui qui écarte Télé Gaucho du militantisme politique "pur et dur" pour amener ses programmes davantage du côté du spectacle, avec son programme "Avant, moi j’croyais…", qui a réellement débuté dans Télé Bocal, dans le même format que celui décrit dans le film, avant d’être racheté par Canal + pour devenir, l’espace de quelques mois, l’une des vignettes du Nulle par ailleurs époque Nagui ! On pourrait sans doute faire une lecture debordienne de tout ça mais nous n’irons pas jusque-là…
Et puis Télé Gaucho ne mérite pas tant d’acharnement, parce que sa générosité et son empathie pour ses personnages (disons la plupart…) sont bien réelles. Dommage que Michel Leclerc ait jugé utile d’y rajouter celui de Clara, jeune fille fofolle et limite bipolaire, beaucoup trop proche (mais bien moins attachant et intriguant) de celui de Baya dans Le Nom des gens, et que Sara Forestier a le tort de jouer de la même façon.
Rassurons ce cher Neuhoff, en tout cas. Dans Télé Gaucho, le seul vrai dogmatique de la bande des gentils pirates de la télé s’avère au final bien plus antipathique et malfaisant que la simili Evelyne Thomas incarnée par Emmanuelle Béart. Si ça évite au film tous les procès en manichéisme politique, ça situe aussi clairement les limites de ses capacités de "subversion"…
 
 
(1) Bon, ok, nous, c’est la main gauche ; le film, c’est la main droite. Déduisez-en politiquement ce que vous voulez, d’ailleurs…
(2) Et lui-même fils de l’une des figures télévisuelles les plus « institutionnelles » qui soient, le journaliste, réalisateur et producteur Serge Moati. Même si Moati peut difficilement être considéré comme un symbole de la "télé TF1" honnie par les personnages de Télé Gaucho.
 
 

A propos de Cyril COSSARDEAUX

Laisser un commentaire