Michael Haneke – "Le Ruban Blanc"


 
Michael Haneke a-t-il laissé plus d’intime s’exprimer dans ce Ruban Blanc qu’à son accoutumé ? Projet qualifié de très personnel par son auteur, il aborde avec ambivalence la figure du puritanisme ; entre celui, absolu, clairement dénoncé à l’écran et celui plus relatif à la figure de l’enfance et de l’innocence qui reste plutôt préservé.
 
Le sardonique réalisateur qui s’est baladé entre l’Allemagne, l’Autriche, la France et même les USA, signe avec ce nouveau film un segment qui se rattacherait plutôt au versant « parabole entomologiste » de sa filmographie : à l’instar, dans les plus récents, du Temps du Loup voir de Code :Inconnu. Le spectateur y est toujours remis en situation dans ses attentes vis-à-vis des clichés de la narration cinématographique (pour ne pas dire parfois piégé avec sadisme dans la dimension ambiguë que peut posséder la méthode du réalisateur). Mais le dispositif n’est pas l’essentiel dans cet aspect de son œuvre.
 
Si le passé traumatique et historique est un élément central chez Haneke, il s’est au fond peu confronté à la reconstitution jusqu’ici. Il ne le fait pas avec franchise d’ailleurs  encore, restant dans un cadre relativement intemporel. Ce petit village mené à la baguette par une culture protestante et puritaine est même à la lisière du fantastique dans sa dimension métaphorique (comme Haneke y voit aussi une parabole sur le terrorisme, on s’amusera à comparer le film dans ses thèmes à The Village de Shyamalan). Le noir et blanc pourrait renvoyer un peu trop facilement à Bergman, mais ce n’est pas aussi facile d’enfermer Haneke dans les références : on peut reconnaître à l’auteur d’avoir su éviter les pièges référentiels, parce qu’au fond cela le préoccupe sans doute peu. Le film est doublement proche à ce niveau du Temps du Loup que ce soit dans le clin d’oeil trompeur au maître cinéaste que dans sa recherche de l’allégorie poétique. Mais au film détraqué et un peu ampoulé qui se permettait bon nombre d’envolées passionnantes au détriment d’un projet d’ensemble cohérent, succède ici un ouvrage plus doucereux et balisé.
 

 
Ce que l’on se demande un peu à vrai dire c’est où a bien pu s’envoler dans ce film la capacité du réalisateur à provoquer des électrochocs pour sortir le spectateur de sa torpeur. Qu’on discute ou non  de son travail, de sa méthode, il faut lui reconnaître sa capacité à chambouler le confort esthétique du spectateur…  à être de ceux encore capable de nous infliger quelques coups de lame de rasoir dans l’oeuil. Il n’y a presque pas un seul passage de ce type ici, si ce n’est la chute de cheval très étonnante qui ouvre le film. Par la suite, Haneke va nous dérouler avec une grande banalité son portrait croisé de villageois, entre zones d’ombres convenues et refoulé psychanalytique pachydermique. Il échoue d’une part sur un versant satirique à nous livrer son Corbeau, avec des scénettes anti-notables cyniques où son humour à froid est tout de même assez lourd et appuyé. D’autre part, il peine à convaincre dans son progressif Village des Damnés où les gamins nourriraient leur déviance potentielle par la façade morale stricte érigée par leurs parents.
 
La mise en scène joue d’une suggestion minutieuse avec peut-être ici trop de précaution. Il manque un véritable élément transgressif qui empêcherait le film de goûter à un académisme didactique, format dans lequel il finit hélas presque par sombrer. Seule une scène de danse et une autre de promenade en charrette nous sortent véritablement du détachement appliqué imposé par un style à la limite du caricatural. Dans ces deux passages, Haneke nous surprend d’ailleurs par le registre naïf choisit autour de l’instituteur/narrateur, pris comme seul capable d’un véritable discernement dans le récit : par ce qu’il vit et voit les choses avec simplicité et franchise, sans dogme, qu’il est un chouillat benêt. C’est assez surprenant de la part d’Haneke de nous proposer cela, lui qui aime tant dynamiter certains clichés et personnages empathiques… S’il s’agissait de s’en moquer et de le détourner, il faut bien avouer alors que c’est un peu raté.
 
Les atrocités commises sont bien trop prévisibles tout du long ou amenées maladroitement, le plus flagrant étant avec le petit handicapé. En voulant laisser en suspens la culpabilité propre de l’enfant, ici pur réceptacle victime des adultes, Haneke semble parfois lui-même vouloir croire encore à une bonne part de cette pureté initiale, et gommer ainsi par là une certaine âpreté à un univers de l’enfance qui a pourtant de nature souvent sa part propre de cruauté. L’enfant redevient alors comme ce qu’il a finalement toujours été quand on reprend rétrospectivement son cinéma, le film étant à ce titre très éclairant : un symbole de peur ou un pantin de l’imaginaire, une innocence esthétique vague. Un point faible chez cet apparent radical… et pourquoi pas même ne pas y voir la faille à l’origine de cette infantilisation du spectateur qu’on peut parfois lui reprocher ? Les Rubans Blancs ne sont pas toujours ceux que l’on croit.
 

A propos de Guillaume BRYON

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