Michael Crichton – "Mondwest" (Blu-Ray et DVD)

S’il est tout à fait satisfaisant de regarder Mondwest comme un bon divertissement SF vintage (à la Running Man ou Capricorn One), ce n’est pas suffisant. Car déjà, dans le premier film de l’auteur/réalisateur Michael Crichton réside cette capacité fabuleuse à trouver l’idée, pile, qui est à la fois d’une simplicité désarmante (au point qu’on aurait aimé la trouver) et située au point de convergence de réflexions philosophiques, sociales, cinématographiques. Et tout cela, est en plus développé avec une économie de moyens qui laisse respirer l’idée initiale tout en décrivant, par un jeu de détails subtils, le monde cohérent qui fait le film. Ainsi, Mondwest, comme tant d’autres, gardent toute leur actualité, restent des oeuvres populaires et prophétiques à la fois.

Mondwest décrit, à l’époque actuelle (le film est sorti en 1973), le parc d’attractions Delos proposant des séjours dans trois époques différentes : la Rome antique, le Moyen-Age et la conquête de l’Ouest. Dans des décors adéquats, les touristes visitent/vivent en compagnie d’une foule de robots autochtones, programmés pour leur seule distraction. C’est que le robot-servante se laisse séduire et déflorer (plusieurs fois même), le robot-bandit ne renâcle pas à se faire descendre (plusieurs fois même). Sexe, violence, réalité. L’expérience à Delos est plus vraie que nature, grâce aux robots.

C’est que Mondwest décrit notre époque actuelle, et elle n’a fondamentalement pas changé depuis les années 70, simplement quelques traits s’en sont estompés, d’autres renforcés. Les deux hommes d’affaire que nous suivons importent assez peu, à l’échelle du film ils sont la peau dans laquelle nous-même nous glissons en tant que spectateurs. Leur identité n’a aucune incidence, on la met de côté à Delos. Il ne s’agit pas d’être soi, mais de faire semblant, de vivre comme au Far-West, d’être un authentique cowboy.
C’est cette authenticité, inaccessible par nature, qui pose problème, et qui fait de Delos une perversion à la fois du jeu et de la fiction. Contrairement à ces deux vecteurs de construction de l’identité, l’expérience proposée à Delos est destructrice, bien plutôt le lieu pour agir en toute impunité, laisser s’épancher ses pulsions, en dehors de toute réalité sociale et individuelle. A Delos, on est dans un monde voué à la satisfaction immédiate, dans un parc de jeu pour adultes, où tout est pour eux, où personne n’a plus à éprouver le moindre sentiment de responsabilité. Un monde dont ils sont le centre, sorte d’utopie individualiste qui s’anime le matin dès que les yeux s’entrouvrent comme s’anime le plateau de cinéma dès que la caméra tourne. Le monde devient fiction et tout le monde agit selon les codes du cinéma bien plus que selon les normes sociales.
Au-delà de simplement passer de sa vie ratée d’employé de banque soumis à celle bien plus palpitante (et sans danger, oh non) de shérif, c’est nier toute construction individuelle et sociale, c’est envisager avec un positivisme forcené une colonisation des époques par l’homme moderne – plus civilisé, cela va de soi.
Et plus largement même encore c’est un rapport étrange à l’Histoire qui s’y révèle, entre négation et réappropriation, c’est étendre une sorte d’impérialisme non plus dans l’espace mais dans le temps, réécrivant, défaisant l’Histoire. L’homme moderne (ou occidental tout court) est absolu, est apparu tel quel sur Terre et a pouvoir sur toutes choses à sa portée, n’est pas soumis au temps ni à la connaissance du monde. Pour un peu, le touriste de base enfilerait un costume SS, juste comme ça. Mondwest est assez abrasif, en fait.

Tout cela est contenu dans Mondwest, s’y révèle par touches discrètes et parce que nous sommes frappés par l’absurdité de la chose. Point de démonstration pour autant, Mondwest reste du côté du bon divertissement d’allure innocente et plaît pour quelques trouvailles technologiques qui ne sont pas sans instaurer une complicité avec le spectateur, comme les pistolets-senseurs qui s’enrayent lorsque pointés vers un être vivant. Seulement, les épées, elles, ne s’enrayent pas.
Et les robots, choisis pour leur indifférence et leur constance dans la perspective atemporelle de Dis… Delos, finissent par être touchés par un virus, une sorte de virus de conscience qui les rend peu à peu autonomes vis à vis des promoteurs/programmateurs de Delos. Les servantes se refusent au maître, les serpents mordent, les bandits tuent. C’est la révolution, la guerre d’indépendance. L’Histoire comme reprend ses droits, le temps s’active à nouveau et le présent recommence à s’enfuir nous laissant les mains pleines de passé.
Les insatisfaits de Delos n’auront alors qu’à aller toquer à la porte de Rekall.

Mondwest, un film de Michael Crichton,
avec James Brolin, Richard Benjamin et Yul Brynner
édité et distribué par aventi

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