Medley "Nos Héros sont morts ce soir"/ "Imagine"

 
Medley : deux « petits » films à ne pas manquer.
 
« Petits » car distribués dans peu de salles, sans publicité tapageuse.
Sortis il y a pile une semaine et encore à l’affiche, ce serait dommage de passer à côté tant ils se démarquent par leur singularité. Commençons par le plus ambitieux.
 
 
Nos héros sont morts ce soir de David Perrault se situe dans un Paris de mythologie des années 60 avec une reconstitution non pas maniaque, mais amoureuse.
 
  
 
Simon, catcheur, porte le masque blanc, sur le ring il est « Le Spectre ». Il propose à son ami Victor, de retour de la guerre, d’être son adversaire au masque noir : « L’Équarrisseur de Belleville ». Mais, ils vont échanger leur masques et cet intervertissement sera tout sauf sans conséquences… Sens du découpage et de la caméra indubitables, goût pour les « gueules » et talent pour les dénicher, Perrault entre crânement dans la petite cour du cinéma français, assumant son penchant pour les  outsiders, ces héros morts ce soir.
 
L’image est pensée tout du long : soyeux noir et blanc, cadrages soignés, lumière magnifiant des décors cinématographiques (le ring, le café où ils ont leurs habitudes, la salle des statues…)- comme trop peu souvent dans un cinéma français, adepte de la caméra portée et d’une texture cradingue, ambiance nuit mal éclairée. Outre, le toujours impeccable Denis Ménochet (Victor) et Philippe Nahon ( habitué de chez Gaspar Noé) qu’on revoit avec joie, on y découvre des personnages : son ami et rival Simon, incarné par Jean Pierre Martins et surtout, inoubliable dans un rôle de malfrat charismatique : un nouveau venu, Ferdinand Pascal Dumolon dans le rôle  du Finlandais.
 
Si la forme réjouit jusqu’à la jubilation, on peut regretter des  faiblesses dans le fond, manifestement dues à un désinvestissement de la dramaturgie de la part du cinéaste : les deux éléments déclencheurs majeurs de l’histoire sont bâclés, expédiés : pourquoi le lutteur chevronné qu’est Simon accepte-t-il aussi facilement de changer de masque avec Victor ? Le pétage de plomb de celui-ci arrive bien vite et de façon artificielle.
 
Dommage car même si l’on demeure enchanté tout du long par cette foi en l’Image et  en la célébration du cinéma, on reste en-deçà des événements et quelque peu extérieurs aux héros qu’on a tendance, du coup, à regarder à distance, ravis par  la cinégénie mais pas dupe de ce qui leur arrive. Il ne fallait pas grande chose scénaristiquement pour que ce  prometteur premier film soit noir, aussi bien par sa forme que par son fond.
           

 

 

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A l’inverse, Imagine le troisième film du polonais Andrzej Jakimowski se distingue plus par ce qu’il raconte que par son style. Le quotidien d’un institut spécialisé pour les non-voyants va être bousculé par  l’arrivée d’un professeur aveugle aux méthodes originales.
 
 
Le film a été tourné à Lisbonne avec un casting international ( Alexandra Maria Lara roumano allemande, remarquée dans Control, L’Homme sans âge… ; Edward Hogg anglais, vu dans Anonymous… et surtout des enfants et adolescents venus de tous pays, réellement atteints de cécité.)
Au vu de l’histoire et de ce parti pris de faire jouer des aveugles dans leurs propres rôles, le projet pourrait apparaître comme casse-gueule et surtout indécemment « boul d’hum » : « bouleversant d’humanité. La sensibilité de son réalisateur qui s’était déjà distingué par le délicat portrait à hauteur d’enfant  Un conte d’été polonais sauve le film d’un pathos bien-pensant.  Imagine   est avant tout une expérience de l’intérieur, où l’on est auplus près de la cécité, de l’épreuve incommensurable qu’est de traverser la rue, d’éviter la  cohorte de gens pressés et inattentifs, et aussi un apprentissage à travers les   autres sens. Rien de nouveau me direz-vous ? On n’a jamais poussé l’expérience aussi loin au cinéma, traduit de façon aussi émouvante le difficulté de se mouvoir dans ce pays plongé dans l’obscurité permanente où chaque déchiffrement de la réalité est une victoire sans pareil. Il suffit de voir la belle scène où Serrano, le jeune aveugle reproduit le chemin emprunté par Ian, pour s’en persuader. Se repérant aux sons, puis tâtant de son talon les aspérités du trottoir, il parvient à retrouver le café où le jeune professeur avait emmené la belle Eva et à y guider à nouveau la jeune aveugle.
 
La finesse du regard de Jakimowski nous rend ces tribulations terriblement   émouvantes, nonobstant un scénario parfois programmatique et manichéen, où les « méchants » se ligueront contre notre héros tout le long, où les sceptiques restent  sceptiques : la particularité de Ian est de se mouvoir sans cane, ce qui fait douter  tout le monde de sa cécité…Contrairement au film de Perrault, la forme est discrète, n’étant là que pour donner    un écrin aux tentatives d’approcher un réel invisible (aux yeux des non-voyants) sans béquille. La beauté de Lisbonne n’en n’est que plus cruelle, pour ces  infirmes qui ne pourront la distinguer, mais en avoir une appréhension autre,  guidés par des sensations : chaleur du soleil, douceur de la brise, tintement des bateaux, bruits des tramways, saveur du brandy… En cela malgré sa modestie et ses quelques maladresses, Imagine est une vraie  expérience de cinéma.
   
 

 
Deux films fragiles à aller voir avant qu’ils ne soient plus à l’affiche. Complémentaires pour le fond, Imagine et pour la forme, Nos héros…  ils représentent aussi d’une certaine façon, la tête et les jambes, ou plutôt, le cœur et les jambes. 

Los Tigres del Ring (Jimmy Pantera)

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