Max Ophüls – "Lola Montès" (Version inédite et restaurée)

Alors qu’elle est exhibée dans un cirque comme monstre de foire une ancienne danseuse qui a multiplié les aventures scandaleuses revit les moments importants de sa vie.

Film maudit. Lors de sa sortie en 1955, le dernier film de Max Ophüls fut un échec retentissant aussi bien public que critique. Les raisons de cet échec sont comme toujours multiples. La narration audacieuse qui multiplie les flash-back y est sans doute pour beaucoup mais le choix imposé par les producteurs de Martine Carol comme actrice principale fut sans doute prépondérant. D’un coté, cela braqua une partie de la critique qui la considérait comme une piètre actrice (argument difficile à contredire même si elle trouve ici le rôle de sa vie) et de l’autre coté cela créa une attente auprès du grand public qu’Ophüls prit totalement à contre pied.
« Lola Montès » apparaît en effet comme le négatif de la série des « Caroline chérie ». La critique violente du voyeurisme qui s’en dégage pouvait difficilement être reçu avec bienveillance par un public qui avait érigé Martine Carole en star autant pour ses frasques que pour les bluettes qu’elle tournait.
Le film fut donc peu aimé à sa sortie mais ceux qui l’aimèrent le défendirent avec passion et virulence. Ce fut le cas de François Truffaut qui alla jusqu’à faire signer un manifeste à Tati, Rossellini, Cocteau ou Becker pour défendre le film. Au cours du temps la réputation de « Lola Montès » ne cessa de croître auprès des cinéphiles et devient l’un des films les plus cités par les cinéastes de la nouvelle vague en particulier par Jacques Demy.

Mise en abyme. La nouvelle cinéphilie qui était en train de se développer autour des tous jeunes Cahiers du Cinéma ne pouvait qu’entrer en résonance par la subtile mise en abyme du monde du spectacle (et donc du cinéma) que propose Ophuls et qui fait toute la modernité du récit. L’ambivalence du film qui se veut à la fois spectacle total et réflexion critique sur les illusions du spectacle pourrait constituer sa faiblesse mais fait, à mon avis, toute sa beauté.
Il ne s’agit pas à proprement parler de dénoncer catégoriquement les artifices du spectacle, ce qui serait particulièrement mal venu de la part d’un réalisateur qui n’a cessé au cours de sa carrière de sublimer certains des ces artifices si l’on pense par exemple que ses mouvements de caméra comptent sans doute parmi les plus beaux de l’histoire du cinéma. Il s’agit plutôt de dévoiler toutes les facettes de la « société du spectacle » quitte à montrer les cotés peu ragoûtant de l’envers du décor.

Baroque. « Lola Montes » est dans un certain sens un grand film baroque en ce qu’il vise à la saturation de l’ornementation. Saturation des couleurs (qui avec cette restauration retrouvent enfin leur éclat d’origine). Saturation des décors auxquels Ophuls donne une importance narrative que l’on retrouve chez peu de cinéastes. Saturation du cadre qui est la plupart du temps emplis d’objet divers, souvent au premier plan comme pour cacher les personnages et accentuer le voyeurisme du spectateur. Saturation de la bande sonore avec une musique omniprésente et des dialogues presque inaudibles (à la Tati) qui comblent l’arrière plan sonore.

« La vie, pour moi, c’est le mouvement ». La, où Ophuls est grand c’est que cette veine baroque, surchargée, qui chez d’autre pourrait devenir rapidement indigeste est compensée par une mise en scène allègre, élégante et rythmée qui constitue incontestablement la « Ophüls touch ». Chez Ophüls, la caméra bouge tout le temps mais avec une fluidité et une discrétion vraiment exemplaire. La légèreté de cette mise en scène permet aussi d’empêcher que la lourdeur de la structure en flash-back ne plombe la narration. Il est vrai que depuis son retour en France après guerre le réalisateur s’était fait une spécialité des transitions habiles entre éléments hétérogènes. On peut d’ailleurs considérer tous ses films de la dernière période française comme des films à sketches plus ou moins déguisés grâce à de subtiles et imaginatifs effets de transition. Rappelons-nous les boucles d’oreille de « Madame de… » qui faisaient la liaison entre les différents personnages ou la circulation des amants d’une saynète à l’autre dans la « Ronde ».

Pour conclure, même si on lui préfère les bouleversants « Lettre d’une inconnue » et « Madamme de… », « Lola Montès » n’en reste pas moins, pour toutes les raisons avancées ci-dessus, un film incontournable qu’il est nécessaire de découvrir enfin dans ses couleurs et montages d’origines. Le genre d’œuvre rare qui sait mêler grand spectacle et dispositif conceptuel, légèreté et tristesse infinie.

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