Marie-Monique Robin – "Torture made in USA"

Depuis une quinzaine d’années et son documentaire choc et controversé sur le trafic d’organes en Colombie (Voleurs d’yeux) lui ayant valu le prestigieux Prix Albert Londres, la réputation de Marie-Monique Robin n’est plus à faire. Plus récemment, ses films sur l’"internationale de la torture d’Etat", Escadrons de la mort, l’école française (de la France d’Aussaresses aux polices politiques sud-américaines via les écoles militaires états-uniennes) ou la mafia agro-alimentaire (Le Monde selon Monsanto) ont fait quasiment œuvre de salubrité publique, en documentant des points aveugles de l’Histoire ou du monde contemporain.

Avec Torture made in USA, Marie-Monique Robin s’attaque à une histoire très récente, celle de la riposte américaine au 11 septembre 2001, et se replonge pour cela dans les eaux répugnantes de la torture institutionnalisée.
Le film débute par un mensonge, un de plus, de Donald Rumsfeld, le secrétaire d’Etat à la Défense de l’administration Bush junior. Sa théorie officielle des "pommes pourries" pour expliquer les agissements des gardiens de la prison militaire d’Abou Ghraib, révélés par la presse en 2004, va être méthodiquement battue en brèche par les 80 minutes restantes du film.
La grande force de cette enquête est que la mise à jour de la réalité – la Maison Blanche, le Pentagone, la CIA et le Département de la Justice ont sciemment et dès le lendemain (ou presque) de l’attaque terroriste bâti l’écheveau juridique (illégal) permettant de s’affranchir du respect des conventions de Genève dans le traitement des supposés combattants d’Al-Qaeda faits prisonniers – est le fait d’insiders, méthodiquement interviewés par la réalisatrice (sans méthodes inquisitrices, a priori).

Les vrais "usual suspects"
Les vrais "usual suspects"

Ces hommes et cette femme interrogés (auxquels s’ajoutent quelques journalistes et dirigeants d’ONG de défense des Droits de l’Homme) ont tous plus ou moins été directement impliqués dans le processus, quelquefois seulement à titre consultatif (comme les doyens d’université). Leur conclusion semble unanime : oui, l’armée et les services secrets américains ont torturé, en Irak, à Guantanamo, dans tous ces lieux secrets (et toujours soigneusement hors du territoire américain) où des "suspects" ont été détenus en dehors de toute procédure légale. Et, oui, ça n’était pas le fait de quelques brebis galeuses égarées.

Le repentir de certains est sans doute sincère (on pense en particulier aux deux généraux en poste à Abou Ghraib au moment de l’affaire des photos), mais on ne peut s’empêcher d’avoir aussi l’impression d’assister, pour certains, à un joli bal des faux culs, notamment de la part des responsables du Département des Affaires étrangères, n’ayant de cesse de dédouaner Colin Powell. Si tout indique que Powell n’a jamais été une crapule mafieuse du même acabit que Bush, Cheney et Rumsfeld, il est un peu facile d’oublier qu’il défendit de fieffés mensonges devant l’ONU pour justifier l’invasion de l’Irak, dont on a peine à imaginer qu’il y croyait lui-même (ou alors son imbécillité ne le rendait pas digne de sa fonction…).
Au total, le fait de se défausser sur quelques méchants hauts responsables (dans d’autres administrations que la sienne, forcément) épouse également la théorie commode des pommes pourries, au plus haut sommet de l’Etat cette fois-ci. On n’est pas obligé d’en être totalement convaincu. Tout comme on ne peut pas s’empêcher de tomber des nues (légèrement agacé aussi, quand même), quand de grandes sommités gouvernementales, militaires ou universitaires américaines se désolent que ce honteux recours à la torture (par ailleurs totalement inefficace, comme il est rappelé dans le film) dégrade terriblement l’image de leur pays à l’étranger. Comme si, aux yeux de quelques centaines de millions d’individus sur cette planète, la bannière étoilée n’était déjà pas ensanglantée depuis au moins la guerre du Vietnam, comme si le 11 septembre n’était que le fait de fanatiques sans cause…

Pour (sinistre) mémoire...
Pour (sinistre) mémoire…

Le film est également très riche des auditions menées par les parlementaires américains auprès des responsables présumés, toutes télévisées en direct. Documents passionnants à la fois sur la vitalité du système de contrôle démocratique américain (qui amène par exemple le futur adversaire républicain malheureux de Barack Obama, John McCain, à mettre sur le gril des responsables politiques de son propre camp !), mais aussi assez glaçant sur la force de la raison d’Etat, celle conduisant certains à mentir d’évidence effrontément (comme ce responsable du Département de la Justice se réfugiant systématiquement derrière l’argument des six années passées depuis les faits pour ne plus se rappeler de rien), celle aussi mettant consciencieusement les élus (et donc le peuple) à l’écart des grandes décisions.

Ce n’était pas exactement le propos de Marie-Monique Robin dans ce documentaire faisant froid dans le dos, mais il manque un élément essentiel à ce constat du recours à la torture d’Etat : pourquoi ?
Pas pour son efficacité, on l’a vu ; si Ben Laden et ses lieutenants ne courent éventuellement plus, ce n’est pas le fait de l’armée ou des services secrets américains.
Non, la raison est à chercher dans le livre décidément incontournable de Naomi Klein, La Stratégie du choc, dont la lecture constitue un excellent complément au film. La torture made in USA est une pièce essentielle de la stratégie de la terreur des populations concernées par les "réformes" capitalistes auxquelles elles sont soumises (et de quelle "réforme" il s’est agi en Irak, avec la mainmise sur l’économie d’un pays entier par quelques entreprises occidentales, surtout américaines !). A d’autres échelles, il s’est passé sensiblement la même chose dans l’Amérique du Sud des années 70…

Marie-Monique Robin
Marie-Monique Robin

Par interlocuteur interposé, Marie-Monique Robin n’oublie pas de pointer d’un doigt accusateur l’idéologie proprement dégueulasse de la série 24 heures chrono (qui a ses défenseurs ici, je le sais…) et le rôle qu’elle a pu jouer dans la banalisation et la légitimation de la torture à des fins de renseignement dans l’inconscient collectif américain et même au-delà, compte tenu de son succès planétaire.

Torture made in USA est donc un film nécessaire, qui ne sera pourtant probablement jamais diffusé sur une chaîne de télévision française.
Pas, comme on pourrait l’imagine hâtivement, pour de sales histoires de censure ou d’auto-censure (enfin, pas à notre connaissance, en tout cas), mais plus prosaïquement pour des problèmes de droits semblant assez inextricables (multiplication des intervenants, utilisation d’archives déclassifiées…).
Heureusement, l’organisation Human Rights Watch et Mediapart se sont mobilisés et le film est visible, qui plus est gratuitement, sur le site de Mediapart pendant deux mois (pas un jour de plus, pour des questions juridiques), jusqu’au 19 décembre 2009.
Un joli coup de pub au passage pour le site d’Edwy Plenel, mais c’est pour la bonne cause…

Les dix premières minutes, pour vous donner envie de voir la suite :

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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