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      Ainsi donc 2016 sera-t-elle année des fétiches : après les lunettes bleues du sublime Midnight special, les fausses dents de Maren Ade.

      Une fois n’est pas coutume, et pour le bien du film comme de cette critique, dégoupillons immédiatement les deux questions massues : oui, un film allemand peut être drôle. Très. Et oui, trois heures passent parfois comme dans un rêve, tout étant question de tempo.

      Explications possibles et notes variées et estivales juste ci-après, quelques mois après la scandaleuse dichotomie cannoise qui voyait repartir bredouille un film qui, sélection surprise de dernière minute, avait réussi à dérider dans un même geste les plus cyniques critiques blasés dans une forme hystérique de jouissance, applaudissements en pleine séance à a clef.

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Joli défi que celui de la jeune réalisatrice allemande Maren Ade, plutôt inconnue dans nos contrées à l’exception d’un confidentiel Everyone else, pour son nouveau projet aux proportions aussi hénaurmes que son personnage principal : une comédie de trois heures, en allemand, centrée globalement autour d’un unique duo de personnages et d’une dizaine de personnages secondaires au maximum.

Car il fallait alors y croire, pour contourner un pitch d’une banalité confondante pour comédie sentimentale manufacturée ou drame intime de cinéma de l’est.

Voyez plutôt : Ines est une femme d’affaires busy busy pour le compte d’une multinationale allemande à Bucarest et dont, en bon col blanc, on ne comprend pas trop le job ni son utilité dans la marche globale du monde, mais qui a l’air de lui apporter énormément d’argent et de soucis.
Lorsqu’elle reçoit la visite surprise de son père Winfred, vieux baboss soixanthuitard amateur de blagues lourdaudes et de coussins péteurs, elle le repousse après un weekend tendu en lui fermant la porte au nez. Mais l’amour paternel prenant parfois des tours inattendus, il revient par la fenêtre, sous les traits d’un personnage potache nommé « Toni Erdmann », affublé d’un dentier ridicule et d’une perruque. Et si la fiction rapprochait les êtres ?

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-Fragments d’un discours paternel

On pourrait écrire longuement à propos de Maren Ade : sa manière de redéployer une relation, son regard en perpétuel chausse-trapes, sans réellement parvenir à l’épuiser. Critiquer ses quelques longueurs (la première heure notamment, nécessaire à la suite?) ou applaudir sa liberté, le réduire à une comédie comme explorer son côté profondément anarchiste. C’est une comédie, c’est un drame, c’est un film social, c’est un théâtre, c’est…

Difficile alors de résumer ici l’expérience de spectateur face à un tel projet, tant il semble chercher lui-même à échapper à sa définition et résider justement et presque uniquement dans l’ampleur de ses métamorphoses.
Oubliez mouchoirs et happy end, aucune grande embrassade convenue ni de « ich liebe dich, Vati » à la clef. Car tout au long de son long voyage, le film ne résout rien : et c’est même sans doute sa plus belle qualité.

Se tenant à l’exact mitan du drame et de la comédie, ou même plutôt partout ailleurs, fuyant à chaque fois que l’on pense le saisir, triste à chaque fois qu’on le pense gai, complexe l’instant suivant une réplique de pure pochade, Toni Erdmann passe la traversée de ses presque trois heures à la recherche d’un équilibre sans cesse à réinventer, préférant la cosmogonie au discours dans une multitude d’éclats.

Imprévisible et d’une tenue vertigineuse, véritable leçon de cinéma, de jouissance et de jeu, de rythme, le film impressionne et émeut, se redéployant dans une multitude de scènes tour à tour intimes (la râpe à fromage), sociales (le premier rooftop, la visite d’usine), féérique (la traversée du parc en costume), tristes (la boite de nuit) et/ou burlesque (le long plan où Ines ne parvient pas à retirer sa robe noire), souvent cathartiques (la chanson de Whitney Houston, belle à pleurer de rire et de tristesse), jouant de la fable et du théâtre (les ouvertures de portes) etc., nous baladant sans temps mort au cœur des pérégrinations des pulsations d’un cœur en se refusant à nous lâcher la main.

-Le fou du roi

Car des deux personnages du duo central, le film choisit clairement le pli du plus périphérique : Toni Erdmann.
Double farfelu du père, opérant au sein du tissu filmique comme un parasite.
« Make them laugh », et gloire au bouffon, dont le dentier est le plus bel accessoire qu’il soit, à même de tout résumer en exacerbant une forme de sourire bêta perpétuel et cartoonnesque avec ses dents dépassant de la lèvre supérieure, tout en suscitant la gêne.

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Le film s’abreuve à cette dualité, créant un rire (et dieu que l’on rit, sans doute le plus franc et intense de ces dernières années) qui n’y existe que grâce à son sous-texte d’une tristesse infinie (incommunicabilité des êtres, solitudes des gens qui s’aiment et se ratent et monde globalisé qui tourne à vide).
Politesse du désespoir qui peut alors se déployer jusqu’au vertige, infiltrant tout à la fois chacune des scènes, jusqu’au summum de la réception-brunch, dont les éclats de rire masquent tant bien que mal la décomposition mentale de l’héroïne que dans le tissu globale du film.

Personnage de fable, ridicule et tendre, il devient alors tout à la fois acteur et incarnation métaphorique du metteur en scène, par la création d’une tension de deux forces dynamiques car contradictoires : à la fois élément de fiction au sein d’un réel qu’il va dynamiter (éléphant dans magasin de porcelaine Villeroy et Boch, c’est la face acteur, façon Marx Brothers), il est aussi générateur de fiction, puisqu’il emporte avec lui scènes et personnages vers l’absurde, dérapage moteur tout entier du film dont le dessein est à la fois la mise en branle de sa fille et de chacune des saynètes.

Car si progression il y a, ce n’est pas tant dans une forme de découverte de l’autre que dans la recherche d’un mariage impossible : il suffit de voir et mesurer comment le film oscille perpétuellement autour de l’axe Inès, la voir accepter, rejeter, faire revenir, paniquer.
Chercher à « Jouer le jeu », en somme, et regarder simplement la vie vibrer.

-In memoriam.

Et lorsqu’enfin il suspend dans un dernier geste son rythme, il se paye le luxe absolu d’une séquence finale tout à la fois intime, poignante et programmatique potentiellement du cinéma de la jeune Maren Ade ; dans une ultime virgule du temps, le père s’efface et transmet : « Je vais chercher l’appareil ».

Car c’était alors cela, cette lente traversée de rires et de larmes. Mettre en scène nos images. Même celles que l’on rate (car l’instant, fugace, sera alors passé), même celles que l’on gâche. Surtout celles-là.
Nouveau masque : filmer pour retenir, filmer pour essayer de ressouder et réparer par la fiction. Quitte à mentir vrai, quitte à décaler par le masque : avant qu’il ne soit trop tard et même si l’on sait que c’est impossible.
Alors bien sûr, il n’y a aucun miracle autre que cet instant fugace et masqué, que ces instants impurs, mais au moins-ont-t-ils existé.

2h50 d’une traversée de l’intime, d’un et d’une clown incapables de se démaquiller en retirant ce foutu costume, de se dire je t’aime sans artifice, même là où la caméra va les séparer ; ou alors peut-être est-ce la seule manière ?

Et si l’on continuera à se rater, la vie, elle, continue à s’abreuver de nos mélancolies : et tandis que l’on passera à côté, elle continuera à graver en notre mémoire, de spectateurs et d’humains, son lent éloge aux souvenirs et à la tendresse. C’est pas grand-chose, mais ca fait foutrement du bien.

A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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