Autant le dire d’emblée : le titre du film et sa bande-annonce ne rendent pas justice à l’originalité et à la subtilité du Garçon et la Bête. Après le très beau Les Enfants loups en 2012, Mamoru Hosoda revient avec un petit bijou étourdissant et facétieux qui devrait réjouir les amateurs de films d’animation comme les profanes.

            La popularité grandissante de Mamoru Hosoda et de ses films pourrait bien mettre fin au règne sans partage d’Hiyao Miyazaki sur le cinéma d’animation japonaise. Mais n’allez surtout pas comparer le réalisateur du Garçon et la bête à son aîné, il risquerait de se fâcher… si les deux génies de l’animation japonaise appartiennent à des générations différentes, leurs relations ressemblent plutôt à celles de frères ennemis. A l’origine du différend, une proposition de collaboration inaboutie : Hosoda avait été contacté en 2005 pour participer à la réalisation du Château ambulant avant d’être finalement évincé du projet. Du reste, l’univers cinématographique d’Hosoda n’est pas un décalque de celui du créateur des studios Ghibli. Même éblouissement visuel, même pouvoir enchanteur des images, la malice et l’humour en plus. Le Garçon et la bête se démarque aussi des films de Miyazaki par son réalisme et sa capacité à faire se rejoindre la plus grande modernité et la plus grande fantaisie, tout en maintenant intact le plaisir du récit.

Copyright Gaumont Distribution

            Le film raconte l’histoire d’un tout jeune garçon qui décide d’échapper au destin auquel il est promis celui d’enfant placé en se soustrayant à ses tuteurs. Affamé, découragé, il est approché au détour d’une sombre ruelle par deux êtres étranges et effrayants qu’il finit par suivre. Il pénètre alors dans un monde parallèle et utopique, Jutengai, royaume aux mille lumières où les bêtes vivent dans l’harmonie et la concorde. Là, le héros rencontre Kumatetsu, une créature rustre, mal léchée, et bougonne, qui se résout à faire du jeune garçon son disciple. Rebaptisé Kyuta par son maître, celui-ci grandit à ses côtés. Mais leur relation se complique lorsque le garçon, devenu adolescent, décide d’aller voir à quoi ressemble le monde des hommes et de renouer avec un passé qu’il avait enfoui…

            La quête d’identité est au cœur de ce récit d’apprentissage : mises à l’épreuve, interdits et transgressions jalonnent ainsi l’itinéraire du héros. Mais là où un film traditionnel se contenterait de dérouler ce schéma convenu, Le Garçon et la bête semble, à mi-parcours, prendre un nouveau départ et propulser le personnage dans des aventures d’un autre genre. C’est en accédant au monde de la lecture et en apprenant à maîtriser ses pulsions morbides que le jeune homme achèvera de se construire. Alors que le film entremêle les motifs de la solitude, de la filiation et de la perte, alors qu’il explore les méandres de la psyché adolescente, il ne se départit jamais d’une drôlerie et d’une légèreté toujours justes et pimente le drame de saillies grotesques et absurdes. Ainsi, le maître du héros s’avère un pédagogue désastreux, constamment mis en échec par un élève insoumis, les meilleurs amis de Kumatetsu – un singe goguenard et un cochon aux allures de bonze – forment un duo des plus incongrus, tandis que le puissant souverain de Jugentai est un lapin cacochyme aux faux airs de maître Yoda.

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            Ce qui caractérise le mieux Le garçon et la bête, tant au niveau des images que du scénario, c’est peut-être la notion d’alliage, d’hybridité, de métamorphose, à l’instar de ses héros chimériques mi-hommes mi-bêtes. On salue le tour de force d’Hosoda car cette dimension proprement baroque – au sens étymologique de « perle irrégulière » ne nuit pourtant pas à sa cohérence et à son unité. Celui-ci se fonde sur un va-et-vient entre un monde ultra contemporain, incarné par le quartier de Shibuya à Tokyo, envahi par les caméras de surveillance et des panneaux publicitaires géants, et un univers mythologique et fantaisiste, à mi-chemin entre le Japon médiéval et la Bagdad des Mille et une Nuits. Au début du film, alors que l’on plonge dans un Tokyo fourmillant, on est frappé par le réalisme des images et du bruit : les rumeurs de la ville et son décor plus vrai que nature nous atteignent jusque dans la salle de cinéma. Visuellement, cette œuvre parvient aussi à mêler l’imagerie du dessin animé pour enfants à l’univers graphique des mangas, avec sa stylisation, ses codes visuels, et son lot de ralentis. Le scénario, parfaitement ficelé, joue également sur la rupture de ton dans son dernier tiers : épousant intimement l’évolution de Kyuta et son passage à l’âge adulte, le film fait place à un univers plus sombre, plus torturé et à un bestiaire bien plus inquiétant. Du reste, l’imbrication des références – de Mowgli à Alice au pays des Merveilles, du film de samouraïs à Moby Dick – dit la capacité de Mamoru Hosoda à amalgamer les œuvres issues du patrimoine littéraire et cinématographique pour faire naître un film singulier et universel.

            En définitive, le réalisateur du Garçon et de la Bête parvient à proposer un film protéiforme qui, loin de jouer sur les antagonismes entre les mondes, fait se rejoindre l’imaginaire et le réel, la culture populaire et la littérature classique, la magie de l’enfance et les contradictions de l’adolescence, dans une fable somptueuse sur l’altérité et l’entrée dans l’âge d’homme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A propos de Sophie Yavari

2 comments

  1. Jean-Nicolas Schoeser

    Ca me tente quand même gravement, encore plus alléché par ta chronique (et le fait que tu ais réussi à placer « cacochyme »)

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