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Tu n’es qu’un enfant de la rue
tu ne seras jamais secrétaire du parti
Tu n’es qu’un enfant de la rue
Peut-être que tu n’existes même pas
Cette vie tu n’en veux plus…
Tu n’es qu’un enfant de la rue
Tu n’aimes pas travailler
Drogue communiste,
Je n’ai pas besoin de toi !
QSS, Drogue communiste (1984)

 

Les adolescents qui hurlent leur révolte dans les belles images super 8 d’East punk memories, emballent très vite le documentaire de Lucile Chaufour, achevé en 2012 mais en chantier depuis longtemps. Car c’est au cours d’un voyage à Moscou dans les années 80 que celle-ci apprend la répression qui s’abat sur les punks de Budapest et décide de s’y rendre pour en ramener ces images clandestines étonnantes mais qui n’ont rien perdu de leur fraîcheur et surtout, de leur urgence. Ils portaient des noms d’oiseaux bariolés : ETA, QSS, CPG, Kretens, Mos-Oï ou Modells et n’en pouvaient plus d’attendre la chute du rideau de fer. Ils préféraient ruer dans les brancards et taper dedans jusqu’à sa fin. Ils avaient entraperçu des croix gammées au bras de John Lydon qu’ils entendaient hurler son dégoût des années 70 sur Radio Free Europe.1 C’était la liberté et cela seul importait. Dans les années 90, Lucile Chaufour travaille aussi bien en milieu carcéral que psychiatrique, développe Le cri du Tamarin, label important de vidéos musicales de la scène alternative des 90’s2, tout en jouant dans plusieurs groupes ( dont les excellents Sayag jazz machine ). Elle reviendra au cinéma à partir de 2008 pour un premier court-métrage présenté à l’ACID, L’amertume du chocolat. L’année suivante, Violent days, son premier long, est primé à Belfort.3 Après un Prix des Jeunes glané au Cinéma du Réel en 2012, East punk memories trouve enfin le chemin des salles. Remonté entre temps, il dépasse de loin le film rock’n roll en mode « Que sont-ils devenus ?» qu’il fait mine d’adopter quand le grain de la pellicule laisse la place à l’ultra netteté du HDV. La cinéaste ne choisit pas la facilité et sollicite notre intelligence de spectateur, comme elle parie sur l’humain. Son œuvre a aussi la belle idée de miser sur la patine du temps pour abolir l’espace. Oui, ces hongrois ravagés sont aussi nos frères européens…

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Le générique égraine, avant et après, les tronches de sa douzaine d’anciens combattants ainsi mis en première ligne. La jeune cinéaste avait ramené dans ses bagages l’air du temps d’alors : des images de la capitale, libres et heureuses, de fêtes, de beuveries, de pogos enragés et d’embrassades. « Dans une interview réalisée dans les années 80, l’un d’entre eux, sans renier l’idéologie communiste mais « ce qu’on en fait ici », parle de son envie de s’amuser, d’exister en tant qu’individu. Et lorsque le pogo endiablé auquel il s’adonne au début du film est rejoué dans le petit cube de la télévision, sur la suite de l’interview qui parle de la détresse de la population hongroise, cette danse prend un sens bien plus poignant, selon moi, qu’une simple fin de beuverie. Cette danse sauvage, désespérée, contient toute la colère de voir réduit la vie de milliers d’êtres humains à la soumission et au mal-être ».4 Quand les amplis se taisent, c’est vite la gueule de bois. Esthétique s’entend. Appartements dénudés sur visages fatigués, corps bouffis par la quarantaine. Deux sentiments prédominent : l’empathie pour ces rires spontanés et contagieux devant les exploits de leur folle jeunesse dans la Hongrie socialiste. Leur éruption d’abord, dans un contexte difficile de surveillance généralisée, où il leur fallait fabriquer eux-mêmes une nouvelle apparence propre à choquer le bureaucrate ! Le second, c’est la peur, enracinée solidement dans nos préjugés sur l’actuelle Hongrie, qui ne jouit pas par chez nous de la meilleure image de marque. Quand les gaziers évoquent très vite la dérive fascisante du premier, chanteur réanimé par la magie de souvenirs pelliculés et la naissance des thèmes ultra nationalistes dans leurs textes – et plus généralement dans la mouvance -, le malaise sourd de leur décontraction. Lucile Chaufour laisse dire. Ces survivants d’un autre âge nous parlent très directement, face-caméra, mais sans nous haranguer de cette tribune. Et cet échange fait mal. Les coups sur leurs illusions, nous les prenons de plein fouet d’autant que nous en partageons aussi les marques. Ils dialoguent aussi entre eux par moniteurs interposés, le montage reconstituant l’esprit d’un groupe depuis disséminé, comme « un discours collectif d’où surgit le particulier ».4 Toute la première partie sous la dictature communiste oscille entre ces émotions contradictoires. Tel skin est-il plutôt une engeance nationaliste ou un cadra nostalgique et émouvant ? La blondinette romantique ( Törjék Tünde, chanteuse d’Herpesz – Herpès ? ) est-elle bien cette brune accorte qui confesse sans hésitation sa répugnance des tziganes ? Entre hilarité, adhésion à une saine rébellion qui décrasse notre apathie quotidienne de petit occidental privilégié ou hauts le cœur et profond abattement, la migraine point à l’horizon.

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La cinéaste laisse à chacun faire son chemin. Et nous avec. Car toujours la richesse humaine vient tempérer cet à priori négatif. Son film s’ouvre à tous les spectateurs, sans plus les juger que ces skins jamais assagis. Lutter contre le conformisme avec les armes de l’objectivité ? Hum… Vieux diktat du « direct cinema » américain où le cinéaste « emmène sa caméra dans une zone de tension et « attend une crise »5, modifié ensuite en cinéma vérité au sortir des années 60, jusqu’au dogme des ateliers Varan plombant l’écriture du documentaire institutionnalisé. Guidée par son instinct et la force du sujet, Lucile Chaufour louvoie entre les courants sans y plonger. Longtemps, on va s’interroger sur la pertinence du dispositif et sur le point de vue de la cinéaste. Au risque que l’exhibition et la proximité ne fâchent les biens pensants les plus rigides ou ne confortent certains jeunes dans leur ressentiment, elle s’attache à construire ses saynètes hongroises. L’émotion y fait son chemin et chacun connaîtra son heure de gloire, se révélera touchant, même en dépit de ses pensées les plus noires, chaque élément bien en place. Telle archive, telle parole, et la réaction qui attend, quelque part, son effet papillon… Une icône parmi tant d’autres, les cheveux blonds en bataille, un jeune probablement mort d’overdose. Tous ont en effet visiblement plongé ou au minimum côtoyé la dope, comme leurs contemporains d’Europe de l’ouest. Ils en ont payé le prix et le thème reviendra hanter le film avec ses séquelles. Lucile Chaufour n’évince, ni ne met en avant sa foi en un cinéma qui rouvre les débats et ravive les blessures enfouies. Inéluctable, la chute du communisme signifiait aussi l’éclatement prévisible de cette jeune tribu d’opposants. La réalisatrice suit aussi leurs parcours musicaux, sans pour autant montrer ou faire entendre leurs groupes de « vieux », puisque la musique est moins sujet que lien. Le moyen, le vecteur de leur révolte d’hier et de cette haine qui monte encore. Tous témoignent en tout cas d’un grand respect sur ce qu’ils ont été, car il ne pouvait pas en être autrement sous le joug communiste. Comme toujours, sous toutes les latitudes, à toutes les époques, un pourcentage de jeunes est voué à tenter de briser ses chaînes.

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Les anciens punks tentent parfois de s’expliquer, de nous faire comprendre l’indignation nationale que représente un antédiluvien traité de Trianon, celui qui priva la grande Hongrie de sa Transylvanie. Ils confient surtout leur situation actuelle : l’un est resté créatif dans la pub et travaille comme l’ancien système, à duper les autres. Attila, sorte de hells enrobé, a raté sa vocation de parrain de la mafia, préférant s’enfermer chez lui pour composer. Jozsef, le jeune skin qui hurlait à pleins poumons « ils pensent que je suis taré » est toujours persuadé de l’être et on n’est pas loin de le croire. Quant à Papp, lui ne peut plus prononcer « sentiment national » sans bégayer. La folie comme sauvegarde pour ne pas sombrer avec l’eau du bain du grand lavage démocratique à l’eau de l’Ouest capitalistique ? La mère de famille qui montre avec fierté le film à ses deux ados avoue se ficher que les autres survivent ou non car « ce n’est que la surface des choses… ». Elle n’a pas tort puisque le « comment » importe aussi ; de quel côté se placer entre une gauche totalisante ( version économie mondialisée d’aujourd’hui ) et la droite populiste ? « Arriver à penser la complexité, re-contextualiser et ré-interroger certaines notions dont la signification paraît entendue, devient nécessaire lorsque le « marketing politique » et sa communication tordent et retournent sans gêne les concepts pour faire l’opinion. Des hommes politiques de droite s’approprient le discours de grandes figures de la Gauche, et sous prétexte de « totalitarisme », nazisme et communisme, sont ramenés à deux propositions équivalentes. A l’Est, « communiste » désigne un « apparatchik », devenu parfois « un oligarque », banquier ou affairiste ».4 Gauche et droite ne contiennent plus l’extrême droite décomplexée malgré les digues idéologiques vaguement érigées. Il est difficile de garder son calme face à Törjek qui râle sur les meurtres de tziganes dont on parle beaucoup trop, parce qu’elle est institutrice et que selon elle, les tziganes tabassent les profs. Avec son air bonhomme et non sans lucidité, Attila enfonce le clou : « Je suis ce qu’on appelle le juste milieu en Hongrie. Pour moi, le juste milieu, c’est détester tout le monde. Dans ce pays, tout le monde se déteste »

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Le spectateur laisse passer l’orage et se raccroche aux plus tranquilles. Celui qui parle anglais et craint plus que tout cette montée de la droite. A vrai dire, ses anciens copains ressemblent à ces prolos anglais, enragés donc encore vivants, mais pas forcément condamnés à être cons pour l’éternité. Le plus attachant de la galerie de personnages a pour seul avenir de faire encore trois ans de prison pour avoir été toxicomane et dealer durant vingt ans. Sa tendresse s’efface sur sa tristesse finale, off mais bouleversante au point de devenir la nôtre, quand la moindre de ses déclarations est frappée au sceau du bon sens… Dans notre pays, où on manie aussi bien le mépris des pauvres que le sobriquet « Punks à chiens », sensé tracer une ligne morale entre le militant d’hier et le prolo décérébré d’aujourd’hui, il faut reconnaître que la critique de ces prétendus « fêlés » adressée au système actuel – ou à leur évolution en tant qu’individus ayant du reconquérir leur liberté – interroge d’autant notre vie et notre situation. Si l’on oppose que la droitisation des esprits y opère depuis longtemps ( rappelons que Miklos Jancso dénonçait cinquante ans auparavant le nationalisme endémique du pays6 ), cet éventail se retrouvera dans tout l’hexagone, de l’est de la France aux monts du Lyonnais en passant par le Nord pas de Calais. Sauf que nous jouissons nous d’un revenu minimum et d’un système de santé…

Dans la foulée de quelques mises en scène, et en perspectives, de statues monumentales devenues depuis parc d’attraction, les choix de réalisation convoquent dans le même plan passé et présent. Cette dernière partie appelle un parallèle avec notre paysage urbain. De vastes plans d’ensemble de Buda montrent que l’enseigne KFC, dont le totem squatte le boulevard, n’égaie en rien le spleen de la rue. Le capitalisme s’est pointé avec ses petites lumières et surtout ses marques, mais le niveau de vie s’est effondré, privatisations effrénées à tout va. En répétant ces mêmes cadres à différentes heures ou dans d’autres atmosphère, Lucile Chaufour enregistre la tension qui emplit peu à peu l’espace public, de manière beaucoup plus efficace que n’importe quelle diatribe politique. Palpable car tout l’Occident vit lui aussi dans son petit monde virtuel. Et à travers la lucarne, plus personne ne songe à lutter pour ses rêves. La cinéaste nous retourne alors par la fenêtre cinématographique cette scène déchirante où un unique punk parachuté en 2012, innocent, annone un discours presque incompréhensible face à la caméra. Fier malgré tout, il exhibe en trophée le sweat shirt mendié, dernière carapace protectrice pour un combat permanent qu’il croit devoir livrer contre Samuel L Jackson depuis la matrice de son univers décalé. Ici, la morsure de la réalité et son temps d’exposition rappellent le documentaire chinois et les junkies pékinois de Zhao Liang. Point d’apitoiement. Un long travelling dépressif nous emporte comme une feuille morte, loin des souvenirs et de leurs fantômes, immortalisant / épiant par delà le Danube, Budapest et ses soucis, quand une ombre nous dévoile la réalisatrice derrière sa caméra. Cette apparition furtive exprime sa position réflexive quant au sujet, l’observer comme son ombre pour mieux nous permettre d’appréhender ces héros en pleine lumière.

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La pluie tambourine contre la vitre du compartiment. Les Bandanas vocifèrent plus fort dans nos oreilles pour nous réveiller.

Sans rêve, qu’est-ce que tu espères?
Tu ne changeras pas ton destin en pleurant
Sans rêve dis-moi ce que tu espères?
Tu ne changeras pas ton destin en pleurant
C’est trop bête de voir où tu vas
Si tu ne réagis pas tu deviendras un moins que rien
C’est comme ça, fils de pute !
Apprends, fils de pute !
Tu dois te battre pour tes rêves,
C’est ça le pouvoir.
Ta détermination te montre la voie.
Règle tes problèmes, personne ne le fera pour toi.
Tu ne peux pas réparer ce qui te manque
avec ce que tu n’as pas !
C’est comme ça, fils de pute !
Apprends, fils de pute !
Bandanas, Birkàk ( 1995 )

 

 

1 : Radio Free Europe est née en 1950. Elle a été financée par le Congrès américain via la CIA puis après 1971 par la Maison Blanche à travers l’IBB. En 1976, elle s’associe avec Radio Liberty elle aussi financée par le Congrès. Sa mission est la Propagande et entre autres, pousser les jeunes à se soulever. C’est dans cette optique qu’elle diffusera les Sex pistols et autres Ramones. A la chute du rideau de fer elle perd de son importance se tournant vers les Balkans ou le Moyen-Orient.

2 : avec entre autres la VHS Le grand Zoo et les ténors de l’alternatif français : http://www.spirit-of-rock.com/label-label-Le_Cri_Du_Tamarin-l-fr.html
3 : Violent days ressort à partir du 18 avril au cinéma La Clef. http://violentdays.blogspot.fr/
4 : Entretien avec Lucile Chaufour in Dossier de presse.
5 : Maria Muhle, Documentaire, in Dictionnaire de la pensée du cinéma, sous la direction d’Antoine de Baecque et Philippe Chevallier, PUF 2012.

6 : « Tous remettent en cause la supériorité supposée du peuple hongrois, créée par des décennies de nationalisme exacerbé. « Plus un peuple est petit, plus son hymne national est long » écrivait le poète Endre Ady. « Les survivances d’une éducation nationaliste plusieurs fois séculaires agissent toujours sur la conscience individuelle. Pour bien des gens de chez nous, hongrois est synonyme de perfection humaine, honnêteté, intelligence, bonté ». Enfin, Miklos Jancso se déclare lui « en lutte contre le génie du peuple hongrois ».

in http://www.culturopoing.com/cinema/sorties-dvdblu-ray/hongrie-retour-sur-une-cinematographie-complexe/20150207

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A propos de Pierre Audebert

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