the_last_temptation_of_christ

Les leçons de l’affaire Scorsese ou la tentation du jugement a priori – 4

4. Les prises de position du cardinal Lustiger
Dans le bulletin religieux du diocèse de Paris (Paris Notre Dame) ont été publiées, sous la forme d’éditoriaux, deux réflexions du cardinal Lustiger à propos de La dernière tentation du Christ. Nous savons déjà par le Communiqué Decourtray que Mgr. Lustiger n’a pas vu, lui non plus, le film et qu’il n’a probablement pas davantage lu le roman de Kazantzakis qui en constitue la source d’inspiration principale. Avant de commenter ces textes je dois signaler, en lui rendant hommage, la grande envergure intellectuelle et culturelle qui fut celle de l’archevêque de Paris.
Le premier texte est intitulé « La dernière tentation du Christ », le scandale Jésus, il est daté du 29 septembre 1988. Le ton de cette réflexion est très différent de celui du Communiqué Decourtray. Cohérent avec lui-même (il n’a pas vu le film), le cardinal Lustiger ne cite même pas une fois le nom de Scorsese et le nom de son film, objet de scandales en France comme aux USA, n’apparaît qu’une seule et unique fois, dans le titre ! L’archevêque de Paris a donc choisi de ne pas répondre directement au scandale Scorsese mais d’une manière fort intelligente il donne à sa réflexion le titre suivant : « Le scandale Jésus ». Cette réflexion est essentiellement une belle méditation sur le mystère de la personne de Jésus. C’est dire si Mgr. Lustiger veut élever le débat bien au-dessus des polémiques et des manifestations d’hostilité de la part de chrétiens à l’encontre de l’œuvre de Scorsese. Reprenant une expression de saint Paul qui parle du scandale de la croix (1 Corinthiens 1,23), il s’attache à montrer comment tout au long de son court ministère public Jésus a été un « signe de contradiction » pour ses contemporains qui, faut-il le rappeler, étaient tous croyants. « Jésus étonne. […]. Jésus intrigue. Jésus dérange. Jésus est calomnié. […] Il est sans défense et il fait peur ». Le cardinal rappelle aussi que les moqueries à l’égard du Christ, incompris, se poursuivront tout au long de l’histoire et en commençant par la période de la première Eglise chrétienne, alors minoritaire dans le vaste empire romain. Il signale une caricature en forme de graffiti représentant un crucifié à tête d’âne avec l’inscription « Voilà le dieu des chrétiens ». En fait l’inscription exacte dit : « Alexamenos adore son dieu ».
Dans ce texte il appelle indirectement les chrétiens qui se sentent, à tort ou à raison, blessés par le film de Scorsese à imiter leur Maître et Seigneur qui a pardonné sur la croix à ceux qui se moquaient de lui : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font ». Et prévoyant probablement d’éventuels débordements il montre comment au jardin des oliviers Jésus a réprimandé Pierre qui voulait le défendre par la violence : « Il interdit à ses disciples de le défendre par violence ». Le cardinal Lustiger veut ainsi tourner les regards et les cœurs des chrétiens vers l’exemple du Christ lui-même, exemple de non-violence et de pardon. Un paragraphe pourrait évoquer indirectement la responsabilité morale de l’artiste (Scorsese en l’occurrence) : est cité une sentence de Jésus en Matthieu 18,6 sur ceux qui scandaliseront la foi des petits.
Le deuxième texte étant cette fois une réaction à un événement concret, l’incendie du cinéma saint Michel à Paris parce qu’il projetait le film, il est nécessaire de se rappeler ce qui s’est passé dans la nuit du 22 au 23 octobre. Voici ce qu’en dit Wikipedia :
L’attentat du cinéma Saint-Michel est un attentat qui a eu lieu dans la nuit du 22 au 23 octobre 1988, dans le cinéma Espace Saint-Michel à Paris. Un groupe intégriste catholique, rattaché à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, a incendié ce cinéma pour protester contre la projection du film La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese.
Le feu, qui s’est déclenché peu après minuit, a pris naissance sous un fauteuil de la salle du sous-sol, moins surveillée, où était projeté Stormy Monday de Mike Figgis. L’engin incendiaire était constitué d’une charge de chlorate de potassium déclenchée par une ampoule d’acide sulfurique. Cet attentat a fait treize blessés dont quatre sévères. Cinq militants de l’AGRIF sont arrêtés et condamnés le 3 avril 1990 par la 10e chambre de la Cour d’appel de Paris, à de la prison avec sursis et à 450 000 francs de dommages et intérêts.
La réaction du cardinal Lustiger a été publiée le 27 octobre 1988 dans Paris Notre Dame et a pour titre « Remets ton épée au fourreau ». Souvenons-nous qu’il avait déjà cité dans le texte précédent cette réponse de Jésus à Pierre (Matthieu 26,52). L’archevêque de Paris condamne fermement cet attentat : « Vouloir défendre le Christ par la violence est premièrement contraire au respect des lois, deuxièmement contraire au christianisme lui-même et à la fidélité au Christ ». Il s’adresse d’abord aux victimes de l’attentat en leur demandant pardon et en qualifiant de « lâches » ceux qui ont prétendu « agir au nom du Christ ». Il s’adresse ensuite aux auteurs de l’attentat et à « ceux qui seraient tentés de les imiter » : « Vous ne défendez pas le Christ, vous l’agressez, car le Christ, c’est tout homme qui se présente à vous et à qui Jésus veut peut-être [1] donner la vie ». C’est tout à l’honneur de l’archevêque de Paris de parler clairement et de rappeler à des « chrétiens » fanatiques les exigences fondamentales de l’Evangile. Il s’adresse enfin aux pouvoirs publics et à chaque citoyen, s’étonnant qu’un tel attentat, qui était prévisible, n’ait pas pu être empêché par des mesures de sécurité adéquates. Sur ce point il ne s’est peut-être pas informé correctement. Car si l’accès à la salle qui projetait La dernière tentation du Christ était surveillé, il n’en était pas de même pour les autres salles du même cinéma. Et c’est en effet à partir d’une autre salle que l’incendie a été volontairement déclenché. Dans le même paragraphe il fait allusion au Communiqué Decourtray qu’il qualifie d’ « appel à la sagesse et à la tolérance ». La suite du texte est malheureusement plus problématique. A trois reprises le mot « respect » est cité, dans la ligne du Communiqué Decourtray. Je ne reviens pas sur le fait, démontré plus haut, qu’il est injuste d’accuser Scorsese d’avoir manqué de respect envers le Christ ou les chrétiens en réalisant son film. Je suis par contre très étonné de constater comment le cardinal Lustiger, homme d’une grande finesse d’esprit habituellement, pratique dans son texte l’amalgame le plus outrancier. Oser assimiler l’œuvre de Scorsese à « l’éloge de la pornographie ou de la pédophilie » est en effet aberrant ! Bref l’Etat aurait dû censurer le film de Scorsese comme il devrait censurer l’éloge de la pornographie ou de la pédophilie… « Il en va exactement de même quand une société tolère, par exemple, l’éloge de la pornographie ou de la pédophilie. Et on s’étonne ensuite qu’il y ait des viols d’enfants, des crimes sexuels en plus grand nombre ». Notre société serait donc trop tolérante, laisserait trop de liberté à ceux qui manquent de respect envers autrui, et le cardinal achève son texte ainsi : « C’est selon le même raisonnement que se déclenchent les ratonnades, les crimes racistes, les destructions absurdes ». Pour revenir à notre sujet, le film La dernière tentation du Christ, il me semble très injuste de faire de Scorsese la cause du fanatisme de certains intégristes catholiques. Il n’y est strictement pour rien si ces personnes ont cette mentalité d’esprit et son prêtes à utiliser la violence, et dans ce cas précis à tuer des gens, pour empêcher des spectateurs de voir un film qu’ils ont librement choisi de voir dans un espace privé à accès payant. Non, le responsable de ce fanatisme et de cet obscurantisme, ce n’est pas Scorsese ni son film, mais bien certains sermons donnés et entendus à saint Nicolas du Chardonnet, la paroisse occupée par la force depuis 1977 par la fraternité saint Pie X. Pour conclure sur ce point il me semble important de revenir sur une affirmation du cardinal Lustiger dans le même texte : il exige que notre société soit « fondée sur le respect de ce qui est sacré aux yeux de chacun ». La société française en 1988 était pluraliste, elle l’est encore davantage de nos jours : il y des croyants de différentes religions parfois en conflit entre elles, il y a des membres de sectes, il y a aussi des hommes et des femmes en recherche spirituelle, des agnostiques, des athées, des anticléricaux etc. Comment concrètement est-il possible de respecter ce qui est sacré aux yeux de chacun ? Cela signifie-t-il qu’il faut interdire toute critique envers les religions ? Et donc expurger des programmes scolaires les philosophes des Lumières et les philosophes athées ? Oui, mais dans ce cas comment l’athée sera-t-il respecté dans sa conviction ? Faut-il interdire à la vente Le traité d’athéologie de Michel Onfray parce qu’il serait un manque de respect envers la foi des croyants ? Dans une société sécularisée, pluraliste et laïque comme la société française on ne voit pas comment et dans quelles limites précises la suggestion du cardinal pourrait s’incarner sans aboutir à une suppression pure et simple de la liberté d’expression et de pensée[2]. Comme le dit très bien l’archevêque de Paris « la liberté d’expression, qui est un bien suprême, a pour condition le respect d’autrui ». Oui, l’attitude du respect est en mettre en relation avec les personnes. C’est pour cela que la loi peut condamner ceux qui utilisent la diffamation ou la calomnie à l’égard des personnes. Mais ensuite, insensiblement, le cardinal opère un glissement de sens : du respect des personnes il passe au respect des idées et des doctrines (« de ce qui est sacré aux yeux de chacun »). Toute idée et toute doctrine est par définition discutable. La notion de dogme n’a pas d’existence dans l’espace public. Le dogme oblige à l’intérieur de la foi mais jamais en dehors. C’est la raison pour laquelle la vie en société ne peut pas être fondée sur « le respect de ce qui est sacré aux yeux de chacun ». Elle est fondée sur le respect des lois qui devraient avoir pour but de garantir justement à tous la justice et le respect. Toute personne ayant une forte conviction d’ordre philosophique ou religieux doit apprendre à accepter que sa conviction soit critiquée par ceu
x qui ne la partagent pas[3]. C’est la condition même de la paix civile et du débat d’idées dans une société qui n’est pas théocratique.

[1] Ce « peut-être » est étonnant au regard de la théologie catholique.
[3] C’est ce qu’a appris saint Ignace de Loyola au 16e siècle ! Cf. Annexe III.

A propos de Robert Culat

1 comment

  1. GUILLAUME

    Bien d’accord avec l’ensemble des arguments écris ici mais il n’empêche que cette interprétation est une offense aux convictions des croyants… Le respect ne peut être vrai et durer que s’il est mutuel et partagé…
    Et puis j’attends un film tout aussi « interprété » sur Mahomet…Comme ça juste pour voir…..

Laisser un commentaire