Leos Carax – "Holy Motors"

 Holy Motors est de ces films qui se mesurent à l’impression qu’on a d’eux avant même de les avoir vus, à la manière dont on perçoit qu’il se présente, au risque de ne plus pouvoir le découvrir qu’à travers ce filtre et ainsi en perdre l’essentiel. Pour évoquer ce film étonnant, délicieux, pour partager l’émotion cinématographique rare qu’il peut procurer, il faut rappeler l’étrange onde de choc qu’il a provoquée à Cannes, l’engouement qu’il a suscité chez les festivaliers au-delà du débat critique, la Palme d’or qu’il méritait à nos yeux au lieu de repartir les mains vides – encore qu’un autre prix n’aurait pas convenu, c’était d’une certaine manière la Palme d’or ou rien. Il faut rappeler aussi que ce qu’on a retenu du passage du film sur la Croisette, c’est l’accueil divisé qui lui a été fait dans la presse tandis que les festivaliers le découvraient comme une merveilleuse surprise. D’un côté, "Holy Motors de Leos Carax" semblait un bloc post-moderne aussi inabordable que les sonorités dures de son intitulé et se trouvait taxé de prétention cinéphilique et d’aridité. De l’autre, on se gargarisait des références cinématographiques autour desquelles le film s’articule en cherchant à y déchiffrer un manifeste. Entretemps, les shadocks festivaliers continuaient de se presser dans les salles pour voir le film et en ressortaient pour beaucoup béats, tant et si bien que l’envoyé spécial de Culturopoing à Cannes s’est malgré une semi-réticence initiale senti le besoin de se faire son idée, et après le film celui, impérieux, de dissiper quelques faux procès. Si on entre dans Holy Motors avec prudence, en se gardant, on se retrouve quelques minutes après déjà embobiné (par un réseau de rayons lasers magnifiques), sans qu’on s’en soit rendu compte. Si Holy Motors rend bien hommage au cinéma, c’est d’abord en illustrant la manière dont il peut captiver sans effort, et en rendant au grand écran ainsi qu’à la fiction leur capacité à happer le spectateur. Quelques minutes après le début du film, celui-ci s’aperçoit que de l’écran, d’inattendus fils d’or sont partis se ficher dans ses yeux pour cheminer avec une audace moderne jusqu’au tréfonds de sa passion pour le cinéma et pour la joie qu’il cause.

 

 Malgré son intitulé diabolique, Holy Motors de Leos Carax ne doit pas faire peur. Sous ses allures de grand bazar insondable, le film cache à peine sa nature facétieuse de saltimbanque.  Ce qu’on pourrait taxer d’inepte et donc d’abscond relève plutôt de la joyeuse galipette – et c’est cet humour constant qui vainc les résistances. Il suffit d’essayer de le raconter. Un Denis Lavant génialissime s’y promène dans Paris dans une limousine équipée comme une loge de théâtre, de rendez-vous étrange en rendez-vous mystérieux. À chaque étape, il se transforme, littéralement (au moyen de masques de latex et autre postiches confondants), quittant ses nippes de vieille clocharde pour devenir un ninja moulé de lycra projetant des jets de lumières fascinants avant de se lancer dans des enchevêtrements pornographiques sublimes avec une contorsionniste, puis d’adopter l’allure d’un troll irlandais qui sème la pagaille dans une séance de photos aussi glamour que ridicule qui se tient au Cimetière du Père Lachaise, d’embarquer le mannequin et de l’amener dans les égouts pour lui bouffer les cheveux (en guise de dessert après s’être envoyé quelques dollars). Plus tard, on le voit en mafieux chinois chauve et balafré qui se tue lui-même deux fois dans une scène bizarrement hilarante, puis, bien sûr, en compagnie de Kylie Minogue pour rejouer Les Parapluies de Cherbourg dans les bâtiments désaffectés de la Samaritaine.


Holy Motors a certes une valeur méta-cinématographique (qui parfait les deux heures jubilatoires qu’il vous fait passer), mais son premier effet se veut immédiat, qui est de communiquer son exubérance. Malgré son évidente intelligence supérieure et, en effet, sa cinéphilie enthousiaste, le film ne se résume pas à l’articulation d’un propos parfaitement verbalisé – ne serait-ce que parce que c’est un objet esthétique trop magnifique pour qu’on lui ôte sa séduction purement plastique. Holy Motors surprend d’emblée par son charisme direct, sa photographie formidable et dynamique, son rythme des plus enlevés, son humour déjanté. L’intimidation que peut susciter le concept du film est balayée par son sens du grotesque et le fait qu’il ne cherche jamais à être vraisemblable, bien au contraire. Rien n’est logique dans le monde de Holy Motors, rien n’a besoin de l’être c’est même l’inverse, de sorte que le film invite à se dire qu’il n’y a rien à comprendre (la plaque d’immatriculation de la limousine qui nous entraîne dans ce parcours exaltant de près de deux heures n’utilise pas les initiales de la drogue dissociative appelée dextrométhorphane par hasard). On peut se détendre dans son siège et profiter du spectacle.
 

L’humour, l’aise et l’art de la représentation qui rendent le film si facile à aimer en fin de comptes se retrouvent parfaitement, dans les mêmes termes, dans le jeu de Denis Lavant, dont on ne peut pas ne pas saluer l’incroyable performance. Il nous offre un numéro de virtuose qu’on n’observe pas froidement, parce qu’il transpire la joie d’enfant de l’acteur entendu ici au sens le plus absolu, de l’acteur passionné à qui l’on a donné carte blanche et qui exulte. Lavant est ici parfait, et on sent à le regarder l’intense joie qu’il a à jouer, et on la partage.
 

Loin d’être prétentieux, Holy Motors est un film qui s’amuse. L’acteur batifole avec dextérité et le réalisateur se promène en nous invitant plaisamment à le suivre dans Paris, dans le cinéma, dans les styles de mises en scène et de photographie. Comme Lavant, il change souvent de costume, et chaque fois reste conscient de la supercherie sans que cela en entame l’immense plaisir.

Ce que Carax dit ici, c’est simplement qu’au cinéma, on fait ce qu’on veut. Au cinéma, si on veut parler chinois, traiter sa fille comme une minable parce qu’elle n’arrive pas à se faire draguer ou sauter dans un taxi en s’exclamant "Taxi, suivez ce pigeon", on peut, pourquoi pas ? On peut revivre des scènes de film ou en parodier l’atmosphère, on peut expirer sur son lit de mort et se relever l’instant d’après en regardant sa montre parce que c’est pas tout ça mais on n’a pas que ça à faire. La légèreté du film est porteuse d’un message important, pour le cinéma, pour les hommes. C’est une ode à la fiction cinématographique, à la puissance des moyens que le cinéma déploie pour couper, couper la réalité et nous immerger sans rencontrer d’incrédulité, et nous emplir. C’est une très belle et sincère invitation au voyage de cinéaste faite "pour la beauté du geste". Ce qui n’est pas rien. C’est même tout. Ce geste artistique espère réveiller, de l’autre côté du miroir, le regard du spectateur, auquel il fait confiance en lui demandant la sienne. Holy Motors est un film qui s’amuse et non seulement engage le spectateur à s’amuser avec lui, mais l’exhorte à le faire. Le monde est triste si les hommes ne veulent plus des "machines visibles", des mascarades et subterfuges, s’ils ne savent plus s’arracher au réel, si "on ne sait plus dire moteur, on ne sait plus dire action". 

Holy Motors, loin d’être impénétrable, est au contraire un film ouvert, offert, une expérience qui se veut généreuse et dynamique. Leos Carax se fout d’être compris ou pas, il fait du cinéma, mieux encore, il rend au cinéma sa plus belle essence, ce qui devrait toujours être sa qualité première et dernière, c’est-à-dire sa capacité à transporter l’esprit, à réjouir totalement, à faire naître chez le spectateur un sentiment puissant de pure exaltation.

 

 

A propos de Bénédicte Prot

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