Laurent Tirard – "Le Petit Nicolas"

Faire revivre la France de la fin des années 50 et ses écoles non mixtes au moyen d’une reconstitution soignée et ripolinée et d’un casting très "nouvelle qualité française" (Merad, Lemercier, Kiberlain…), il en fallait probablement beaucoup moins pour tirer à boulets rouges sur cette adaptation du Petit Nicolas. Si l’on rajoute à ça justement son titre, qui semble servir la soupe à qui vous savez (en même temps, on peut aussi estimer qu’il met l’accent sur une particularité physique qu’il assume particulièrement mal), et voilà tous les ingrédients réunis pour en faire l’un de ses "films symptomes" d’une époque aux vieux relents vichyssois, dont ces critiques qui se voudraient plus intelligents qu’ils ne sont se repaissent.

On nous avait déjà fait le coup avec Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain qui, sorti presque pile poil avant un sinistre 21 avril, était censé avoir hautement contribué à la "lepénistation" des esprits. Si le film de Jeunet était détestable (bien grand mot pour un film inoffensif), c’était pour son esthétique publicitaire. Non pas au sens "ça ressemble à une pub" mais par la façon dont chacun de ses plans semblaient faire sa propre publicité et celle de la virtuosité vaine de son auteur.
Avec Le Petit Nicolas, ça ne manque pas, les "critiques de cinéma" qui se fantasment certainement éditorialistes dans un news magazine manifestent une nouvelle fois leur degré zéro de la pensée politique en hurlant à la propagande umpiste. N’en doutons pas, les mêmes jetteront dans quelques semaines un regard dédaigneux sur l’anti-capitalisme "si peu subtil" du nouveau film de Michael Moore, Capitalism, a Love Story

Maxime Godart, Vincent Claude, Victor Carles, Germain Petit Damico, Charles Vaillant et Benjamin Averty
Maxime Godart, Vincent Claude, Victor Carles, Germain Petit Damico, Charles Vaillant et Benjamin Averty

Faisons donc un peu d’histoire.
Créé en 1959, le petit Nicolas voit ses premières aventures publiées en 1960. Sa genèse est donc contemporaine de deux films auxquels cette adaptation fait plus d’une fois penser : Mon oncle (Jacques Tati, 1958) et Les Quatre cents coups (François Truffaut, 1959). Reprocher aujourd’hui au Petit Nicolas, le film, de se complaire dans un monde figé et suranné démontre une méconnaissance de l’oeuvre originale de René Goscinny et Jean-Jacques Sempé (qui doit d’ailleurs beaucoup plus au premier qu’au second, même si Sempé lui a donné une esthétique qui a fait le tour du monde). Plus que son hebdo Pilote ou même ses BD (Astérix, Lucky Luke, Iznogoud… sans parler de ses Dingodossiers avec Gotlib), Le Petit Nicolas est certainement l’oeuvre de Goscinny qui s’adresse le plus majoritairement aux enfants, sans recours aux clins d’oeil aux adultes qui constituent la grande modernité du reste de son oeuvre. Il y a un côté profondément naïf dans ces petites histoires qui en fait le charme, un peu la limite aussi, qui les rend en tout cas, cinquante ans après, tout à fait anachroniques. Si Nicolas et ses copains font aussi leurs propres quatre cents coups, qui n’ont pas toujours grand chose à envier à ceux d’Antoine Doinel, ils restent toujours sans aucune conséquence et on a l’impression que Goscinny et Truffaut ne décrivent au final pas tout à fait le même monde (même si Doinel est plus âgé que Nicolas). Celui de Goscinny est probablement plus proche de Tati, celui d’une certaine nostalgie d’un monde qui est en train de disparaître (c’est très explicite dans Mon oncle, où Tati raille le "progrès" technique déshumanisant, thème qu’il reprendra notamment, et avec quel génie, dans Playtime).

Sandrine Kiberlain et François-Xavier Demaison
Sandrine Kiberlain et François-Xavier Demaison

Reprocher au Petit Nicolas, le film, ce côté passéiste n’a donc guère de sens. Le contraire aurait été une trahison de l’esprit des livres, voie potentiellemen intéressante à explorer, mais peut-être aussi sans issue…
Laurent Tirard, cinéaste à la filmographie particulièrement peu engageante (Mensonges et trahisons et plus si affinités…, Molière), n’est certes pas le nouveau Tati ou le nouveau Truffaut. Il a au moins le mérite d’assumer son projet esthétique par la même figure de style en introduction et en conclusion de son film, celle du chromo : le film débute et se termine en effet par le même plan, celui de la prise en photo, à la chambre (nécessitant une pose très figée, d’ailleurs impossible à obtenir de ces garnements), de l’ensemble de la classe. Il force ensuite le trait en en rajoutant effectivement dans le côté décoratif, créant un univers de pure convention, quelque part entre Tati (encore), Jacques Demy et Mad Men (à qui, curieusement, on ne reproche pas le recours à ce genre d’artifice…).
Pour le reste, sur le fond, Tirard et ses scénariste-dialoguistes (parmi lesquels Alain Chabat) restent très fidèles à l’esprit des livres originaux, réussissant même assez habilement à construire un récit qui se tient en agrégeant différentes histoires, tout en évitant le piège du film à sketchs. Ne pas s’attendre, donc, à un quelconque message ou à une contribution décisive à l’évolution de l’écriture cinématographique : on reste dans le cadre sagement balisé du divertissement familial, cadre que l’on est parfaitement en droit de juger trop étroit et sans intérêt, mais qui n’est pas sans qualités quand il est exploité avec talent.

Kad Merad, Valérie Lemercier et Maxime Godart
Kad Merad, Valérie Lemercier et Maxime Godart

On pourra juste reprocher au film d’être encore plus mignon (mièvre ?) que l’oeuvre de Goscinny/Sempé, dont la plupart des histoires se finissaient en peignées générales entre gamins.
Mais, globalement, après avoir été si mal servi jusque-là au cinéma (Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre excepté), on est plutôt content que l’humour patelin de Goscinny soit enfin si bien respecté, un humour qui nous fait sourire bien plus que rire aux éclats.
Ajoutons également une jolie trouvaille de casting avec Victor Carles, parfait dans le rôle de Clotaire, le cancre ahuri de service (celui qui a "redoublé la crêche") et surtout un très élégant générique de début, rendant joliment hommage au trait de Sempé.
Evidemment, il faut pour cela préalablement oublier ses a priori à l’entrée de la salle ou savoir les surmonter…

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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