"L'amour et rien d'autre" – Jan Schomburg

Avec pareil titre, L’amour et rien d’autre – « Au dessus de nous tous » en allemand – Jan Schomburg se devait non seulement de relever un défi, celui de ne traiter que de l’amour et rien d’autre, et éviter les nombreux écueils que guette une telle ambition. Rien n’est aussi périlleux voire prétentieux que de prétendre parler de l’amour, et si Jan Schomburg se sort d’une telle entreprise avec brio, finesse et clarté c’est qu’il s’attache surtout à son autre pendant, ce « rien d’autre » qu’est la forfaiture pour ne pas dire la trahison mais pourquoi pas aussi, l’amour comme unique salvation ou unique secours. C’est ainsi qu’il faut entendre ce très beau film en adéquation totale avec son titre, comme un véritable kaléidoscope où la sémantique peut jouer à l’infini avec son propos, l’amour…. et rien d’autre.
 
On oublie trop souvent que ce qui fait la force d’un film, son ossature indispensable, est son scénario. L’amour et rien d’autre dispose, et c’est son point fort, d’un scénario des plus habiles qui soit, et c’est là que repose le charme infini de ce film dont justement Jan Schomburg a évacué toute image charmante pour lui préférer le palpable, le tangible du jour après jour, celui de l’intimité. On ne peut parler d’amour sans convoquer l’intimité comme centre de gravité d’un couple. Ce que Patrice Chéreau avait parfaitement maîtrisé dans Intimité, Jan Schomburg le réitère sous une autre forme, moins amenée et plus poreuse dans sa narration – grâce à un excellent montage qui élude le temps qui s’écoule – ce qui confère au film un climat de légèreté et de gravité, entre Berlin et Marseille, entre le thriller psychologique, le conte fantastique et le huis clos psychologique, très loin d’une romance bleuette que laisserait suggérer le titre.

Martha (Sandra Hüller) et Paul (Felix Knopp) forment un couple que leurs amis pourraient envier, et que le spectateur reçoit tel quel à l’écran. Martha est enseignante et Paul vient d’obtenir avec succès son doctorat en médecine. Un couple d’autant plus crédible que leur intimité n’est jamais éludée que ce soit dans leurs confidences amoureuses, leur sexualité ou leurs projets. Jan Schomburg parvient admirablement à camper ce couple sans jamais verser dans la psychologisation ni l’étude sociologique, grâce notamment au montage très rythmé de multiples scènes qui brossent leur quotidien. Le seul élément « dramatique » rapidement amené, est leur départ de Berlin pour s’installer à Marseille. Bluffé, le spectateur n’a pas encore eu le temps de se familiariser que Paul, parti le premier ne donne plus signe de vie sur la route qui le conduit à Marseille. Bluffé, le spectateur l’est à nouveau, lorsque Martha réalisant la disparition de son mari à son arrivée à Marseille, entreprend d’enquêter sur la vie de celui-ci et sur son passé. Bluffé à nouveau, le spectateur s’engouffre avec elle dans cette enquête qui pourrait la conduire à découvrir un homme qu’elle méconnait totalement.
De piste en piste, le film se déroule dès lors comme le dédale de toute histoire d’amour, et le procédé volontaire d’égarement du spectateur se calque de manière insidieuse à l’enquête amoureuse personnelle. Que Paul ai disparu, se soit enfui ou ai quitté Martha – il serait dommage d’en dévoiler davantage – importe peu au fond, tant la suite qui occupe les deux tiers du film est fondamentale à en comprendre l’essence même.


 

C’est une Martha totalement désemparée mais déterminée dans sa volonté de comprendre, qui se raccroche à Alexander (Georg Friedrich), professeur d’Histoire d’une cinquantaine d’années, qu’elle croise dans un ascenseur. Là aussi, avec une crédibilité désarmante, cette rencontre est amenée sans susciter le moindre questionnement quant à sa viabilité et son opportunité. Se renoue et se rejoue dès lors l’amour à l’identique mais autrement, sous les yeux d’un spectateur qui vient de saisir à quel point, lui aussi, s’est laissé trompé, trahir, égarer par un réalisateur extrêmement habile et diabolique pour son premier film.
Cette seconde partie de film qui n’en demeure pas moins solidaire de la première, s’égrène dès lors comme la mise au point de la première et réinvente l’amour ou pourquoi pas, refait l’amour, sous l’éclairage d’une authentique intimité, celle qui laisse toute sa place à l’audace, la confiance, au désarroi de l’un qui rencontre la blessure de l’autre et réciproquement. Scène après scène, il émane une force amoureuse irrésistible du couple que forment Martha et Alexander, qui apporte de manière irréfutable la probabilité de l’amour mais aussi un cruel démenti à son illusion première.
Et le film, qui de laisser en suspens la question ontologique de l’amour, lui accorde provisoirement une réponse pragmatique à l’écran : il faut savoir se faire bête pour aimer, sans l’être pour autant.
 
Petit bijou de vérité et de tromperie, L’amour et rien d’autre a le courage d’oser clamer, après avoir inversé les propositions de la vie, que l’amour c’est à venir, sans une once de naïveté et avec une lucidité qui enchante et convainc, comme ses deux acteurs principaux qui ont la grâce et la beauté de ceux qui s’aiment, après avoir aimé…

A propos de Laura TUFFERY

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