Kevin Smith – "Red State"

Quand on pense à la filmo de Kevin Smith en regardant l’affiche de Red State, d’autant que celle-ci nous dit que Tarantino en personne "freaking loves the movie", on imagine un bon film régressif, ludique et impertinent, indé et ado dans la droite lignée de l’esprit Clerks et Dogma. La régression est bien là, mais elle reste de l’autre côté de l’écran.
Il serait faux (et méchamment galvaudé) de dire de Red State qu’il est le film de la maturité pour Kevin Smith. Non seulement l’expression manque de sens, mais si elle en avait, devrait-elle à ce point marquer le passage entre la comédie et le film sérieux ?
Red State franchit en effet le domaine de la "question de société", mais garde de ses prédécésseurs une certaine idiotie absurde. Appliquée à des hommes puissants plutôt qu’à des employés ou à des anges, on obtient une franche satire politique et religieuse. Il se trouve que l’absurde est bien réel et a du pouvoir.

L’entrée dans Red State se fait par des personnages qui auraient fait partie d’un film "habituel" de Kevin Smith, et marque le passage d’un monde à l’autre. Autour des trois ados en quête d’aventures sexuelles, la médiatisation du meurtre d’un jeune gay et des extrémistes homophobes qui accompagnent son cercueil. Rapidement, nous laissant quelque peu dépourvus, le film bascule vers des contrées encore inexplorées par Smith, qui ne sont pas sans évoquer celle de The Woman, qui traite de la tension entre le civilisateur et la bête. En lieu et place du civilisateur, le pasteur fondamentaliste Abin Cooper, et des bêtes, à peu près le reste du monde.
Par le biais de Cooper, Smith vient tutoyer l’effroyable et le malsain – notamment dans une scène pénible de prêche homophobe – quand ses personnages décalés, marginaux sont sympathiques et bonhommes dans le fond. Dans Red State, le réveil est douloureux, le sentiment de liberté est violemment mis en cage. Le monde ne nous appartient plus, pas moyen de retomber sur nos pieds. Et ce n’est pas non plus l’Etat et ses fed qui va nous y aider.

Au pouvoir adolescent se substitue celui des mots qui en constitue comme une perversion. Le noeud gordien du film de Kevin Smith est en effet cette petite unité sémantique dotée d’un immense pouvoir. A la racine de l’information, le mot peut changer la face du monde, guider les esprits et les actions dans telle ou telle direction. Pris à la lettre, il engendre les fanatismes – tant du côté des religieux que des agents de l’Etat.
Cooper désigne les pêcheurs ; tout comme Keenan du côté des fed désigne les terroristes. L’interprétation littérale de la Bible et la valeur péremptoire attribuée aux médias sont reliés dans une même perspective de justification d’actions pour le moins honteuses (des meurtres pour ainsi dire). Une invitation à l’exercice de l’esprit critique plutôt qu’à celui du Saint Esprit. La vérité n’est pas dans les mots mais finit par se révéler au monde dans une apocalypse véritable après laquelle il est nécessaire de compter les morts, mais que Smith détourne par une habile pirouette tournée vers l’absurde et la gravité, seules postures possibles face aux dogmes de l’époque moderne.

Après Red State, il faut regarder Jesus Camp pour plonger un cran de plus dans la réalité. Le film de Kevin Smith est une excellente surprise, lorgnant jusqu’à des touches "horreur" superposées au film ado et à la satire qu’il affectionnait dans ses précédents films. Red State peut paraître par quelque endroit schématique ou peut-être trop "sûr de lui" à la réflexion, trop moral. Mais c’est bien sûr le jeu qu’il faut jouer et le choc est bien là, nous impacte et finit par nous appartenir et nous changer. Une petite ode au libre-arbitre ne fait pas de mal de temps en temps.
Beware of the Red State !

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