Juliana Rojas et Marco Dutra – "Trabalhar Cansa"

 

Horreur entrepreneuriale.
Helena, mère de famille, veut monter sa PME: elle repère une supérette fermée depuis des années et va reprendre ce commerce de quartier. Il faut pour cela s’endetter, engager Paula, une femme de ménage sans papiers, rafraîchir le local et faire des travaux… C’est à ce moment que son mari Otavio perd son emploi au profit de collègues plus jeunes et dynamiques. Au magasin, rien ne semble vraiment fonctionner…

 

      
 
“Travailler fatigue”, nous dit trompeusement le titre de ce film brésilien. En effet, avant les premiers tours de bras, l’abandon est déjà là. La concurrence sauvage mine les finances du couple bien en amont. L’employée de maison sera forcément sous-payée, et le magasin que reprend Helena est loué par un propriétaire radin et une promotrice sans scrupules. Dès les premiers jours, des tâches inquiétantes apparaissent sur les murs et des mauvaises odeurs ressurgissent. Le lieu (ou bien est-ce Helena elle-même ?) paraîtrait presque maudit.
Rojas et Dutra, dont c’est le premier long, filment de façon assez statique ce calvaire d’entrepreneurs bourgeois. Architectures et murs en déréliction: c’est le “paysage” qui une fois encore condamne les personnages. Les plans rigides et soignés s’accordent à la pesanteur du destin qui accable le couple, qui devient de plus en plus sombre: même quand Helena décide d’ouvrir exceptionnellement le magasin un jour de carnaval, privant au passage ses employés d’un jour de congés, il pleut à verses et les clients se font rares.
Les prolos du film, la femme de ménage comme le personnel du magasin, sont plus amorphes encore que leurs patrons, résignés à un statut inférieur et ne semblant pas espérer grand chose de plus qu’un salaire minimum, quitte à subir toutes les humiliations de la part de leurs supérieurs. Helena, elle, persévère dans son entreprise sans la moindre remise en question. Quand les signes funestes se multiplient, puanteurs, vers, cris de chiens des rues et humeurs gluantes, elle s’applique méthodiquement à faire le travail, à nettoyer et à masquer les cloisons.
Mais à quoi bon?
 
                 
 
Cette angoisse qui traîne ici manifeste des rancoeurs enfouies et s’épaissit jusqu’à toucher à un fantastique discret (cette supérette doit moins au centre commercial de
Zombie qu’aux HLM tristes du Dark Water revisité par Walter Salles…), et réussit brillamment le passage du drame social aux ambiances de maisons hantées. Il y a une présence, inexpliquée, que l’on perçoit comme une courant d’air et lorsqu’on déplace un meuble, on y trouve des chaînes et des maillets abandonnés par d’anciens habitants dont toute trace a disparu. Une prison de pluie et d’entropie.
Trabalhar Cansa dresse un portrait implacable des relations de classe ou de sexe assiégées par l’économie. Le couple d’Helena et Otavio en subit les pressions, comme les relations entre les brésiliens et les travailleurs immigrés. Alors qu’Otavio plonge devient de plus en plus dépressif, Helena erre dans son magasin comme un cerbère impassible, et l’ensemble des personnages du film font plus figure de fantômes que de réels acteurs de leur destin.
On pourra regretter éventuellement quelques hésitations, un manque de confiance du film dans ses effets qui entraîne une certaine raideur, de peur de faire perdre aux personnages et aux situations leur puissance symbolique. Ainsi, le mari est parfois trop absent, alors qu’il aurait pu fournir un contrepoint à l’étouffement d’Helena ; la surréalité du bâtiment, elle, toujours très suggérée ; et la domestique Paula au visage triste aurait aussi mérité quelques scènes supplémentaires.
Dans une scène finale exagérément grotesque, le film tente de soulever la soupape et d’affirmer son credo de façon plus humoristique. Mais derrière les murs, les bêtes rôdent encore.
 

A propos de Olivier MALOSSE

Laisser un commentaire