Judd Apatow – "Funny People"

On ne prend vraisemblablement pas un énorme risque en avançant l’hypothèse que des trois qu’il a réalisés et plus encore de ceux, beaucoup plus nombreux, qu’il s’est contenté d’écrire et/ou de produire, Funny People est le plus personnel des films de Judd Apatow. On a failli écrire "autobiographique", mais il faudrait alors élargir cette notion à d’autres collaborateurs du film qu’à son seul réalisateur.
 
Autant les premières réalisations d’Apatow pouvaient grossièrement se résumer à un pitch assez simple et réducteur (les affres de la virginité tardive dans 40 ans, toujours puceau, ceux de la paternité non programmée dans En cloque, mode d’emploi), autant Funny People ne se laisse pas si aisément résumer.
A considérer qu’il propose plusieurs films en un, on pourrait alors parler de l’angoisse de la mort, des affres de la célébrité vécue dans la solitude, d’une chronique in situ du petit microcosme des wannabes de la comédie hollywoodienne, d’une comédie du remariage (foiré), d’un film d’amitié comme on parle de "film d’amour"… Normalement, ça fait beaucoup trop pour un seul film et, à vrai dire, il faudrait probablement plusieurs visions de Funny People pour comprendre exactement avec quel brio le scénario réussit à les faire exister, non pas à parts égales, mais à donner à chacun une vraie densité dramaturgique. Le tout sans aucun étalage de virtuosité ; c’est ce qui s’appelle du grand art…

Adam Sandler et Seth Rogen
Adam Sandler et Seth Rogen

 
Pour revenir à la théorie autobiographique du début de cette critique, elle est étayée par le passé, parfois très proche, d’Apatow lui-même, d’Adam Sandler et de Seth Rogen (également co-producteur) de "stan up comedians". Et même parfois d’un passé commun puisque (comme Rogen, Jason Schwartzman et Jonah Hill dans le film), Apatow et Sandler furent co-locataires à L.A. il y a une vingtaine d’années, avant que la gloire (pour Sandler) ne finisse par frapper à la porte. La scène introductive où un juvénile Sandler s’adonne aux canulars téléphoniques fut d’ailleurs filmée par Apatow et les deux autres comparses dont on ne distingue guère que les rires ne sont autres que Ben Stiller et Janeane Garofalo.
Cette toile de fond donne évidemment au film des aspects plus "réalistes" que les autres productions Apatow, le caractère acariâtre de George Simmons / Adam Sandler pouvant également à l’occasion évoquer tout aussi bien le Lenny de Bob Fosse que le Man on the Moon de Milos Forman. Il est clair qu’Apatow abandonne ici une large partie de son humour potache et régressif, pour se faire globalement plus sérieux (mais toujours hilarant quand il le faut). La bonne nouvelle est qu’il n’en perd pas pour autant ses mauvaises manières. Rassurons les fans : Funny People n’a pas de complexe à nourrir du côté des vannes sexuelles et scatologiques, plus grave ne voulant pas dire plus policé. Apatow sait trop bien comment éviter l’ennui sentencieux pour ça.

Jonah Hill, Jason Schwartzman et Seth Rogen
 
Jonah Hill, Jason Schwartzman et Seth Rogen

 
La grande nouveauté, c’est aussi la mort (ou au moins sa menace) qui rôde. On peut la prendre au sens littéral et médical du terme (Sandler apprend dès la première scène qu’il est atteint d’une forme de leucémie qui se guérit rarement), mais bien entendu aussi au sens métaphorique. C’est aussi d’une mort artistique lente que se meurt George Simmons, qui va le conduire à la source régénératrice de son métier (le stand up), puis d’une vie amoureuse en forme de champ de ruines, avec des bonheurs divers. La "rédemption" artistique se fait via Ira Wright, médiocre aspirant auteur et comédien, coincé dans une vie étriquée qu’il ne prend même pas le risque de vivre (c’est le petit frère du Steve Carell de 40 ans…) et qui va franchir un cap (créatif et sexuel) en servant d’homme à (vraiment) tout faire de Simmons.
Puisque ce "buddy movie couple" George & Ira est un clin d’oeil avoué aux frères Gershwin (on connaît la musicalité du cinéma d’Apatow et Funny People n’échappe nullement à la règle, bien au contraire), le sous-titre du film aurait pu être Someone to Watch over Me, en hommage à l’une de leur plus belle composition.

Leslie Mann, Adam Sandler, Seth Rogen et Eric Bana

 

Leslie Mann, Adam Sandler, Seth Rogen et Eric Bana

Ce brillant échafaudage scénaristique ne serait pas grand chose sans une interprétation à la hauteur.
Adam Sandler est ici dans un registre évidemment différent de celui pour lequel il est connu, dans un rôle qui pourrait, là aussi, être très biographique (et Apatow ne se prive pas de le chambrer sur le type de films qui a fait son statut de superstar comique US, statut qu’il n’a jamais vraiment conquis en France). Registre différent mais pas inédit, puisque Punch Drunk Love, notamment, révélait déjà l’acteur derrière le bouffon.
Seth Rogen (aminci en prévision de son rôle-titre à venir dans le Frelon vert) prend paradoxalement une nouvelle épaisseur à chaque film et s’affirme comme l’un des meilleurs "jeunes" comédiens américains. Jason Schwartzman a toujours une classe écoeurante, Jonah Hill montre une autre facette de son talent que dans Super grave, Leslie Mann est une "old flame" pleine de charme et Eric Bana brille à contre-emploi dans un rôle de playboy australien (avec l’accent idoine) un peu bas du front.
 
L’univers d’Apatow s’élargit donc au-delà de ses chers "freaks and geeks" (pour reprendre le titre de la série TV qui le fit connaître et dont on peut toujours espérer qu’elle sera un jour visible en France) mais ne perd en rien ce qui constitue la force de son univers. L’analogie est sans doute un peu trop facile mais le fait est qu’il y a dans Funny People aussi quelque chose d’un Woody Allen angeleno, mais d’un Woody Allen au meilleur de sa forme (d’il y a longtemps, donc…), qui serait capable, sans trop en avoir l’air, de signer l’un des meilleurs films de l’année.

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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