Dans Quelques minutes après minuit, Juan Antonio Bayona propose l’adaptation fidèle et sensible d’un chef-d’œuvre de la littérature de jeunesse. Tout commence en 2011 quand, sur les conseils de son scénariste, Bayona découvre le roman de Patrick Ness. Bouleversé par cette lecture, il décide dès l’année de sa publication, de la transposer au cinéma. Patrick Ness reprend dans Quelques minutes après minuit l’idée originale d’un récit de Siobhan Dowd qu’elle n’a pu achever, emportée par un cancer à l’âge de 47 ans. Ainsi la genèse de ce roman, écrit à quatre mains, est aussi déchirante que l’histoire qu’il raconte. On y découvre Conor, jeune garçon de 13 ans dont la mère est très malade. Rêveur et secret, Conor vit dans un grand isolement : son père a quitté l’Angleterre pour refaire sa vie aux Etats-Unis, ses camarades d’école le harcèlent, et sa grand-mère, obligée de vivre chez eux, se montre sévère à son égard. Toutes les nuits, Conor est assailli par un cauchemar apocalyptique, toujours le même, qui lui glace le sang. C’est d’ailleurs ainsi que le film débute, de manière tout à fait spectaculaire. Réveillé en sursaut par ce cauchemar terrifiant, à minuit sept, le jeune garçon entend alors une étrange voix qui l’appelle.

Copyright 2015 A Monster calls A.I.E. / Quim Vives

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       Quelques minutes après Minuit adopte une forme particulièrement originale, mêlant le réalisme des prises de vue réelles à l’onirisme des images animées. Bayona a fait le choix de représenter les histoires racontées par le monstre par de superbes aquarelles, très stylisées, dont les formes se font et se défont, et dont les personnages et objets se métamorphosent constamment. C’est ainsi qu’un corbeau se transforme en sorcière, que quelques taches de peinture prennent vie pour figurer des oiseaux, ou qu’inversement les branches d’un arbre rappellent les coulées d’une aquarelle. Au-delà de la beauté stupéfiante de ces images, leur aspect changeant, mouvant, transcrit à merveille le principe instable et ondoyant du rêve ou du cauchemar. Par ailleurs, le choix de montrer à travers ces contes le dessin en train de se faire, la couleur qui envahit l’écran, les traits du pinceau, à la manière d’un work in progress, s’avère parfaitement cohérent avec la caractérisation du héros : Conor passe en effet son temps, comme sa mère quand elle était jeune, à dessiner. Il se réfugie dans cet univers imaginaire pour échapper à une réalité étouffante, et ainsi le dessin, et plus largement l’art, devient une ressource dans laquelle le personnage puise au moment où il peut sembler dépossédé de tout. C’est aussi dans cette perspective que l’on peut interpréter la très belle séquence dans laquelle Conor et sa mère regardent King Kong, film en noir et blanc de 1933, sur le vieux projecteur hérité du grand-père. Ainsi, dans la lignée de L’orphelinat, Bayona approfondit son exploration de la relation mère-fils et ajoute aux thématiques du deuil et de la séparation une réflexion sur la transmission.

Copyright 2015 A Monster calls A.I.E. / Quim Vives

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       Le mérite du réalisateur de Quelques Minutes après minuit est d’être parvenu dans son film à traduire la complexité des sentiments et à éviter tout moralisme ou toute simplification. En cela, il est fidèle à l’esprit comme à la lettre du récit de Patrick Ness. La relation entre Conor (Lewis MacDougall) et sa mère (Felicity Jones) est poignante et le jeu des acteurs parvient à transcrire la complicité mêlée de tendresse qui unit ces deux êtres fragiles. Quant au choix de Sigourney Weaver pour interpréter la grand-mère de Conor, qui pourrait sembler à première vue étonnant, il fonctionne parfaitement si l’on se rappelle que cette grand-mère n’a rien à voir avec une « vraie grand-mère : souriante et ridée, les cheveux blancs moussus comme de la neige et tout le reste dans le même genre ». Le réalisateur et son équipe ont également su rendre avec précision l’univers du récit de Patrick Ness et l’imaginaire graphique de Jim Kay, illustrateur du roman. L’envergure impressionnante des décors, conçus et réalisés par le chef décorateur du magnifique Labyrinthe de Pan, contribue ainsi à apporter une dimension féérique et inquiétante au film. Jim Kay a d’ailleurs été régulièrement mis à contribution pour la création du monstre ainsi que l’esthétique globale du film. Le rendu du monstre, avatar de l’Homme Vert, à mi-chemin entre l’ogre et le géant, est absolument saisissant. Loin de céder à la facilité du tout numérique, l’équipe du film a opté pour une véritable maquette, une machinerie ultra-perfectionnée à laquelle artistes et experts ont travaillé pendant plusieurs mois.

Copyright 2015 A Monster calls A.I.E. / Quim Vives

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       Seule ombre au tableau : la musique grandiloquente qui intervient de manière un peu trop automatique et qui ajoute au film un pathos inutile. Un choix d’autant plus surprenant que Bayona déclare ne pas avoir voulu faire de son œuvre un mélodrame. Du coup, les moments paradoxalement les plus forts ont lieu quand le silence se fait. S’il peut sembler difficile de voir en Quelques minutes après minuit un film d’auteur tel qu’on l’entend habituellement, le mélange d’un sujet grave et des caractéristiques du conte en fait un film personnel et courageux, non calibré pour un public en particulier et ne semblant obéir à aucune stratégie marketing pré-établie.

Durée : 1h48

A propos de Sophie Yavari

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