Joss Whedon – "Avengers"

Alors que depuis 2008, avec la sortie du premier Iron Man, le projet Avengers commence lentement à prendre forme, ce n’est qu’en 2010 que le scénariste et réalisateur Joss Whedon se voit associé au projet en tant que réalisateur et scénariste. Ce choix étrange de premier abord déclenche alors un tollé chez les fans de la première heure qui se déchainent, comme ils en ont l’habitude, sur les forums et autres lieux de protestation communautaires.
Pourtant, si l’on y regarde de plus près, l’homme, créateur de la série aujourd’hui quelque peu datée Buffy contre les vampires et de son spin off Angel mais aussi de la méconnue série de SF Firefly, est un scénariste chevronné et influent ainsi qu’un cinéaste qui, même s’il manque d’expérience dans le domaine du blockbuster, ne manque toutefois pas d’inventivité et de virtuosité (Serenity).
Et c’est finalement tout ce qu’il fallait au projet Avengers pour devenir une œuvre de divertissement hors-norme : un script assez intelligent pour réunir tous ces supers-héros tout en évitant le méli-mélo grotesque tel qu’on peut le voir dans le très mauvais Van Helsing de Stephen Sommers, mais aussi un style assez impersonnel pour parvenir à synthétiser les différentes esthétiques de chaque cinéaste ayant participé à la licence Marvel et in fine les transcender au cœur d’une œuvre magistrale et jouissive.

Samuel L. Jackson et Jeremy Renner dans "Avengers"
Samuel L. Jackson et Jeremy Renner

Lorsque Nick Fury, le directeur du S.H.I.E.L.D., l’organisation qui préserve la paix au plan mondial, cherche à former une équipe de choc pour empêcher la destruction du monde, Iron Man, Hulk, Thor, Captain America, Œil de faucon et la Veuve Noire répondent présents. Ensemble ils forment les Avengers.
Toutefois, ils ont beau constituer la plus fantastique des équipes, il leur reste encore à apprendre à travailler ensemble et non les uns contre les autres, afin de venir à bout du redoutable Loki, de retour avec le cube cosmique et son pouvoir illimité.
Surmédiatisé et promu par une série de bandes annonces inquiétantes, laissant présager une orientation esthétique très proche de ce que Michael Bay ou Peter Berg ont pu récemment nous livrer comme blockbusters Hasbro, Avengers est pourtant une œuvre extrêmement intelligente qui questionne sans cesse les nombreux éléments qui la composent, voire peut être un peu trop.
Du haut de ses deux heures et demie, bouclées pour la confortable somme de 220 millions de dollars, Avengers était un pari risqué parce qu’incroyablement ambitieux. En effet, l’univers Marvel est quasiment sans limite, dupliquant, enchevêtrant, sous la plume et le crayon de ses auteurs, espace et temps en d’innombrables séries, créant ainsi de nombreuses failles, contradictions qui affectent chacun des personnages et tout particulièrement les plus populaires. La première tâche de Joss Whedon a donc été de piocher habilement dans ce background afin d’y trouver une intrigue capable d’articuler sans bavure chacun des films réalisés jusqu’alors et, à la vue des nombreux ratages (la licence de Hulk malmenée) ou autres suites catastrophiques (Iron Man 2) bouleversant la cohésion des films entre eux, cela n’a pas été une mince affaire.

Robert Downey, Jr. dans "Avengers"
Robert Downey, Jr.

En outre, les différents héros possédant tous une personnalité forte et profondément ancrée, le scénario, écrit parait-il en plus de cinquante versions, devait réussir à les unifier, sans quoi le film se serait résumé à une série d’affrontements inutiles où tous se seraient voler la vedette.
En ce sens, le scénario coécrit avec Zak Penn est tout à fait exemplaire. Les deux auteurs s’emparent de chacune des trames personnelles des films réalisés depuis 2008, interrogent un par un les éléments qui en structurent l’univers, du monde à l’époque de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à celui qui nous entoure, d’Asgard aux abîmes spatiales, afin de trouver le juste moyen de les structurer et d’en faire un tout uniforme. 
Dès lors, cette minutie et cette force synthétique (préalablement pensée par Joss Whedon avec le scénario central de Captain America) est à la fois la grande force du film, le spectateur étant embarqué presque sans temps mort au cœur d’un monde totalement autonome et crédible, mais aussi sa plus grande faiblesse puisque le spectateur qui a suivi de près tout les films ne trouve dans celui-ci finalement aucune réelle nouveauté ni originalité.
En effet, l’impératif de synthèse est tel que malgré une scène d’introduction incroyablement rentre-dedans où la menace pour la terre est clairement spécifiée, tout ce qui entoure les ennemis est assez flou et relativement peu exploité. On a ainsi beaucoup de mal à comprendre les motivations de Loki ainsi que celle de la race extraterrestre qui compose son armée, dont en plus nous ne savons absolument rien (race, rôle dans l’univers, etc.), ce qui a pour effet de rendre les enjeux du film quelque peu confus, surtout lorsque, comme dans tout film américain contemporain, le complot gouvernemental surgit.

Scarlett Johansson dans "Avengers"
Scarlett Johansson

De ce fait, le film peut apparaitre légèrement bavard pour finalement pas grand-chose et il l’est sans doute, particulièrement lors de sa partie centrale sur le vaisseau mère où les protagonistes se lancent dans une série d’insultes bas de plafond qui amène un ton légèrement cynique et assez maladroit vis-à-vis de la licence (credo d’Iron Man 2), mais heureusement jamais reproduit.
Toutefois, ces "bavardages" sont surtout l’occasion pour les scénaristes de penser leurs personnages principaux, d’explorer leurs faiblesses, mais aussi et surtout leur puissance visuelle et symbolique. Ainsi, dans la première partie du film, chacun d’eux nous est présenté successivement de façon autonome, à la fois tiraillé par ses démons et mis en valeur par une mise en scène iconique, articulée autour de plans en contre-plongée ou de ralentis terriblement symboliques qui accentuent leur pouvoir de sidération.
À ce sujet, l’enrichissement des personnages secondaires de la Veuve noire et Œil de faucon, grâce à l’apport d’un certain nombre de traumatismes ainsi que d’un passé commun qui se met magnifiquement en place au cours d’un duel incroyablement chorégraphié, est particulièrement évocateur de ce désir de profondeur scénaristique.
Dès lors, tandis qu’Iron Man et Thor avec le caractère trempé et la répartie qu’on leur connait apparaissent comme les deux figures de proue du film, c’est véritablement Captain America et Hulk qui incarnent les figures les plus complexes et intéressantes du métrage. Le premier parce qu’il cesse de n’être que la force de frappe d’un autre temps, une effigie vintage, pour réellement s’assumer comme un leader, comme le symbole salvateur  d’une nation et d’un monde au bord de la destruction. Et le deuxième parce qu’il est enfin le personnage torturé et maudit que les deux films précédents n’avaient pas réussi à retranscrire et  assume ainsi l’héritage de Dr. Jekyll & Mr. Hyde, incarné d’un coté par un Mark Ruffalo crevant l’écran et de l’autre par un Hulk esthétiquement superbe, relié par une transformation viscérale et douloureuse. Ainsi, peu à peu, il va enfin assumer sa nature et l’utiliser dans un plan coup de poing incroyable dans la dernière et gigantesque séquence d’affrontement final.

Mark Ruffalo dans "Avengers"
Mark Ruffalo

Mais ces évolutions personnelles ne peuvent être la finalité du film et c’est là la grande intelligence du script. Les deux scénaristes lient leur devoir de synthèse au devoir de ces super-héros de former une équipe soudée, seul véritable enjeu du film que le réalisateur, avec une grâce incroyable, choisit de résoudre à travers la mise en scène et plus particulièrement à travers les scènes d’action.
En effet, à mesure que le film avance, la narration, et donc la mise en scène, se font de moins en moins épisodiques, elles se fluidifient avant d’adopter la virtuosité de la dernière séquence, presque sans précédent dans un film d’action aussi imposant.
La première scène dans les bois entre Captain America, Iron man et Thor épouse une structure duelle assez lourde, multipliant les effets de montage et les plans de chocs, qui révèlent à la fois toute la puissance de ces héros mais aussi leurs oppositions.
La deuxième, sur le vaisseau mère, est introduite par un plan d’une grande maitrise qui en un fluide et long mouvement de caméra unit les héros au sein d’un même espace, tout en les isolants les uns après les autres révélant le dilemne de ces héros entre la nécessité de travailler ensemble et leurs propres conflits. D’ailleurs la longue séquence d’action va appuyer cette idée en décomposant l’action en quatre espaces ne s’entremêlant jamais, où chaque héros tente de se débrouiller seul.
Dès lors, ce plan long trouvera un écho lors de la dernière séquence où, cette fois, tous les héros vont se rassembler sur une route, unis par la mise en scène grâce à un magnifique et symbolique travelling circulaire. Pour célébrer cette union, Joss Whedon va alors déployer un style absolument hallucinant où chaque héros est mis en relation avec ses équipiers grâce à de gigantesques et virtuoses plans longs trouant l’espace ainsi que par le score élégiaque d’Alan Silvestri.
Contrairement à Transformers et plus généralement aux films de Michael Bay ou encore à Spider-man 3, les gigantesques scènes d’action d’Avengers ne se valent jamais que pour elles-mêmes, ce sont les véhicules de l’enjeu narratif, elles structurent le film et ses personnages, accentuant ainsi l’immersion d’un spectateur en perpétuelle empathie avec ce qu’on lui montre. De la même façon, la 3D bien que reconvertie est tout au long de la progression du film une vraie plus value, impressionnante lors des scènes aériennes et réellement bouleversante lors de la deuxième partie « non stop action », elle apporte une profondeur de champ bienvenue et participe grandement à l’immersion du spectateur au cœur de ce ride infernal de 2h20.

Chris Hemsworth et Chris Evans dans "Avengers"
Chris Hemsworth et Chris Evans

Tout est donc réunit pour faire de ce film un blockbuster ultime, intelligent et incroyablement jouissif. Le spectateur, quel qu’il soit, jouit ainsi d’un spectacle absolument incroyable où des supers-héros surpuissants traversent à grands coups de marteau un univers cohérent et complexe qui transpire à la fois l’amour de Joss Whedon pour la culture comics mais aussi pour cette tradition du spectaculaire, aujourd’hui quelque peu perdu dans le cinéma américain à gros budget, hormis chez quelques réalisateurs comme Spielberg ou James Cameron.
Enfin, pour conclure, il est intéressant de noter qu’à travers l’interrogation ainsi que la résolution esthétique et narrative de la figure extrêmement symbolique du groupe, de la communauté, clé de voute de l’idéologie américaine, au sein même de la race des super-héros, Joss Whedon réalise un film doublement symbolique qui s’inscrit parfaitement dans les obsessions d’un certain cinéma américain post-traumatique et donc post-11septembre 2001. En effet, à l’instar des films de Zack Snyder mais aussi de nombreux autres films réalisés depuis plus de dix ans, le film s’articule autour de la nécessité de s’unir et de rétablir un certain nombre de valeurs au cœur d’un monde en proie au chaos. Ainsi, le choix du lieu, New-York, pour la dernière et explosive séquence où les super héros s’unissent enfin pour sauver le monde de la destruction est tout à fait révélateur de ce choc qu’a été le 11 septembre 2001, aujourd’hui plus que jamais dans les mémoires des Américains, et de cette tentation qu’a le cinéma, et tout particulièrement le cinéma hollywoodien à grand spectacle, de vouloir surpasser cette effroyable sidération, de vouloir l’exorciser, en créant un choc visuel supérieur qui serait le véhicule de valeurs nobles tels que la bravoure, le sacrifice et l’esprit d’équipe.

A propos de Quentin Boutel

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