Joel & Ethan Coen – "Miller's Crossing" (Reprise)

Miller’s Crossing ressort en version numérique restaurée. L’occasion de revenir sur l’un des meilleurs films de Frères Coen.

Avec leur troisième long métrage, les Frères Coen sont – déjà – à l’apogée de leur inspiration esthétique et thématique qu’il leur serait désormais difficile de dépasser. Encore trois films majeurs (Barton Fink, Fargo, Big Lebowski) et l’exercice deviendrait de plus en plus difficile, alternant le bon comme le décevant, comme s’ils avaient désormais tari la source, cherchant à se renouveler en épuisant les mêmes recettes. Miller’s Crossing constitue l’une de leurs oeuvres les plus magistrales, aussi complexe qu’elle a l’air limpide. 
 

Après l’entousiasmante récréation que constituait Arizona Junior, les Frères Coen revenaient au film noir qu’ils avaient abordé avec Blood Simple, mais à sa période nostalgique et fondatrice, celle de l’Amérique des années 20. Plus de 20 ans après, ce dernier fait incontestablement partie des grands films des années 90, qu’il ouvre splendidement, quasi parfait, dominé par une maitrise de l’espace et de la mise en scène qui se confirmera avec Barton Fink. Adaptation non officielle de La Moisson rouge de Hammett, avec ses personnages archétypiques de gangsters, Miller’s Crossing frappe par son curieux anti-manichéisme, à l’instar de son énigmatique héros campé par un Gabriel Byrne qui n’a peut-être jamais été aussi bon. Car oui, on y trouve des archétypes de gangsters, de femmes fatales, une reconstitution soignée, des traitrises et des coups de théâtre, mais le génie des frères Coen est de concevoir un film noir qui, tout en restant un hommage fidèle, n’entre jamais dans le défaut de la posture, de l’illustration classique du genre. Miller’s Crossing dépasse la mythologie, lui insuffle une complexité, une originalité, qui n’appartiennent qu’à lui, cassent le rythme, lui offrant le cheminement d’une tragédie classique proche des tragédies shakespeariennes du pouvoir. A l’image des pièces du dramaturge, la violence elle-même parfaitement dosée, utilisée avec parcimonie, éclate dans des accès de cruauté dont la soudaineté augmente la puissance et l’impact. La mort intervient crûment et salement, les balles font de méchants trous dans le crane, les visages prennent le rictus des défigurés … C’est de cette osmose même de la lenteur et du choc, de cette dichotomie constante du morbide et de l’épuré que naît la beauté de Miller’s Crossing. Les frères Coen s’y affirment comme de très grands cinéastes du contrepoint.
 
Traversé par une forme de machiavélisme poétique, cette fascinante balade macabre, plus amorale qu’immorale, aspire dans son jeu de manipulation qui mine son héros plus qu’il ne l’élève. Désabusé et mélancolique, Tom trimballe sa carcasse fatiguée, pugnace et résigné, décidé et déçu. C’est un curieux antihéros que ce meneur de jeu distancié, presque effacé, incapable de se fondre dans une quelconque soumission aux codes collectifs et qui fait lentement table rase autour de lui. Il tient de manière flegmatique tous les fils de l’intrigue et les dénouent lentement. Il tire les ficelles sans jamais vraiment être sûr de l’issue, mais n’en tire aucune joie, jouant sa vie comme sur un coup de dés, au hasard. L’amitié n’existe plus et le bout du chemin, pour peu qu’on n’ait pas laissé son cadavre dans ce carrefour au milieu des arbres, laisse définitivement seul, dans le silence. Aussi Miller’s Crossing présage déjà de la thématique d’un Barton Fink en présentant un curieux apprentissage de vie, envahie par le mal et la solitude, un cheminement vers le vide. Elle rappelle le splendide ode funèbre à l’Amérique et à ses simulacres qu’était le Chinatown de Polanski.

Lors de sa sortie, on avait insisté sur la splendide résurgence du genre qu’il constituait, tel un hommage qui parvenait à égaler ses modèles, sur son humour noir, également. C’était probablement en occulter sa tristesse, sa puissance philosophique et existentielle. La quête existentielle que constitue Miller’s Crossing, digne de Camus, constitue un apprentissage du vide, du néant de toute chose, un éveil au nihilisme et à la solitude. Mais finalement, n’est-ce pas là l’essence même de la Série Noire ?
 

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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