Après la tempête Take Shelter, Jeff Nichols troque les cerveaux et cieux torturés, contre la limpidité du Missisippi,  à travers les yeux d’un adolescent dont il adopte le point de vue dès les premières images. Après  la gravité de l’abime, place au  récit d’apprentissage, guidé par le jeune Ellis, et sa rencontre avec  Mud, héros ambivalent du film. Ellis, 14 ans, découvrira simultanément la fureur du monde et l’amour des hommes.


Tout est d’ailleurs affaire de cœur pour ce jeune héros. Au « Mais pourquoi tu nous aides ? » de Juniper, la petite amie de Mud, il répondra simplement : « Parce que vous vous aimez ». Et Ellis d’être guidé dans tous ces actes par les yeux de l’amour, comme seuls les enfants en sont encore capables. Ses parents au bord du divorce font figure de piètre idéal familial et amoureux, son camarade n’est pas mieux loti. Leur rencontre avec un clochard céleste, Mud, s’immisçant lentement mais sûrement dans la vie d’Ellis, va ouvrir cette délicate balade.
Nichols avoue avoir voulu traiter du premier chagrin d’amour. Résumer le film à cela, serait passer à côté de sa subtilité, tant il nous remémore avec une justesse totalement dépourvue de mièvrerie, les premières tocades à l’adolescence, les mensonges et les mirages. L’âge de l’innocence où on a la volonté de court-circuiter un réel trop gris. Ellis aime une fille plus grande que lui et s’imaginera être aimé pour avoir reçu un baiser. De la même manière il aura foi en Mud et boira ses paroles. Mais les réveils, aussi rudes soient-ils, font grandir.

Mud est une œuvre aussi complexe qu’elle a l’air simple, qui feint de plonger ses personnages dans l’archétype pour mieux les en affranchir. Au fil du récit, comme au fil du fleuve, chacun suit le courant, balloté par les humeurs et les vents contraires, poussé par sa nature mouvante. Qui sont-ils vraiment ? Menteur, grand gamin, looser, Mud est tout cela alternativement, avançant (lentement) vers la prise de conscience. Juniper, désignée d’avance comme la source de perdition d’un Mud ne cessant de voler à secours, est-elle juste cette jeune femme volage se livrant au premier venu, si superficielle au premier abord ? Quel bonheur de redécouvrir une Reese Witherspoon défaite, loin des sucreries dont elle avait pris l’habitude. Tom Blankenship, formidablement interprété par Sam Shepard, père ou ancien ennemi, met toujours en garde les enfants contre Mud, mais se révèle tout aussi présent pour l’aider. Jeff Nichols pourrait échafauder un film autour de chacun d’eux,tant leur composition est subtile, Mêmes les parents démissionnaires dissimulent d’autres fêlures. Seuls les enfants et les tueurs échappent à ce va-et-vient… ainsi que le désopilant Oncle Galen, père adoptif de Neckbone. Incarné par un Michael Shannon superbement trivial, il apprend à Neckbone, comment s’y prendre avec les femmes. Shannon à contre emploi, positif et radieux, sans une once d’ambiguïté, voilà qui est une surprise.


 


Le scénario de Nichols, d’une grande fluidité fourmille de trouvailles simples et poétiques telles ces rossignols, « oiseaux porte-bonheur », sur les mains de Juniper qui permettent à Ellis immédiatement de l’identifier. Loin de la photo tourmentée de Take Shelter, celle de Mud est solaire et liquide, intégralement dédiée à la beauté de l’Arkansas. Troisième personnage du film après le tandem Mud et Ellis (Matthew Mc Conaughey et Tye Sheridan), la Nature est magnifique et magnifiée depuis les bayous au soir tombant en passant par les insectes. Le film glisse comme un reptile tranquille, le long du Mississipi, nous plongeant en immersion profonde dans ces paysages qui prennent des atours, à la fois familiers et exotiques. D’apparence plus modeste que son grand frère, Mud a l’audace de croire en ses personnages et leur idéal même s’il s’agit de white trash dans des coins paumés du Mississipi. Coins paumés aux paysages sublimes, laissés pour compte à l’envergure romanesque qui se révèlent tout en douceur. La mise en scène peut parfois se révéler plus acérée, dans certaines séquences d’une âpreté glacée. Lorsque le King rassemble ses hommes, misérables vassaux de sa vengeance et les enjoint à prier « que nous puissions tuer le meurtrier de mon fils », tous mettent le genou en terre dans cette chambre minable de motel, conférant une dimension médiévale et biblique à ce rassemblement de tueurs minables.


 

En mal d’affection et d’équilibre au milieu de parents qui s’entredéchirent, l’enfant se constitue des légendes comme autant de roues de secours. Mud traite des désillusions de l’enfance et de la manière dont les enfants subissent les irresponsabilités des adultes qui les manipulent plus où moins consciemment. Mud, le père, la mère, chacun à la manière exercent leur « pouvoir ». Si Ellis grandit dans cette aventure, on a la sensation que ces adultes infantiles qui s’imposent comme des références auront beaucoup plus appris de ceux qui s’’ils sont sensés éduquer. Aussi parallèlement à la transformation d’Ellis, s’opère le réveil de ceux qui jusqu’à présent restaient enfermés dans leurs erreurs, leurs conflits, leur égocentrisme. Le Mississipi renvoie ouvertement à l’œuvre de Mark Twain, dont Mud constitue un indéniable hommage, rappelant combien Tom Sawyer et Huckleberry Finn sont des formidables études de la préadolescence et de ses affres. Ellis se rêve nouveau Tom Sawyer, cet orphelin livré à lui-même sur les rives du Mississipi. Le sens du récit, l’évolution du jeune héros avec ses épreuves, l’arrière-plan social des classes défavorisées en filigrane, en font un digne héritier non seulement de Twain, mais aussi de Dickens, même si les péripéties sont moins rocambolesques et dramatiques.

Dans une certaine mesure, les rapports qui s’établissent entre Mud et le petit Ellis, ne nous éloignent pas de ceux qui peu à peu brisaient l’identité du jeune héros messager de Losey. Partant du modèle américain pour mieux s’en affranchir en s’attachant aux laissés pour compte de l’ « american dream », Jeff Nichols évoque avec tact et talent l’image du modèle qui s’effrite, alors que finalement le petit modèle, le plus beau, c’est jeune Ellis lui même. Mud n’est rien d’autre qu’un rebelle immature, qui se différencie d’Ellis et Neckbone… par sa taille, sa dent cassée et son tatouage. Plus qu’un personnage réel, comme un pirate, un renégat rêvé, Mud devient pour Ellis, le lieu du fantasme, un terrain de jeu de son imaginaire. Peu importe qu’il incarne le bien ou le mal, il leur aura offert autre chose, l’idée même d’un ailleurs.

Evident en apparence, Mud est livré à l’opacité lorsqu’on s’en approche. Il nous renvoie aux grands films de l’enfance, leurs étés troublés chers à Robert Mulligan, avec L’autre et plus encore le méconnu Un été en Louisiane (« The Man in the Moon », 1991 avec la toute jeune Reese Witherspoon). Il aime aussi emprunter les chemins du film noir ou du western. Surgissent parfois les fantômes de La Nuit du Chasseur et de Peckinpah, dans l’impressionnante scène de fusillade nocturne. Jeff Nichols ménage de belles ruptures de style, passant allégrement de l’œuvre intimiste au film de traque, des rapports tourmentés familiaux au souffle épique. Et lorsque la tragédie affleure, Nichols de privilégier le conte ou la fable, prenant un malin plaisir à valser encore une fois avec les tons. L’apocalypse a bel et bien disparu, le cinéaste ouvre à ses héros un horizon aussi neuf et lumineux qu’eux.

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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