Jean-Stéphane Bron – "L’Expérience Blocher"

L’Expérience Blocher est une expérience forte sur le plan humain, citoyen et cinématographique. Le film est un road movie subtil, aux côtés de Christoph Blocher,  self made man multimilliardaire, homme de pouvoir, se posant en sauveur de la nation. Incarnation absolue de la réussite sociale (agriculteur et fils de pasteur), il nous fait rencontrer une certaine  Suisse autarcique et nationaliste, frayant ainsi avec « l’Helvète Underground » réactionnaire…

 

Jean-Stéphane Bron (Le génie helvétique, Cleveland contre Wall Street) embarque à ses côtés dans la tournée-marathon de Blocher pour les élections fédérales de 2011 : plus de 200 discours prononcés pendant quelques mois ! Demi-victoire, il conserve son siège de Conseiller National (Député suisse) ; demi-échec cuisant, son parti l’UDC ne progresse pas dans le Conseil des Etats (Sénat suisse) et il n’y a pas son siège. Une plongée en apnée de la part du réalisateur qui partage le quotidien de la campagne de Christoph Blocher, ancien conseiller fédéral (Ministre) et toujours membre actif de l’UDC, parti de la « droite dure » (Union Démocratique du Centre) dont il est l’ex-président. Depuis plus de vingt ans en Suisse, Blocher incarne la longévité politique  et le poil à gratter populiste. L’homme politique le plus haï et le plus puissant et influant de son pays: ayant recueilli lors de certaines élections entre 20 % et 30 % des voix…

Jean-Stéphane Bron vit cette expérience au sens premier du terme dans un film à la cinématographie forte, à la dramaturgie ciselée, alternant frontalité avec le sujet du film et mise à distance par la voix off du réalisateur; comme un fil rouge narratif, elle évoque une narration à la Orson Welles (versant Citizen Kane, Mr.Arkadin). Particulièrement quand Bron montre Blocher en train de se demander: « Je ne me connais pas, vous m’apprendrez à mieux me connaître ! ». Une séquence brève parmi les plus singulières du film, où le regard de Blocher se suspend subrepticement à l’objectif dans une crainte interrogative presque enfantine, celle d’être là face caméra, peut-être (à) découvert… « Expérience », soit suivant sa définition dans le dictionnaire : « un engagement dans une situation de mise à l’épreuve d’un élément d’ordre spéculatif  En raison de cet élément spéculatif, l’expérience comporte de manière intrinsèque un poids d’indétermination. » Jean Stéphane Bron s’approprie admirablement cette part d’indétermination, concluant ainsi un pacte tacite avec son acteur faustien, animal politique rôdé, ayant appartenu après-guerre au mouvement du Redressement National, ramassis des figures de l’Extrême Droite de l’entre-deux guerres. La noirceur du parcours politique du bonhomme, relatée par la voix off, agit comme une respiration salutaire pour le spectateur ; face au « face à face », à l‘Expérience qui se joue, entre le réalisateur, manipulateur et potentiellement manipulable  et son sujet potentiellement manipulé et dangereusement manipulateur.

Entre d’un côté un animal politique de 75 ans qui renâcle à se retirer et s’est rendu populaire autour d’un mythe: « son refus de faire entrer la Suisse dans la CEE » ; en réalité une opposition frontale portant sur des accords économiques entre la Suisse et le EEE (l’Espace économique européen). Et par son adhésion aux thèmes du populisme nationaliste d’où qu’il soit, tel son fonds de commerce ou son ultime munition, l’invasion de la nation par les étrangers… A ce propos, les quelques inserts d’affiches xénophobes de l’UDC, filmées de la voiture valent tous les meetings. Elles sidèrent, tant leur typographie en rappelle d’autres, noires et rouges : « Stopper l’immigration massive », bottes de militaires en gros plan ou des moutons blancs boutant hors de la Suisse un mouton noir…  De quoi laisser Marine Le Pen rêveuse !

 

Et de l’autre côté, un réalisateur de 40 ans clairement engagé à gauche, qui propose un dispositif de mise en scène, honnête et passionnant. Filmant presque toujours en caméra subjective, Jean-Stéphane Bron, est une sorte de passeur ; comme il le dit lui-même, il prend le risque d’être « embedded », transmet ses doutes, son anxiété, son éthique. Le face à face pourrait tourner au huis-clos asphyxiant, nonobstant un discret contrechamp des opposants, remontés contre la politique nationaliste de l’UDC et de son leader. Bron avoue dans une interview que l’un de ses buts était de «  donner accès à la part invisible et secrète du personnage. Pour cela, il a fallu m’approcher de lui, ce qui n’a pas été simple. J’ai voulu que le film traduise l’inquiétude permanente qui a été la mienne pendant le tournage, la peur d’être charmé, de tomber dans ses filets. Tout ce film est comme la mise en scène de ce sentiment d’inquiétude ».

Pari totalement réussi, cette inquiétude est contagieuse. Sans cesse, nous oscillons entre l’effroi et la fascination pour ce personnage « bigger than life » dont le parcours surpasse parfois la fiction, suspendant le jugement et laissant place à un réel plaisir de spectateur. Le spectateur citoyen, suisse ou pas, est amené à repenser aux aléas politiques d’une démocratie et à ses limites, y compris à ceux de la sienne avec les élites qui la traversent pour le meilleur et pour le pire: « Raconter votre histoire, c’est raconter notre histoire, notre part d’ombre »« Raconter » ? Jean-Stéphane Bron évacue pourtant le plus possible les mots, il s’en protège avec intelligence et subtilité, dans ses faces à face avec quelqu’un « s’en servant (…) comme une arme ». Le réalisateur discret préfère ponctuer son film par des séquences intimistes ; certaines mises en scène comme dans une chambre d’hôtel, d’autres plus contemplatives et solitaires de Blocher, entre chien et loup, faisant ses exercices matinaux sur l’immense terrasse de sa villa, à la vue magnifique surplombant le lac de Zurich.  Après quelques brassées dans sa piscine et malgré son âge, Blocher voudrait apparaitre comme une sorte d’athlète, lui le galvaniseur de foules. Une force et une sorte d’invincibilité se dégagent de l’homme réveillé avant tout le monde afin de mieux régner. La banalité de cette séquence répétée, presque « people » avec un nouveau riche en son palais, le montre habilement, derrière son masque, feignant de se dévoiler pour mieux se cacher, tout en donnant à voir, etc…   

Le réalisateur inscrit sa dramaturgie sous la forme d’un conte car le hasard veut que Blocher ait habité toute son enfance dans la même maison que Jung, qui a théorisé la notion de part d’ombre et d’inconscient collectif…  Blocher rappelle l’anecdote mais, préfère citer Gottfried Keller, poète suisse et politicien qui questionne à propos de Guillaume Tell : « Cela s’est-il vraiment passé ? Telle n’est pas la question. La perle c’est le conte ». Cette phrase enchâsse magistralement le récit filmique. Elle est en quelque sorte l’unique réponse possible donnée à l’Expérience : la seule part d’ombre accessible de Blocher est son propre mythe, quelque part entre celui que Keller s’est lui-même forgé, patriotique lettré ou celui des peintres Ferdinand Hodler et Albert Anker qu’il collectionne.Le film s’ouvre et se referme sur un plan de cimetière, presque abandonné aux tombes feuillues, les souvenirs d’enfance de Blocher ; auxquels succèdent des monts rappelant ceux de Shining. Entretemps, sa voiture luxueuse traverse la Suisse de part en part. Elle forme un premier rempart protecteur. Madame Blocher, toujours présente, impassible et dévouée, offre de temps en temps à la caméra ses regards supérieurs et amusés. Elle seule finalement détient les secrets inavouables de son mari. Elle est sûre de gagner la partie à ce jeu de cache-cache.

 

« Vous faites souvent le même rêve d’une montagne qui s’effondre et que vous êtes le seul à retenir…» ? Là est la force du documentaire : confidences recueillies par le cinéaste ou extrapolations fictionnelles ? Ou les deux ? Et voulues par qui ? Blocher confie aussi face caméra qu’il a trop de secrets et que c’est : « difficile de faire un film sur quelqu’un qui a trop de secrets ». Une sentence qui sonne comme la morale de la fable, de ce film exceptionnel. L’Expérience Blocher, pourtant entière et radicale, se heurte en permanence à la banalité d’un mur poli ou capitonné de toute part, au fond insurmontable. Un des mérites de cette Expérience est d’intégrer l’intelligence de son réalisateur à reconnaître ses limites…  

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