Jean-Pierre & Luc Dardenne – "La Promesse"

Festival de Cannes 1996. A la Quinzaine des Réalisateurs, deux frères belges quasi inconnus créent la sensation en présentant un film « brut de décoffrage », documentant avec âpreté le petit monde du travail clandestin dans la banlieue, jadis industrielle, aujourd’hui surtout sinistrée, de le leur Liège natal.
12 ans, quelques films et pas moins de deux Palmes d’or plus tard (Rosetta et L’Enfant), nous sommes plus que familiarisés avec le cinéma des Dardenne, qui creuse globalement les mêmes sillons avec une fidélité exemplaire. Les réfractaires à ce genre de cinéma aimant à gratter les plaies parlent plus volontiers de « rabâchage ». La (re)vision de La Promesse leur serait extrêmement profitable.
Non pas qu’elle les amènerait à totalement revoir leur jugement mais ils ne pourraient que se rendre compte 1) de la pertinence (hélas) du propos (même si leur cinéma n’est pas directement un cinéma de dénonciation sociale), 2) de l’efficacité de leur dispositif cinématographique.

Pas d’introduction ou de round d’observation (comme le diraient peut-être ces deux grands amoureux du Standard de Liège), on est d’emblée de plain pied dans la situation, au risque de se tromper sur la première impression (voire même la seconde) donnée par les personnages. Ce risque est évidemment une chance infinie, qui enrichit considérablement les personnages du cinéma des Dardenne.
La première scène de La Promesse est éloquente à cet égard. Dans un garage, Igor (Jérémie Rénier) dépanne une automobiliste en refusant de se faire payer pour ce qu’il estime être une intervention bénigne. « Charmant garçon », se dit-on. La voiture partie, Igor sort de sa combinaison le porte-monnaie dérobé à cette même cliente, qu’il s’empresse de dépouiller de ses billets pour les glisser dans la cachette du jardin spécialement prévue à cet effet. Igor est au mieux un combinard, au pire un voleur. Mais c’est surtout un être humain, en devenir (à peine une quinzaine d’années), déjà pétri de contradictions.

Jérémie Rénier

Car Igor n’est même pas vraiment garagiste, juste un apprenti peu assidu, bientôt viré par son patron (Frédéric Bodson, ancien du Collaro Show !) et passant plutôt l’essentiel de son temps à mouiller dans les combines de son père Roger, plongé, lui, jusqu’au cou dans le trafic de travailleurs immigrés clandestins.
Roger est un capitaliste du type « primitif », pour qui les êtres humains sont d’abord de la main d’œuvre, la moins coûteuse et la plus docile possible. Pas par soif de profits grandiloquents, non, juste pour se bâtir une maison sur mesure qu’il n’aurait autrement pas les moyens de se payer.
Roger, c’est Olivier Gourmet, que le public et les cinéastes français découvraient à l’occasion et dont ils sauront très vite se souvenir.
Comme dans Le Fils quelques années plus tard, son interprétation toute en mouvement, toute dans l’action, est saisissante. Il incarne l’une des figures les plus impressionnantes et souvent effrayantes de père-ogre vues au cinéma. Il était très facile et plus commode aux Dardenne d’en faire un monstre exploiteur absolu. Une seule scène, l’une des plus belles de leur cinéma, dans sa simplicité même, évite magistralement l’écueil : Roger et Igor, bras dessus dessous, entonnant à l’unisson le Siffler sur la colline de Joe Dassin dans un bar-karaoke de Seraing, juste après que le premier ait passé une mémorable correction au second, coupable d’une compassion incompatible avec sa « petite entreprise ».

Car la promesse du titre, c’est celle que fait Igor à Hamidou avant sa mort, victime d’une mauvaise chute sur le chantier familial, de prendre soin de sa femme Assita et de son bébé. Igor va mentir à Assita en lui cachant la mort de son mari, va mentir à son père sur l’argent qu’il donne en cachette à Assita, va devoir assumer des contradictions d’adultes, lui l’ado qui aime passer du bon temps avec ses copains sur leurs « choppers » trafiqués à base de mobylettes.
Dans ce rôle, c’est peu dire que le tout jeune Jérémie Rénier est une révélation, homme-enfant comme on parle de femme-enfant, passant en un plan de l’angélisme d’un visage presque encore poupin à la dureté d’un monde qui ne nous laisse pas le temps de grandir. Il a la grâce des débutants juvéniles, la grâce d’une Sandrine Bonnaire dans A nos amours, ce quelque chose qui n’appartient qu’aux premières fois.

Assita Ouedraogo et Jérémie Rénier

La Promesse n’est pas le film le plus abouti des deux frères (ce serait plutôt Le Fils, avec lequel il entretient plus d’une correspondance). La dernière partie, en particulier, souffre un peu de la séparation du couple Gourmet/Rénier. Mais c’est l’un de leurs films les plus forts, les plus « sous tension ».
Sa sortie en double DVD (avec Rosetta, plus connu) est une heureuse initiative, qui nous fait espérer voir aussi un jour les deux tout premiers films des Dardenne, à l’époque où, manifestement, ils se cherchaient encore un peu : Falsch (1986), avec Bruno Crémer, et Je pense à vous (1992), avec Robin Renucci et Fabienne Babe.

La Promesse (Belgique, 1996) de Jean-Pierre & Luc Dardenne, avec Jérémie Rénier, Olivier Gourmet, Assita Ouedraogo…
Edité par Why Not / Cahiers du Cinéma

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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