James Marsh – "Shadow Dancer"

Après s’être largement fait remarquer dans le documentaire, James Marsh entame maintenant une carrière dans la fiction. Son premier film est une adaptation d’un roman de Tom Bradby, une plongée au cœur du féminin de l’IRA : un nouvel écrin à la montée en puissance d’Andréa Riseborough, actrice caméléon au magnétisme exceptionnel.
 
James Marsh adopte dans Shadow Dancer un style que beaucoup jugeront observateur, en retrait, un peu froid. Les émotions sont contenues, ou bien toujours sujettes au doute : il faut simuler, donner le change. Le décor et le combat à mener paraît pour les groupes décrits (IRA et MI5) immuables, tandis que le temps fait son œuvre, comme la musique oppressante mais riche de Dickon Hinchliffe. Ou est l’amour là dedans ? L’emprise familial y prend un goût étrange tandis que l’enjeu maternel se développe sous un aspect tentaculaire insoupçonné et surtout sans empathie visible.
 
Dés les deux scènes introductives, on est scotché par la rigueur et la maîtrise que révèle la mise en scène, capable de cultiver avec une rare finesse le secret et l’opacité. Colette, l’héroïne, est présentée en deux temps au spectateur, passant d’enfant à adulte, mais à chaque fois nous sommes projetés dans deux scènes d’attentats qui ne se passent pas réellement à l’écran comme prévues. La séquence du métro londonien, entièrement muette et entraînant le spectateur dans l’inconnu uniquement par le langage de l’image, est d’ailleurs de ce genre de morceau de bravoure initial qui peut vite laisser un film sur le carreau.
 
La narration de Shadow Dancer enchaîne pourtant très vite : à la suite de ces deux moments de pure mise en scène on passe directement de couloirs souterrains à ceux menant aux services secrets, dans le moment crucial du choix de l’héroïne. Le spectateur y reste toujours pur observateur, il ne peut se sentir pris dans l’empathie et l’identification, puisqu’on ne sait pas quelle est la nature réelle des personnages à l’écran. Il n’y a pas de révélation majeure, c’est encore le mystère épais qui règne sur l’intériorité des personnages. Un chantage famillial est au cœur du sujet, mais purement abstrait, de même que l’on ignore quelle menace et quelle intransigeance réelle représente « Mac », le personnage de Clive Owen dont le nom de meneurs d’indics paraît presque ironique.
 
L’IRA pour James Marsh, c’est un magma de mensonges et de non dits, au-delà du combat politique, qui rend particulièrement oppressant le quotidien, la communication. L’empathie familiale à l’écran (Colette et sa mère, avec ses frère, étrangement très peu avec son fils alors qu’on en fait l’enjeu cible) pointe par petites touches, tandis que chacun garde secret une part de ses agissements. Andréa Riseborough, qui est presque de tous les plans, démontre une aura et un charisme saisissant, captivante de bout en bout dans son interprétation : une femme bâtissant un mur de défense subtil et empreint d’une rare violence rentrée, dont on ne saisit que difficilement les pensées et ressentis. Là est sans doute l’un des principaux propos des auteurs : ce qui peut se construire à différentes échelles pour une femme au milieu d’un univers qui paraît entièrement piloté et contrôlé par les hommes.
 
James Marsh explore justement par le prisme du féminin tout ce qui échappe à cette organisation foncièrement paternaliste, lieu du caché où terrorisme politique et lien du sang vont de pair, dans un univers emprunt surtout de traditionnalisme. Le film possède tout du long un rythme assez difficile, entétant dans sa manière de méler musicalité et descriptif. Sa manière de ne jamais se livrer nous plonge le spectateur dans la paranoïa et l’incertitude permanente, faisant de cet univers de violence une bordure insaisissable, presque irréelle, comme lors de ces interrogatoires entre membres de l’IRA où la bache plastique est disposée à terre avant même que n’ai lieu les explications… Sans vouloir trop dévoiler les ressorts de l’intrigue qui sont complexes dans la seconde partie, on se rend compte très vite que l’on ne va pas suivre un récit d’infiltration comme les autres, basé sur l’identité au groupe ou un accouchement, façon The insider de Mann.
 

Dans Shadow Dancer, quelque chose de mystérieux semble planer en permanence, une force supérieure à la politique et à la violence qui n’en sont que des manifestations détachées. on se retrouve pris dans un engrenage qui tient quasiment la de tragédie shakespearienne silencieuse et atone, parallèle à toute action mais implacable. Finalement, c’est le temps qui fait doucement son œuvre dans Shadow Dancer, sans que le spectateur n’ait de prise : des choix antérieurs dépassent même tous ce qui faisait à priori le noeud du contrat entre les deux protagonistes.
 
Clive Owen, en agent dépassé par son indic et sa hiérarchie (dans les deux cas d’ailleurs, ce sont deux femmes), continue de choisir des rôles assez peu aisés en marge de manœuvre, cassant ici tous les stéréotypes liés à son rôle : voici un acteur qui même à l’orée d’avoir pu devenir une grande star, a toujours refusé des personnages prédigérés, et qui accepte de livrer une prestation encore assez ironique pour ceux qui voulaient en faire le nouveau James Bond.
 

A propos de Guillaume BRYON

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