James Bond, ou l'incompréhensible évidence

James Bond, ou l’incompréhensible évidence

I. James Bond : 5 âges, et trois adolescences
première période : espionnage rétro
deuxième période : aventures pop
premier intermède : romantisme
troisième période : aventure et comédie
deuxième intermède : l’erreur fatale
quatrième période : le retour de l’action
troisième intermède : un Bond de trop
cinquième période : la renaissance

II. L’essence de Bond
Préambule
James Bond, ou la force structuraliste
Le héros trans-générationnel
Ne rien dire pour durer

III. Conclusion

La série James Bond est sans aucun doute un cas unique dans l’histoire du cinéma de divertissement. Pour sa longévité, bien sûr, avec 22 films au compteur, mais aussi pour ce qu’elle représente et vaut dans l’imaginaire collectif malgré son manque de cohérence sidérant. Car qu’est-ce que « l’esprit James Bond », après tout ? Les pantalonnades exubérantes de Roger Moore ? Le rétro-chic un rien ringard de Sean Connery ? L’action non-stop, brutale, des deux derniers films ? La saga Bond est un véritable casse-tête, car il s’agit d’une « incompréhensible évidence ». Une évidence, parce que personne ne s’étonne plus qu’un nouveau Bond sorte tous les deux ou trois ans, alors que les dents grincent dès qu’Indiana Jones envisage de reprendre son chapeau et son fouet ; incompréhensible, parce que strictement rien ne cimente la série ou ne lui confère une quelconque unité au-delà de quelques gimmicks (la musique, en particulier). Plus incroyable encore : contrairement à toute autre icône associée ad vitam à un acteur en particulier (Indiana Jones, donc, mais aussi l’Inspecteur Harry, Rambo, Rocky, etc), les changements d’acteur successifs ne choquent plus personne. Et si le cinéma fantastique, par exemple, a prêté plusieurs visages à des personnages comme Dracula ou Frankenstein à de bien plus nombreuses reprises que James Bond, ces différentes incarnations ne relevaient pas d’un cycle (ou alors, de plusieurs cycles, comme les films Universal, Hammer, etc) au même titre que les James Bond.
Nous parlions de gimmicks un peu plus haut, mais même ceux-ci n’ont rien d’universels au travers de la saga, et il apparaît rapidement vain de vouloir créer une unité en les agrégeant. Si les « gadgets » qui ont un temps été la marque de fabrique des Bond sont apparus relativement rapidement, dès Goldfinger, en fait, ils sont régulièrement absents des longs-métrages. Les deux derniers films avec Daniel Craig ont provisoirement enterré le principe (pour toujours ? On peut au moins l’espérer) et les films d’action pure qu’étaient Rien que pour vos yeux ou encore Permis de tuer en étaient tout aussi exempts. L’habillage des films, avec les génériques de Maurice Binder et ses suiveurs, le thème de Monty Norman, les trop entendus « secoué mais non agité », « Mon nom est Bond, James Bond », ne font qu’apporter une touche de familarité souvent tiède à des films totalement dissemblables. Sans doute, pour mettre de l’ordre dans tout cela, faut-il embrasser la série James Bond comme une déclinaison cinématographique du concept de série TV : des saisons plus ou moins longues, avec leurs fortunes diverses, leurs orientations propres. Un découpage par acteur serait tentant, mais également faussé, car s’il est vrai que certains d’entre eux ont pu influencer d’une manière ou d’une autre l’orientation générale de la série, ils n’en sont pas, loin s’en faut, les principaux moteurs. Voilà ce que nous proposons.

I. James Bond : 5 âges, et trois adolescences

Première période : espionnage rétro

Films concernés : James Bond contr le Dr No (Terence Young, 1962), Bons Baisers de Russie (Terence Young, 1963)
Les deux premiers James Bond constituent un curieux point d’accès dans une série à succès, en cela qu’ils semblent en très léger retard par rapport à leur temps, ancrés qu’ils sont dans une imagerie très « années 50 », qui est en cela fidèle à son modèle littéraire. Dr No n’est définitivement pas un très bon film, mais il a posé les bases superficielles des futurs Bond : exotisme luxueux, méchant retranché dans une « base » qui flirte avec la science-fiction, érotisme léger, élégance et cuistrerie du personnage principal. Toutefois, et ce n’est pas seulement à cause de la présence de Jack Lord, on se croirait volontiers dans un épisode d’Hawaï-Five-O. L’intrigue, en elle-même, est infiniment moins élaborée que ce qu’un IPCRESS allait proposer quelques années plus tard, mais elle s’ancre néanmoins dans une certaine tradition du roman d’espionnage de gare. Bons baisers de Russie poursuit sur la même lancée, mais cette fois, le résultat est un peu moins léger. On oublie l’exotisme, on en revient à une intrigue plus resserrée dans l’espace, plus élaborée aussi ; on n’est pas dans du John Le Carré, mais pas dans du Jean Bruce non plus. Le personnage de Bond ne s’en trouve pas mieux défini, mais le film, 40 ans après, a plutôt bien vieilli avec ceci de paradoxal – en apparence -que justement, il n’exploite quasiment aucun des gimmicks habituels de la série.

Deuxième période : aventures-pop

Films concernés : Goldfinger (Guy Hamilton, 1964), Opération Tonnerre (Terence Young, 1965), On ne vit que deux fois (Lewis Gilbert, 1967), Les diamants sont éternels (Guy Hamilton, 1971), Vivre et Laisser mourir (Guy Hamilton, 1973)
Cette enfilade de films, initiée avec Goldfinger, ne recouvre pas une période au sens strict puisque comme chacun sait, Au service secret de sa majesté vient s’intercaler entre On ne vit que deux fois et Les diamants sont éternels. Goldfinger apparaît comme un film-charnière. Encore attaché par certains aspects aux deux premiers films, il s’en éloigne pour faire davantage corps avec l’esprit sixties encore balbutiant : l’allusion aux Beatles en début de film, pour réactionnaire qu’elle soit, est symptômatique de l’esprit dans lequel la saga va se développer, en vampirisant les modes plutôt qu’en les créant. Le film se permet quelques jolies trouvailles visuelles, comme le fameux corps de femme alangui et recouvert d’or, et introduit le gadget/voitures de luxe avec la fameuse Aston Martin. Dès Goldfinger, dont la mise en scène fonctionnelle et sans réelle personnalité a été confiée au bon pro Guy Hamilton, on comprend que la saga James Bond sera davantage, sur le plan formel, l’œuvre des accessoiristes et des décorateurs que celle des metteurs en scène. A l’absence de personnalité forte de Terence Young répondront quarante ans de mise en image efficace et sans la moindre audace formelle, où se succèderont à la caméra des réalisateurs de seconde équipe ou des monteurs soudainement promus. Goldfinger fige également le principe de la chanson de générique (elle s’entend en surimpression de la scène finale dans le précédent film). Opération Tonnerre, le film suivant, reprend peu ou prou la même construction. Avec un tantinet moins de panache, toutefois, mais le problème n’est déjà plus là : les ingrédients sont en place pour encore quelques films et c’est pour eux que le public va se déplacer. De même que Chapeau Melon et Bottes de cuir mais de manière plus policée, James Bond va se mettre à incarner une certaine image de l’Angleterre des années 60, l’ethnocentrisme du personnage y participant pour beaucoup. En ce sens, On ne vit que deux fois, scénarisé par un Roald Dahl plus pince sans rire que jamais, prend beaucoup de distance avec son personnage principal dont il grossit et noircit l’aspect rustre. Sous son impulsion, sans s’y plonger complètement, le film flirte par moment avec le psychédélisme ambiant. On n’est résolument plus dans l’espionnage, pas tout à fait dans l’aventure ou la science-fiction, mais dans quelque chose d’un peu hybride qui, bizarrement, tient plutôt la route… à condition que l’on décide d’y mordre. Oublions provisoirement Au service secret de sa majesté pour sauter aux Diamants sont éternels, rigoureusement dans le même état d’esprit que le précédent film avec Sean Connery, et Vivre et Laisser mourir qui, bien que marqué par l’arrivée de Roger Moore, ne diffère pas fondamentalement de ses prédécesseurs : c’est sans problème que l’on aurait pu y voir déambuler l’Ecossais de service. Ceci étant, si les différences d’un film à l’autre ne sont pas très marquées, elles finissent par s’accumuler : Vivre et laisser mourir n’est pas complètement comparable à Goldfinger, mais il s’agit des deux extrêmités d’un même cycle.

Premier intermède : romantisme

Film concerné : Au service secret de sa majesté (Peter Hunt, 1969)
Que d’encre a coulé sur le seul James Bond incarné par George Lazenby ! Autant encensé que détesté, ce film étend son étrangeté bien au-delà du seul choix de l’acteur. Curieusement mis en scène et monté, avec des scènes de bagarres incompréhensibles, Au Service secret de sa majesté est surtout remarquable pour son histoire (c’est à dessein que l’on ne parle pas du « scénario », celui-ci étant sans doute un peu plus problématique), qui, pour la première fois, permet d’approcher l’intimité de son héros. Contrairement à ce qui a pu être dit et écrit, George Lazenby n’apporte pas une interprétation infiniment plus travaillée que celle de Sean Connery, dans la mesure où ce dernier n’a jamais eu, avant cela, les moyens de sortir des archétypes de son personnage. Seulement, le manque de charisme de l’interprète australien finit par être handicapant pour un rôle qui repose quasi-essentiellement sur le supposé « magnétisme » de Bond. Quoi qu’il en soit, aussi étrange que cela puisse paraître, c’est sans doute du récent Casino Royale dont Au service secret de sa majesté est le plus proche. On y rencontre un héros qui peut tomber amoureux, souffrir, pleurer, exposer une vulnérabilité. Est-ce le changement d’acteur qui a autorisé ce changement de direction (comme le dit Lazenby au début du film, « ça ne serait pas arrivé à l’autre »), ou s’agit-il d’un hasard de la série ? On ne le saura sans doute jamais, mais il n’en demeure pas moins qu’à plus d’un titre, ce Bond reste unique.

Troisième période : aventure et comédie

Films concernés : L’homme au pistolet d’or (Guy Hamilton, 1974), l’espion qui m’aimait (Lewis Gilbert, 1977), Moonraker (Lewis Gilbert, 1979), Rien que pour vos yeux (John Glen, 1981), Octopussy (John Glen, 1983), Dangereusement vôtre (John Glen, 1985), Tuer n’est pas jouer (John Glen, 1987)
Au début des années 70, il s’est produit ce qui devait arriver : James Bond ne peut plus prétendre au titre de seul grand héros cinématographique populaire. Même si l’impact sur la série n’est pas direct (encore que), Bruce Lee, Dirty Harry, Flint et quelques autres sont passés par là. Le concept de blockbuster tel qu’on l’entend aujourd’hui commence à prendre forme. C’est sous cette impulsion que la série des James Bond va traverser une période de plus de dix ans, plutôt prolifique, en hésitant constamment sur ses orientations. Il est indéniable que le choix du sympathique Roger Moore, aussi mauvais acteur qu’il est attachant, a beaucoup pesé sur l’écriture des films post-Vivre et laisser mourir, en ramenant périodiquement le personnage aux rôles qui l’ont popularisé sur le petit écran, à savoir Le Saint et Brett Sinclair dans Amicalement Vôtre. Avec une régularité presque parfaite, cette troisième partie de la saga James Bond va alterner la comédie d’aventure avec de l’action plus sérieuse, façon deuxième époque. L’homme au pistolet d’or est une aimable plaisanterie à laquelle personne ne semble croire, où l’emballement de l’époque pour les films d’arts martiaux et les poursuites en voiture (French Connection, Bullit), entre autres, commence à se faire sentir. L’espion qui m’aimait, sans doute le meilleur du lot, redurcit le ton provisoirement et malgré la déferlante de gadgets qui date terriblement le film (la fameuse Lotus Turbo Esprit amphibie), conserve une sacrée tenue. Moonraker marque un retour à la comédie d’aventure et surtout, un besoin désespéré pour la licence de se nourrir d’influences extérieures. C’est dans ce film que l’intertextualité est la plus forte : on y note des allusions directes à d’autres films (Rencontres du troisième type, Lawrence d’Arabie) mais dans son principe même, le film surfe, avant tout, sur « le » grand succès de la fin des années 70, à savoir Star Wars. Comédie ? Oui, parce que tout cela s’exécute avec un second degré évident, que les traits d’esprit de Bond virent au one-man show, que les gags (référentiels ou pas) parsèment le film. Retour, encore, à l’action pure et dure avec Rien que pour vos yeux, même si l’humour est toujours présent : seulement, on a laissé tomber la panoplie de science-fiction, et c’est d’ailleurs assez symboliquement que la Lotus Turbo Esprit explose au début du film. Avec Octopussy, on sent que le vent du serial façon Indiana Jones s’est mis à souffler sur le cinéma populaire anglo-saxon. Cet honnête divertissement aligne gags et situations grotesques (on y voit Bond déguisé en clown, une chose impensable dans le passé), tout en surfant sur le vague fond de néo-guerre froide reaganienne qui sévissait en 1983. L’univers James Bond semble ne plus se suffire à lui-même. Le Bond suivant, le dernier avec Roger Moore, est un film hybride, qui pratique l’alternance de ton en son sein même. Situations de comédie, action débridée, jusqu’à un final assez impressionnant. Une fois n’est pas coutume, la présence de « méchants » charismatiques (Christopher Walken, Grace Jones) donne le change, mais si la formule a encore quelques soubresauts, l’acteur principal commence à prendre son rôle avec une distance qui, au-delà de la dérision, confine au je-m’en-foutisme. Suite alors Tuer n’est pas jouer, qui un nouvel acteur, Timothy Dalton. Débarrassés de l’ironie à la Moore, les producteurs concoctent un film d’action-aventure pur et dur, dans le droit héritage de L’espion qui m’aimait. Dalton a une qualité qui, à ce stade la série James Bond, ne va pas spécialement lui être utile : c’est un excellent acteur (c’était aussi le cas de Sean Connery, mais à notre sens, son talent ne s’est guère révélé dans les James Bond). Le jeu de Dalton apporte une densité au personnage qui manquait jusque là à la série. Cependant, les temps ont changé, et le Bond suivant ne pourra plus être comme avant. On notera qu’en 1987, l’année de Tuer n’est pas jouer, sort Le Quatrième Protocole avec Pierce Brosnan, le futur James Bond des années 90. Une vraie petite réussite dont l’idée de base n’est pas si éloignée de celle d’Octopussy, et qui montre que l’espionnage à l’ancienne, sérieuse, à la Harry Palmer, a encore sa place dans le paysage cinématographique.

Deuxième intermède : L’erreur fatale

Film concerné : Permis de tuer (John Glen, 1987)
En 1989, le cinéma de divertissement a considérablement muté. De bons films comme Piège de Cristal ou de mauvais comme L’arme fatale ont amené le public à la fois vers un nouveau type de spectaculaire, dans un esprit moins « cascades de Rémi Julienne », et lui a fait rencontrer de nouveaux personnages : des durs à cuire au propre comme au figuré, animés par une rébellion de surface. Martin Briggs de L’arme fatale, comme John McClane de Die Hard, sont des brebis galeuses, des électrons libres qui crachent sur le nid qui les a vus naître ; sans que l’on sache bien pourquoi, d’ailleurs, puisqu’ils se montrent tous deux, au final, particulièrement prompts à embrasser les bonnes vieilles valeurs. Plutôt que de s’inspirer de ces changements, les producteurs de la série James Bond vont tout bêtement les singer. A l’aube des années 90 – les années grunge – le patriotisme propre sur lui façon Connery et Moore n’a plus sa place. Du coup, James Bond épouse lui aussi la cause des rebelles, avec pour prétexte de venger un ami : il perd son permis de tuer, la protection du MI6, et du jour au lendemain, voilà le soldat de la reine devenu un traître à la nation. Toujours réalisé par le très fonctionnel John Glen, le film se repose énormément sur le jeu de Timothy Dalton, qui fait des efforts aussi ostensibles que désespérés pour donner de l’épaisseur à un personnage sur lequel, de toute évidence, il n’a pas appris grand-chose. Au final, et c’est un fait rare, le film ne ressemble guère à un James Bond ; un reproche que l’on adresse, aujourd’hui, à Quantum Of Solace sur lequel nous allons revenir plus loin.

Quatrième période : Le retour de l’action

Films concernés : Goldeneye (Martin Campbell, 1995), Demain ne meurs jamais (Roger Spottiswoode, 1997), Le monde ne suffit pas (Michael Apted, 1999)
Six ans se sont écoulés depuis Permis de tuer. La série s’est embourbée dans des problèmes de droits, et le nouveau James Bond, qui devait sortir initialement en 1991, doit attendre 1995 pour atteindre les écrans. Le plus gros écart entre deux films de toute l’histoire de la licence. Entre temps, le cinéma d’action a connu de nouveaux changements : on n’en raconte plus les histoires de la même manière en cela que l’action, plutôt que de s’intercaler au récit, en est devenue une composante intégrale. Un film comme Piège de Cristal, que nous évoquions précédemment, ne progresse que par l’action, pas par des résolutions ou des interactions entre les personnages. D’un point de vue technique, les choses ont bougé aussi : les images de synthèse, avec Terminator 2 (1991) comme porte-étendard, permettent des prouesses jusqu’alors inaccessibles. D’ailleurs, le gros succès du box-office de 1995 sera, justement, un film entièrement réalisé en images de synthèse, à savoir Toy Story. Bref, Goldeneye est le fruit de ces évolutions, de manière beaucoup plus heureuse que le précédent volet de la saga. Après le décès de Richard Maibaum, scénariste attitré de la série, Goldeneye marque un beau retour commercial : le film est bien de son temps, mais la main posée sur son héritage. Non qu’il soit une réussite pour autant : Alan Cummings est particulièrement crispant dans son second rôle surcaractérisé, et Pierce Brosnan, acteur charismatique mais limité, construit son personnage de l’extérieur, comme s’il jouait à Bond plutôt qu’il ne l’incarnait. Sur ce dernier point, une fois encore, on touche les limites et paradoxes de la série, en cela qu’au fond, le plaisir que l’on a à voir le film ne s’en trouve guère affecté. Le second film avec Pierce Brosnan, Demain ne meurt jamais, poursuit sur la même lancée avec un « méchant » beaucoup plus intéressant, une trame moins lâche… Comme tous les Bond à partir de 1975, les influences extérieures sont extrêmement sensibles : ici, c’est de toute évidence les films d’action de John Woo et de Hong Kong en général – que le grand public occidental découvrait – qui donnent sa nouvelle coloration à la saga. On embauche Michele Yeoh pour la dose désormais légale d’acrobaties martiales, et le tour est joué. On notera d’ailleurs, pour l’anecdote, que Volte Face de John Woo et le Bond se suivent l’un l’autre au box-office US de 1997. Même si Brosnan y est plus Petrol-Hahn que jamais, Demain ne meurt jamais est probablement l’un des meilleurs Bond, toutes époques confondues. Ce n’est hélas pas le cas du suivant, Le Monde ne suffit pas, qui débute pourtant sur l’une des séquences les plus spectaculaires de toute la saga (le MI6 visé par des terroristes, une poursuite sur la Tamise qui finit sur le dôme du millénaire). Le reste du film est passablement mal fichu, à la limite antipathique. Notre héros se durcit sensiblement (il abat froidement la James Bond Girl traîtresse), mais pour le coup, il ne s’agit plus de rébellion. En effet, la fin des années 90 et le début des années 2000 – nous y sommes encore – a vu l’émergence d’un certain cynisme général (et pas seulement au cinéma ou dans les arts : il est aussi politique et social), né de la peur maladive et un rien stupide du « politiquement correct ». Dans le même temps, les « revivals » battent leur plein, animés du même cynisme : on voit donc redébarquer les fameux « gadgets » abandonnés avec le dernier Timothy Dalton, moins comme des nécessités que comme des clins d’œil au passé. La même démarche que d’inviter Dave à une émission de télévision, en fait. Et c’est d’ailleurs dans cet esprit que la même année, Austin Powers va pulvériser Bond au box-office avec The Spy Who Shagged Me. Pierce Brosnan va rempiler une dernière fois, mais avec son troisième Bond s’achève un cycle.

Troisième intermède : un Bond de trop

Film concerné : Meurs un autre jour (Lee Tamahori, 2002)
En 2002, soit trois ans après le précédent James Bond, sort le très embarrassant Meurs un autre jour. Embarrassant parce qu’il renoue avec l’un des pires volets de la saga, le terrifiant Moonraker, tout en essayant de raccrocher désespérément la licence – souple mais pas totalement élastique – à quelques succès trop éloignés de l’univers Bondien. Le concept du gadget y est poussé dans ses derniers retranchements (on a tout de même droit à une voiture invisible), mais le second degré qui pouvait à la rigueur donner le bénéfice du doute à Moonraker (sans le sauver pour autant) est ici totalement absent. Mais Matrix est aussi passé par là : l’exo-squelette du méchant, le délire science-fictionnesque dans lequel sombre le film dans sa dernière partie, l’esthétique glaciale, l’aspect vidéoludique… tout cela concourt à en faire un James Bond à nouveau à la traîne sur son temps. Dommage, car le pré-générique, où l’on voit Bond capturé par les Nord-Coréens puis torturé en prison, était prometteur.

Cinquième période : La renaissance

Films concernés : Casino Royale (Martin Campbell, 2006), Quantum Of Solace (Marc Forster, 2008)
Après une interruption de quatre ans, la série reprend avec un nouvel acteur, Daniel Craig, quand bien même Pierce Brosnan avait été contacté pour récupérer la défroque de l’agent secret une cinquième fois. Mais qu’aurait-été Casino Royale avec un acteur âgé de 53 ans, supposé incarner un agent secret débutant ? Casino Royale, comme tous les Bond depuis trente ans, capture l’esprit du moment. Mais cette fois, l’approche est infiniment plus radicale : c’est une remise à zéro, une réécriture de la légende depuis ses origines.

La séquence pré-générique nous montre Bond acquérir son statut de 00, et le reste du film brosse un portrait du personnage qui n’entretient aucune filiation avec ses incarnations précédentes. Le choix du titre Casino Royale, le premier roman de James Bond qui n’avait pourtant jamais été adapté au cinéma (à part la comédie de Val Guest, il existe cependant un téléfilm de 1954 avec Barry Nelson – le directeur de l’hôtel dans Shining – dans le rôle de l’agent secret anglais… devenu américain pour la circonstance), est assez révélateur de l’esprit « table-rase » dans lequel le film a été imaginé. Dans l’un des Bond avec Pierce Brosnan, M accusait son agent d’être un « dinosaure » ; dans Casino Royale, d’être un chien fou. La rupture est de taille. Les influences extérieures de Casino Royale n’ont rien d’obscur : c’est très ouvertement du côté des Jason Bourne et de la série 24 (avec Jack Bauer, un autre « JB ») que louche le film, en particulier dans sa représentation de la violence. Les scènes de combat cessent de ressembler à des bagarres de saloon, deviennent plus crues, plus intenses, plus réalistes aussi bien dans la faisabilité des actions que dans les conséquences de celles-ci. On se blesse, on souffre, on lutte, rien n’est plus simple ou immédiat. Les morts sont longues et pénibles, ôter la vie n’est plus une formalité. Et si le thème de la torture était déjà abordé dans le volet précédent, c’était par le biais d’un générique ultra-stylisé, pratiquement abstrait. Dans Casino Royale, on découvre bel et bien James Bond nu comme un ver, tuméfié, en train de se faire marteler les parties intimes à coup de corde d’amarrage par un « méchant » aussi paumé que pathétique. Daniel Craig, une force de la nature, est sans doute le meilleur acteur que la série a connu, le cas Dalton étant légèrement différent. Malgré son physique imposant, il compose un Bond attachant, sensible et émouvant par moment. La romance avec le personnage de Vesper passe de manière d’autant plus crédible.

Il n’y a pas que les gadgets que Casino Royale enterre : les vieux gimmicks, eux aussi, passent à la trappe. Lors d’une séquence, un barman demande à Bond s’il veut son martini « secoué ou agité » ; « je n’en ai rien à foutre », répond Bond. Et si le film finit, pour le coup, sur le mythique « My name is Bond… James Bond », ce n’est que pour réinscrire le personnage dans sa légende, pas pour le faire rentrer dans le rang.

Quantum Of Solace marche sur les traces du film précédent, avec l’état de grâce en moins. Certaines scènes d’action du film s’en tirent particulièrement bien, comme la fusillade dans l’opéra ou la première poursuite qui conduit Bond et sa cible à passer à travers une verrière, et à se retrouver tous deux pendus par les pieds. Ce n’est pas du Paul Greengrass, mais d’un pur point de vue viscéral, le spectateur ne peut qu’être captivé par cette avalanche de mouvements, et cette roublarde ingéniosité dans la variété des situations. Là où le film pêche, par rapport à un Bourne Ultimatum pour ne citer que son modèle le plus évident, c’est dans l’alternance de l’action et du récit proprement dit. Le personnage de Bond se voit attribuer relativement peu d’occasions d’exprimer une personnalité, ce qui ne change guère du reste de la série mais déçoit un peu compte tenu des pistes amorcées dans Casino Royale, et du potentiel énorme de Daniel Craig. Et pourtant, malgré cet évident problème d’équilibre, le film fonctionne pleinement en tant que divertissement. Son absence de fond n’est finalement pas un problème plus pertinent que d’ordinaire dans un James Bond ; mais le malaise qu’ont pu éprouver certains critiques en découvrant le film tient sans doute au décalage qui existe entre le jeu inspiré de Craig, le sérieux dans lequel baigne le film, et un scénario qui ne s’éloigne en rien de celui d’un Bond lambda (nous allons y revenir plus loin).

Quant à la confusion dans les scènes de combat, qui a aussi pu être reprochée au film, elle participe de la même démarche que celle de Nolan dans ses deux Batman, en faisant coexister deux approches quasiment antinomiques de la violence. Il y a d’une part, comme dans Casino Royale, une volonté de précision et de réalisme dans l’exécution des mouvements ; et d’autre part, une tentative d’abstraction avec un surdécoupage (ou masquage partiel) de ces séquences, qui donne à voir l’action soit sous tous ses angles à la fois, saturant le spectacteur d’informations, soit de manière tronquée (la scène de l’ascenseur où Bond se « sépare » de ses collègues, par exemple). Dans Batman Begins ou Dark Knight, l’idée semble être de montrer l’affrontement comme un pur concept ; ici, la démarche est sensiblement identique. Marc Forster ne parvient pas à sublimer l’action comme avait su le faire Paul Greengrass dans ses deux Bourne, mais la force d’impact sur le spectateur est indéniable. Au final, malgré un aspect un petit peu bancal, Quantum Of Solace s’acquitte totalement de la tâche – modeste – qui est la sienne : achever l’installation d’un personnage cinématographique vieux de 45 ans dans une nouvelle ère du cinéma d’action, « décoiffer » avec enthousiasme et sans la vulgarité abominable d’un xXx, et donner envie d’en savoir plus, pour la première fois, sur un personnage qu’avant Craig, on n’avait jamais abordé de l’intérieur.

II. L’essence de Bond

Préambule
Au vu de tout ce qui précède, plusieurs clichés endurants s’estompent ou se nuancent. Le premier, c’est que chaque acteur aurait considérablement influencé le cours de la série. C’est partiellement faux. Comme nous l’avons vu, seuls Moore et aujourd’hui Craig ont eu un réel impact sur la manière dont le personnage est présenté au public. Et encore, cette influence ne s’étend pas au-delà du personnage seul : les histoires elles-mêmes, les partis-pris visuels, ne sont que très moyennement impactés (voire, pas du tout) par ces changements d’acteur. Il est d’ailleurs notable que Brosnan, dont le physique l’aurait plutôt destiné à hanter les tables de casinos, a été le héros des films les plus « bourrins », pour reprendre un terme à la mode, de toute la saga. Quant aux films de Sean Connery, ils auraient certainement été moins bons avec un Kervin Matthews ou un Frederick Stafford en lieu et place de l’acariâtre écossais, mais pas différents pour autant. Le second cliché, c’est celui qui tend à réduire James Bond à une recette, une accumulation d’ingrédients que sont : les femmes, les gadgets, les répliques imposées, le patriotisme, l’exotisme, le luxe, les personnages récurrents (Felix Leiter, M, Miss Moneypenny, Q), les vodkas martini, les voitures… Comme nous venons de le voir, tous les films n’exploitent pas l’ensemble de ces éléments, certains n’en utilisant même aucun. Et pourtant, ils restent tous des « James Bond ». Quel est donc le véritable lien entre chacun des films ?

James Bond, ou la force structuraliste
Est-ce qu’un Vladimir Popp appréciait James Bond ? C’est la question qu’on aurait aimé lui poser, tant la série valide les grandes idées du structuralisme. Au cours de ses 45 ans d’existence, les James Bond ont connu six acteurs différents, quantité de metteurs en scène, des bouleversements visuels. Même les décors, quand bien même ils sont grosso modo l’œuvre de deux personnes (Ken Adam puis Peter Lamont), ont considérablement évolué au cours du temps. Et malgré tout cela, la série conserve une relative unité dans l’imaginaire collectif. Pourquoi ? Parce que dans l’ombre agissait un personnage dont le rôle, jusqu’à l’avénement des séries TV américaines modernes, passait un peu à la trappe : le scénariste. En l’occurrence, ce scénariste s’appelait Richard Maibaum. Décédé en 1991, Maibaum a écrit le scénario de 13 James Bond imprimant dès le début non pas une patte particulière, mais l’idée d’une structure propre à la saga. Sous l’impulsion de Maibaum, il paraît très clair que la série des James Bond n’est pas un ensemble de contenus, mais au contraire un contenant. La familarité entre les films naît de la constance de ce contenant : ouverture, générique, pseudo-enquête, relation amoureuse, action, capture, base du méchant, explosion, fin. Derrière chacun de ces mots, on peut mettre ce qu’on veut, mais le syntagme demeure tel qu’il est : l’action suit un cours pratiquement immuable dans son déroulement. Il est d’ailleurs sidérant de noter à quel point un film comme Quantum Of Solace, aussi différent qu’il soit sous pratiquement tous les aspects d’un Dr No, en est proche sur le plan de la structure. Les deux Bond atypiques, ceux dont on sort en général en se disant « ça ne ressemblait pas à un James Bond » sont Au service secret de sa Majesté et Permis de tuer, qui s’éloignent pour le coup du schéma classique, alors qu’ils ne comportent pas moins de contenus récurrents qu’un autre. Et quand on fait le compte, aussi peu originale que cette structure puisse paraître, peu d’autres films l’exploitent.

Le héros trans-générationnel
La grande chance qu’a connu la série James Bond, c’est de voir Sean Connery la quitter somme toute assez rapidement, après 8 ans de bons et loyaux services (secrets). Si le changement a pu être dur pour les spectateurs de la fin des années 60, il a ancré dans tous les esprits l’idée que James Bond était un être de fiction en perpétuel mouvement. Et le fait que depuis Dalton, chaque nouvel acteur (Dalton, donc, puis Brosnan et Craig) soit appelé par la critique « le meilleur Bond depuis Sean Connery » va totalement dans ce sens. Comme nous l’avons vu, malgré 22 films, on ne sait pas grand-chose sur le personnage lui-même, si ce n’est qu’il aime les femmes (la belle affaire) et la vodka-martini (comme tout le monde), et que c’est un ancien militaire (comme la plupart des agents secrets). Pour résumer, Bond est lui aussi une coquille vide, une structure dans la structure, dans laquelle on va placer des canons générationnels. Des canons de beauté, bien sûr, mais également une certaine vision de ce que l’on attend d’un homme d’action. On dit souvent qu’après 14-18, les officiers n’osaient plus sortir en uniforme dans la rue, alors qu’ils étaient systématiquement adulés avant la guerre. Avec Bond, on se retrouve un peu dans la même situation : il ne peut plus, en 2008, être le para-militaire implacable de ses débuts. Dans un monde qui, aujourd’hui, louche de plus en plus vers une certaine spiritualité, les allusions au Christ se multiplient même dans les divertissements. Le Neo de Matrix en est une incarnation, dans toute la lourdeur qui caractérise l’aberrante trilogie. Le Jack Bauer de 24 n’est que souffrance et sacrifice, voire mort et résurrection. De manière plus détournée, le Bond-nouveau souffre lui aussi pour le bien du monde. On attend de lui qu’il se batte, mais on ne peut se sentir proche de lui, aller dans son sens, que s’il « en bave ». Les symboles christiques sont moins frontaux que dans d’autres films, mais l’idée est là malgré tout. Brosnan, lui, faisait dans le cynisme décomplexé de la fin des années 90, début 2000. Moore était sans doute le premier – et le seul – tueur « peace & love », et Connery, 15 ans après la fin de la deuxième guerre mondiale, renouait avec un certain prestige de « l’uniforme » post-libération. Pour aller plus loin avec Craig, on pourrait dire que son Bond préfigure les années Obama : plus humain, plus intelligent, conscient des réalités. James Bond n’est pas un héros figé, mais une sorte de champion éternel, une passerelle entre les générations qui change de substance tout en gardant la même apparence. Depuis 45 ans, pères et fils se transmettent leur passion commune pour James Bond, scellant leur complicité en croyant parler d’un même objet, qui a cependant un sens différent pour chacun d’eux.

Ne rien dire pour durer
Le peu d’informations qui nous parviennent sur Bond (le cas des livres est à mettre totalement à part) est là encore ce qui explique, en partie, que la série existe toujours aujourd’hui. Non seulement Bond, comme nous venons de le voir, épouse une certaine conception de « l’homme salutaire » liée à chaque époque, mais en plus, sa personnalité et le monde dans lequel il évolue sont suffisamment flous pour qu’il soit accommodé à toutes les sauces. L’idée d’agent secret est associé au concept de « cause à défendre/protéger », quelle qu’elle soit ; or, des causes, il en naît de nouvelles tous les jours. Ce n’est pas le cas des vestiges archéologiques, dont Indiana Jones va finir par avoir fait le tour en seulement quatre films. Et c’est aussi parce qu’ils ne disent rien que les James Bond peuvent prétendre à une telle longévité. Un personnage comme Batman a connu des centaines d’aventure en bandes-dessinées, parce que ces histoires ne parlent au fond jamais de rien ; mais parce que Nolan a décidé, au contraire, de raconter quelque chose sur la société à travers le personnage, le nombre de films possibles est infiniment plus limité… à moins de revenir, bien sûr, au joyeux n’importe-quoi de la bande-dessinée. Dans le monde de la mafia et des agents secrets, on reste en vie tant qu’on « ne parle pas ». Et c’est bien ce qui explique que James Bond soit toujours là en 2008 : depuis 1962, il ne dit rien.

III. Conclusion

Série métamorphe, impossible à embrasser de manière simple, les James Bond continuent à faire événement à chaque nouveau volet, et cela n’est probablement pas prêt de s’arrêter. Champion éternel sans visage, le héros de Ian Fleming s’est imposé comme un mythe du cinéma populaire, ses origines littéraires ayant depuis longtemps été oblitérées. La piste prometteuse de Casino Royale, qui aurait pu nous amener à découvrir un personnage et des intrigues plus complexes, n’a que partiellement été poursuivies par Quantum Of Solace, qui rappelle à chacun que la série James Bond n’a jamais eu d’autre but que de proposer du cinéma de divertissement de qualité, aussi peu ambitieuse que soit cette approche. James Bond est un paradoxe ambulant : tout en se posant comme notre sauveur éternel, il ne fait que refléter la société à un instant précis, sans jamais chercher à la changer pour le mieux. La série où un homme prend les risques les plus fous est sans doute celle qui, pour le coup, en prend le moins, fidèle depuis ses origines à une structure quasiment immuable. La série comporte quelques excellents films, d’autres simplement bons, et beaucoup de mauvais ; mais après toutes ces années, série de producteurs oblige, il n’y a toujours pas de chef-d’œuvre. Comme si faire « trop bien » pouvait, en un sens, remettre en cause la pérennité de l’entreprise. Quantum Of Solace – que nous continuerons à défendre pour ce qu’il est – ne marque pas de rupture avec la tradition. Mais à bien y réfléchir, le seul danger que court actuellement la série, c’est Daniel Craig lui-même : en apportant épaisseur et humanité à un personnage qui a jusqu’alors survécu grâce à la sècheresse de sa définition, il pourrait un jour ou l’autre amener la licence devant son premier challenge mortel : avoir du sens. James Bond va-t-il tuer James Bond ? Mourir, peut-être… un autre jour.

A propos de Eric SENABRE

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