Introducing you to Found Footage (Part II) : Interview croisé

Suite de notre dossier consacré au Found Footage. Maintenant que vous voilà introduit au monde de la récupération alternative, voici une présentation complète et honnête du processus de création de nos réalisateurs invités : Derek Woolfenden et Yves Marie Mahe, tous deux membres du collectif négatif.

Marion : Comment expliqueriez vous la technique du Found Footage et son essence ?

Yves Marie : C’est quand tu utilises exclusivement des images que tu n’as pas faites-toi-même. C’est aussi un art du montage. S’exprimer à travers les autres. Ça a peut-être un rapport inconscient avec la sexualité…

Marion : Ça ne s’applique qu’à l’image ?

Yves Marie : Non on peut aussi travailler avec des sons empruntés à d’autres (sound footage, NDR). Des contrastes peuvent s’établir lorsque le son dit l’inverse de l’image. Il en nait un troisième sens qui devient le premier et efface les deux précédents. C’est une chimie proche de l’amour, lorsque deux personnes deviennent unies et ne forment plus qu’un. A la différence que dans la relation amoureuse, il n’est pas souhaitable de s’oublier totalement. Créer à l’inverse est une manière de se perdre et d’exprimer des pulsions négatives qui dans un contexte social seraient catastrophiques.

Derek : On peut dire que le Found Footage est forcément un détournement puisque tu utilises les images des autres. Souvent parce que tu ne peux pas les faire toi-même. Par exemple j’ai eu un jour besoin d’une grande explosion pour un de mes films, il était impossible que je la réalise moi-même…Tout d’abord parce que je suis nul en chimie, mais plus sérieusement pour des questions de légalité juridique… Donc la meilleure solution restait encore d’en prendre une existante dans un film et de la recadrer….


"Mirodrome", Derek W.

M : Utiliser cette technique c’est donc aussi une question d’économie ?

YM : Oui bien sure, mais pas que. C’est aussi une manière d’affirmer qu’il y a une production excessive à laquelle on ne veut pas participer… Avec la récupération des rushes on entre dans une démarche engagée. Fouiller les poubelles des salles de montage me correspond. Il y a trop de déchets. Les gens surconsomment. Ils ne se comportent pas de manière responsable. J’essaie de faire des films qui soient cohérents avec mon mode de vie. Je pense qu’il faut travailler le moins possible pour avoir du temps libre et du coup moins de fric à foutre en l’air pour acheter des conneries. Mais il ne s’agit pas de faire la morale. Ce qui est vrai pour moi ne l’est pas forcément pour les autres. D’ailleurs, je précise que j’aime beaucoup les contradictions et que je surconsomme moi même parfois de l’alcool. Ça rend la vie plus belle et la transforme tout comme les films le font. Ça met un filtre devant la réalité. Je vois mieux la mer derrière la vitre d’un bar que sur la plage. La vitre et son encadrement m’évoquent d’ailleurs l’écran de cinéma.

D : Les gens qui travaillent le Found Footage sont souvent des cinéphiles qui décortiquent les films à longueur de temps. Se servir de certaines scènes peut devenir un processus très naturel. Quand je reprends un élément de film, c’est comme si je reprenais un élément du réel finalement. Surtout que l’on vit dans une société occidentale ultra-protectrice qui joue de nos perceptions visuelles pour mieux contrôler notre corps et en faire une valeur marchande et rentable. La vue est notre organe le plus manipulé, et pour cause, c’est par lui qu’on a nos premiers jugements de valeurs les plus immédiats et tenaces. J’atrophie donc le processus du « réel » dont je suis victime, à savoir mélanger deux régimes de violence, celle informative (dont on peut douter) et celle affective (la plus réelle et donc la plus politique au sens fort, aussi triviale soit-elle).

Le Found Footage joue sur ta perception, c’est une technique à la fois critique (récupérer des images, c’est généralement les détourner de leur intention) et ludique (ce détournement implique forcément un jeu). Aujourd’hui, tout est une question de mise en boîte du regard, on peut être à la fois scandalisé par un événement médiatique retransmis à la télé et insensible au clochard du coin qui meurt à petit feu tous les jours. Tout nous est devenu subjectif. Jamais notre œil n’a été aussi naïf qu’aujourd’hui paradoxalement à toutes ces nouvelles technologies audio-visuelles qui se créent. Ce qui m’intéresse, ce n’est donc pas tant de reprendre seulement des images pré-existantes, mais aussi et surtout de les confronter à des images plus crues, moins séductrices qui s’en verront « anoblies » grâce aux premières. Et ce mélange, cette hybridation des deux peut être passionnante…

Extrait de "Black’s Back" – Derek Wooldenden

YM : Le Found Footage te libère de la contrainte de la prise de vie, et tu peux te concentrer sur le montage. L’image récupérée est isolée de son contexte initial. La confronter à d’autres images lui donne un nouveau sens. Il y a aussi forcément une critique de son utilisation précédente.

D : Avant le Found Footage était sans doute beaucoup plus cantonné dans cet aspect expérimental et avant-gardiste purement technique, mais ce n’est plus le cas. Maintenant, au même titre que le cinéma « classique », il joue sur ta perception du réel. Ça fait partie du quotidien que tu vois tous les jours, comme la publicité par exemple : c’est une perception du réel qui est détournée et fausse, mais qui se mélange à des images réalistes comme un junkie croisé dans la rue…Tout est aplani sur la même sphère de représentation en quelque sorte… Je ne vois plus de distinction maintenant entre la réalité composite (et proche du zapping télévisuel via les espaces publicitaires citadins qui nous environnent) basée sur la vue et la réalité. Et cet état des lieux est purement choquant ! Et le compromis cinématographique, aussi expérimental soit-il, des plus intéressants qui témoigne de ce phénomène, est le Found Footage…

M : Finalement le Found Footage était avant un moyen d’expérimenter, et maintenant qu’il se dégage un peu de ces contraintes, il privilégie peut-être du même coup une véritable volonté de dénoncer. C’est bien ça ?

D : A tel point que maintenant je trouve important de se dégager des images. Dans mon film sur le 11 septembre par exemple (That’s entertainment), je mélange des images fictives avec des images réelles, parce que c’est la même chose, la manière dont les médias ont repris l’information et l’a distordue pour la rendre fictionnelle. Ils en ont fait un produit de consommation en direct !

M : Comment t’es tu réapproprié toutes ces images déjà produites pour en faire une œuvre nouvelle ?

D : C’est ma colère qui m’a nourrie dans ce cas précis. Pour moi c’était d’abord de l’événement, mais avec le temps j’ai vu l’utilisation que les médias ont fait de ces images et comment ils les ont eux aussi détourné. J’ai fait ce film en 2004, ce qui m’a permis d’avoir du recul sur l’événement en question mais aussi sur tout ce qui s’est passé ensuite. J’ai voulu à mon tour remonter à ma manière cet événement pour dénoncer la trahison que j’ai ressentie, et que les médias ont commis grâce à l’alibi informatif.

YM : Dans mon cas c’est souvent l’inverse. Les films ne sont pas une revendication mais plutôt une manière de parler de moi. Je reprends des images de films pornographiques pour parler de ma propre sexualité. D’ailleurs je ne pense pratiquement qu’à ça. Baiser est aussi le meilleur moyen de communiquer. Tout comme faire des films. Tu exprimes des choses que tu ne pourrais pas dire autrement. D’ailleurs, ces choses n’existeraient peut être pas…


"Bon pour la morale" – Yve Marie M

M : Tu veux dire que pour toi le processus est plus intimiste ?

YM : Sans doute. Déjà je n’ai pas le même processus créatif que Derek. J’utilise toujours une seule source pour la récupération de mes images, et mon regard et plus critique que celui de Derek, qui utilise parfois des images qu’il apprécie. Moi je les prends justement pour les dénoncer. C’est un parti pris plus minimal. Je préfère exploiter toutes les possibilités d’un matériau qui au départ  peut  sembler extrêmement limité. Par exemple, mon film « Vivre Vite » est  fait a partir de deux plans.

M : Et toi Derek, pourquoi insères tu aussi des images qui te plaisent dans un processus de dénonciation ?

D : J’essaie de me mettre à la place du spectateur, j’aime voir des images « séduisantes », mais qui me communiquent quelque chose. Je me bats donc avec ces images qui me séduisent (mais qui m’interpellent ou qui sont composites afin de constituer un montage précis), pour essayer de montrer justement pourquoi elles renvoient à quelque chose pour moi, à des notions précises, et même personnelles. Mais je peux aussi utiliser des images qui me déplaisent comme ce fut le cas pour le film du 11 septembre où j’ai mélangé les images du réel qui me déplaisaient avec de la fiction (films catastrophes, d’action et péplum pour une grande partie), pour que ce qui était hors champ, non-dit (mais suggéré de manière implicite par les médias), ressurgisse devant le spectateur. Je voulais donner une vraie réalité à ce hors champ pour expliquer cet événement surmédiatisé d’un point de vue différent. En effet, dans un cadre, ce que l’on voit est une infime partie d’un tout qui nous entoure et est limité par un objectif photographique. Ensuite, le montage va limiter le temps de ce « réel » enregistré pour ne pas ennuyer le spectateur, mais aussi parce qu’il est impossible au cinéma d’imiter le réel quelque soit ses ambitions ou ses prétentions.

M : Comment arrivez-vous à faire ressentir au spectateur toute la teneur de votre propos alors même que vous vous placez dans un champs d’action volontairement déconstruit, avec une narration par exemple non linéaire ?

D : Je pense que sur ce point moi et YM fonctionnons de la même manière, c’est la musique qui permet de lier tout ça. Elle détermine notre regard critique ou intime sur les images.

YM : On utilise souvent la musique de manière ironique, souvent à l’encontre du message premier véhiculé par les images seules. J’ai par exemple fait un film intitulé « Fuck ».
À ce moment là, je venais de me faire quitter par ma copine de l’époque. Et j’ai mis la main sur un film de partouze. J’ai trouvé assez amusant de monter ces images avec une chanson de Michel Jonas qui disait : « dites- moi quelle est partie pour un autre que moi mais pas à cause de moi… » Comme j’imaginais ma copine faisant l’amour avec pleins d’hommes différents après notre rupture, ça collait parfaitement avec ce que je ressentais. Mettre les mots de Jonas, qui me foutaient en l’air, sur ce que j’imaginais (mon ex avec d’autres)…Ça m’a apaisé en fait…. Ca m’a aussi permit d’oublier cette fille, de passer à d’autres et de revivre de nouvelles séparations douloureuses.

D : A l’instar des images, je prends des musiques qui me plaisent et me sont familières…Après, soit j’en fais une utilisation encore plus critique que ce pourquoi elles avaient été faites, comme la chanson d’Anne Sylvestre de « J’ai une maison pleines de fenêtres », comptine de notre enfance qui renvoie à des choses plutôt douces (même si elle sont critiques dans la mesure où elles parlent des HLM qui se construisent, et donc d’une société qui s’industrialise), que j’ai associé aux images des gens tombant des toits du world trade center…Ca a renforcé la sensation d’horreur des images. Du fait que ces musiques soient rattachées à l’enfance ça leur confère vraiment un statut particulier. Je me souviens qu’avant la projection du film aux Voûtes deux amis « affranchis » chantaient cette chanson non sans provocation, et deux filles ont trouvé cela plutôt mignon… A la sortie, elles étaient complètement scandalisées, ça a renforcé leur trauma…  Et puis cette chanson était associée à la construction des nouveaux immeubles en France sous Giscard, c’était donc intéressant de faire un parallèle avec la situation la plus opposée : celles des tours qui s’effondrent aux EU… On range tellement tout dans des cases qu’il est passionnant de les faire se court-circuiter entre elles d’autant plus qu’elles dénotent le plus souvent d’idées fausses. En effet, on rattache la chanson d’Anne Sylvestre à quelque chose d’enfantin seulement, alors que, déjà, à son époque et dans son intention première, cette chanson est profondément critique, voire violente !

Extrait de "That’s entertainment" – Derek Woolfenden

M : Le Found Footage semble souvent partir d’une volonté de dénonciation assez forte, que ce soit politique ou de l’ordre de l’intime…

D : En fait je pense même que la question de l’intimité est centrale dans notre processus créatif, même pour moi alors que ce n’est pas forcément visible à priori. Pour le montage de « Black‘s Back », au départ c’était une impulsion politique et historique, (d’ailleurs souvent on dit de mon film qu’il est documentaire), mais il y a avait autre chose, que j’ai compris ensuite, et qui remontait à mon enfance, où la plupart de mes amis étaient de couleur. Ça m’a fait du bien de revenir à cette période de ma vie et à ces films que j’avais toujours aimé concernant la condition des Noirs aux EU dans la mesure où ils témoignaient du combat citoyen et humain des plus forts, légitimes et déterminants du 20è siècle. Et puis le film ne se serait pas fait non plus sans une déception amoureuse, qui a nourri ma rage et l’énergie qu’on retrouve dans le montage. Cet aspect bien sûr n’est pas visible pour le spectateur, qui découvrira surtout un objet plutôt documentaire sur le mouvement noir américain des années 50 aux années 70.

M : Finalement tu te rapproches ici du documentaire par le fait que les images utilisées soient déjà des documents d’archives en quelque sorte, qui auraient effectivement pu avec un montage peut-être plus traditionnel servir à un documentaire explicatif. Autrement dit pourquoi tes images peuvent être un documentaire et pas celles d’YM par exemple ?

YM : Parce que chez Derek, il y a un côté encyclopédique qu’on ne retrouve pas chez moi.

D : Oui YM ne se sert que d’une seule source d’images qu’il va revisiter et détourner, même textuellement. Moi j’ai tendance à vouloir épuiser un sujet plus général, d’où la nécessité de puiser plusieurs références. Mais attention, ce n’est pas parce que l’on parle du général que ça ne renvoie pas aussi à l’intime. Il y a une phrase que je trouve très importante, un slogan des années 70 : « Ce qui est personnel est politique ». Chez moi il existe toujours une relation entre les deux.



M : N’as-tu pas envie un jour de te tourner plus vers le documentaire que vers l’expérimental ?

D : Non, parce que je suis un gros affectif et si je ne parlais pas de moi dans un film ce serait mensonger. Je ne peux pas parler du général sans parler de ce qui m’affecte. Je ne prétends pas tout connaître et je n’ai pas envie de me fourvoyer dans cette voie, je pars avant tout de l’affect.


"Body Split" – Derek W

M : YM revenons à toi, peux-tu nous dire pourquoi chez toi l’affectif se traduit quasi systématiquement par des thématiques sexuelles violentes ?

YM : Moi ce qui m’intéresse avant tout c’est l’individu, ce qu’on peut avoir dans la tête, et j’ai l’impression que c’est quelque chose qu’on peut explorer sans fin, ça n’a pas de limites. Ce qui est intéressant aussi avec la sexualité, c’est que c’est la chose qui nous fait venir au monde, c’est celle qui est la plus agréable, la plus douce et c’est aussi un moyen de communication hallucinant. C’est aussi l’une des pires choses pour ceux qui vivent des traumas comme des viols. Ces deux aspects de la sexualités m’intéressent énormément. Il peut m’arriver de reprendre une séquence pornographique où les deux adultes sont consentants, et en modifier le montage pour que cela devienne une scène de viol. C’est une question de point de vue.

M : Et pourquoi justement toujours vouloir aborder ce point de vue assez violent ?

YM :
En général je ne me pose pas vraiment de questions par rapport à la pornographie en tant que telle, il ne s’agit pas de savoir si c’est bien ou mal, mais il y a souvent un lien direct avec la prostitution, et on ne peut pas le nier. Les images que j’utilise sont créées par l’industrie pornographique, ce n’est pas un rapport au sexe vraiment sain, mais avant tout un rapport à l’argent, au pouvoir et à la soumission que je dévoile par mes montages. Je pense aussi que le fait de vouloir systématiquement, chez certains hommes, provoquer l’orgasme de la femme peut exprimer quelque chose de négatif de l’ordre du pouvoir. Ils se font d’abord plaisir à l’égo. En même temps, ils donnent du plaisir certes, mais cette volonté de faire jouir risque de gâcher la spontanéité  du sexe.

M : Dans le choix de vos sujets, c’est la volonté de provoquer qui domine ?

D : Ce sont des thèmes qui me touchent avant tout. Certaines personnes sont choquées par la manière dont je me sers des images, mais je ne fais que reprendre des images qui elles-même sont tirées d’une réalité que je trouve personnellement beaucoup plus choquante que mes films. Quand je vois un clodo se camer dans la rue, je trouve ça beaucoup plus dramatique que ce que peuvent véhiculer mes films qui demeurent de la représentation. Et ce qui me choque, c’est ce qui choque les gens, que ceux-ci se focalisent sur des choses sans réalité et qu’ils ne voient plus les drames quotidiens du réel.

YM : Nous avons aussi un autre point commun avec Derek : parfois quand nous utilisons des images de sexe ou de violence cela peut-être critique, mais il y a aussi un plaisir à accentuer ce que l’on veut dénoncer, il y a donc une sensation ambiguë. D’un coté le plaisir pour nous par exemple d’accumuler des séquences de violence. De l’autre, la réaction souhaitée chez le spectateur de répulsion face à ces images. On revendique clairement cette ambiguïté, les choses ne sont ni bien ni mal… La gentillesse n’est pas trés  sexy d’ailleurs.


"Plus travailler" – Yves Marie M

D : C’est vrai qu’on s’attend trop à trouver une moralité au cinéma alors que c’est une industrie amorale, et ça qu’elle soit riche ou sans un sous comme dans l’expérimental. On joue sur des images qui marchent, et qui sont toujours celles qui sont les plus amorales. Ça se rapproche beaucoup du cirque d’ailleurs, où on peut désormais aujourd’hui couper une femme en deux sans que ça choque, au cinéma avec les trucages, on est effrayé, et pourtant tout est aussi faux !
Et puis le cinéma traditionnel est figuratif, les spectateurs sont passifs, ils assimilent les images qui défilent devant eux sans broncher. Nous cherchons justement à incommoder ce spectateur passif grâce à l’ambiguïté dont parlait YM. C’est pour cela, je pense, que nous aimons tous les deux Buñuel, de cette provocation qu’il voulait en interaction avec le spectateur. C’est lui qui a inventé le faux documentaire avec « Terre sans fin », bien avant « Cannibal Holocaust » et « Massacre à la tronçonneuse ». Dans ce film, il prétend par exemple à un moment être dans un endroit montagneux où il n’y a pas de route (pas de civilisation en somme), et il fait alors un long travelling qui nécessite forcément la présence d’une route droite, à l’encontre de ce qu’il essaie de faire croire à l’image.

M : C’est aussi une manière de démonter le cinéma ?

D : Tout à fait. De toute façon, le documentaire aussi est quelque part une supercherie puisqu’il nous montre un champ, en nous faisant croire qu’il n’existe pas de hors-champ. Pourtant la place de celui-ci est beaucoup plus grande que ce que nous montrent les images. Et ça même en adoptant des montages quasi nuls avec des plans-sequence par exemple. Toutes ces questions de vérisme sont donc de pures foutaises pour moi sauf si elles constituent des défis formels et plastiques de la part de réalisateurs démiurges ou (et) surdoués.

YM : Les films contiennent leur propre critique. Ca rejoint la mise en abime. Ce qui me fait penser à l’image du serpent qui se mord la queue.  J’espère pour lui plutôt qu’il se la suce.

D : Comme Fellini qui disait : « Le cinéma est une illusion, une image qui doit se révéler pour ce qu’elle est. »

M : Concernant les ayants-droit des images utilisées, et la question de la propriété intellectuelle, comment jonglez-vous avec ces problématiques ?

D : On ne se pose pas la question en fait.

YM : Nos films circulant dans un circuit très fermé, où il n’y a pas d’argent, ça évite ce genre de réflexion. Personne ne nous emmerde puisque peu de gens nous regardent.

D : Certains souffrent du peu de reconnaissance de notre milieu, mais pas nous puisque cela nous arrange, on est ainsi complètement libres.


Photogrammes divers – Yves Marie M

M : Jusqu’à présent nous avons parlé de vos films qui sont quand même assez narratifs, mais certains auteurs se servent du Found Footage pour créer de pures abstractions.

YM : Moi je ne me retrouve pas du tout là-dedans par contre.
Tcherkassky et Martin Arnold par exemple utilisent quasi systématiquement la même source d’image pour exprimer l’âme humaine, ce qui pour eux ne peut se faire que de manière abstraite.

D : Tcherkassky, avec le ré-emploi de « L’Emprise » a un regard très intellectuel sur un film de série B réalisé par Sydney J. Fury, un cinéaste anglais qui a émigré aux EU je crois, et où Barbara Hershey se fait violer par un fantôme. Il paraphrase le film originel pour insister sur le quotidien et le libérer du contexte hollywoodien où on ne peut par raconter un viol textuellement et où on doit passer par une fiction complexe autour du sujet. Tcherkassky, lui, s’intéresse au cœur du film et va droit au but, en supprimant l’aspect fantastique.

YM : Pour moi il donne aussi l’occasion à la femme de se venger de son viol au travers de son montage. Par contre dans le film originel il y a une séquence très belle où la femme est nue, et où on voit le contour d’une main invisible  sur son sein qui se creuse…et Tcherkassky du coup ne reprend pas cette scène, j’ai trouvé ça dommage…

M : Comment voyez vous évoluer le Found Footage dans les années à venir ?

YM : Pour ma part je pense que je vais être de plus en plus isolé. Je fais des films très minimaux, où je ne travaille que sur un unique matériau pour chaque film. Avec le numérique, tout va devenir de plus en plus accessible et je pense que les gens vont se servir de plus en plus de matières. Le terme d’« hybridation » est  très  prisé en ce moment.

D : Pour moi soit la production va se radicaliser, devenant un travail très arti, purement plastique, s’intégrant alors dans les galeries, soit cela deviendra de plus en plus engagé, mais cela aura son prix, c’est-à-dire une étiquette pour mieux le classer dans un tiroir.


"Bitte" – Yves Marie M

M : Pensez-vous que cette forme de cinéma pourra atteindre des médias plus populaires, et intégrer des sphères plus rentables un jour ?

YM : Ce qui marche ce sont les produits hybrides et sans âme. Par exemple il y a un film qui a remporté de nombreux prix et voyagé dans tous les festivals : Flesh, d’Édouard Salier, un film sur des tours avec des filles à poils dessus…Un film sans aucune volonté claire, très simple, une véritable imposture. C’est avant tout un film d’images de synthèse sans véritable âme, ce n’est pas du Found Footage pour moi, mais ça marche parce que c’est un produit marketé.

D : La question c’est vraiment de savoir qu’elle est la volonté du cinéaste, s’il est racoleur il utilisera les images d’une manière finalement très classique, et pas si éloignée que cela de l’intention de l’image originale, et sans doute avec moins de profondeur et d’intime en plus.
Pour moi, le found footage est un reflet culturel très contemporain  qui se rapproche sur beaucoup de points à la musique lié au hip hop, au rap. Le rap utilise souvent des sons préexistants, comme des refrains de standards musicaux des années 60 aux années 80, voire même des morceaux de musique classique, et y « greffent » leurs textes, leurs paroles, leurs voix. Ce qu’ils font en musique est très proche de ce que l’on fait en images. Ils jouent également de la séduction (le refrain d’un standard musical pré-existant) et de l’ambiguïté…
Kill Bill de Tarantino est d’ailleurs une tentative d’adapter à l’image ce que le rap fait avec le son. C’est la raison pour laquelle, je pense, qu’il a demandé à RZA de superviser toute la musique de son film ! Kill Bill, finalement, reprend des influences de beaucoup de films et il aurait sans doute était plus réussi si Tarantino avait vraiment utilisé une technique de Found Footage avec les extraits originaux au lieu de ce « patchwork » imitatif où il se révèle être certes un programmateur génial de films, mais pas le grand cinéaste boulimique qui a réalisé Reservoir Dogs, Jackie Brown ou encore Boulevard de la mort qui témoignent d’une digestion et d’une réappropriation formelle passionnante.


Pour aller plus loin :

*Certains films d’Yves Marie Mahe  sont visibles sur le site de son distributeur : Lightcone.

*Le Collectif Négatif est programmé au prochain festival MEM à Bilbao en Novembre.

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A propos de Marion Oddon

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