Introducing you to : Found Footage (Part. I)

L’eXXXpérimental fait son cinéma

À l’occasion de la 31e édition du festival du Cinéma du Réel, nous avions découvert un film littéralement historique : "A film ist a girl & a gun" de Gustav Deutsch. Retraçant dans un tourbillon d’images et de musiques les plus belles inventions du cinéma, et ses plus grandes muses (les femmes et la guerre), il s’agissait d’une odyssée impressionnante à travers les archives iconographiques du 7ème art, avec des extraits rares, drôles et pertinents, et un retour à la magie primaire du cinématographe. Revenons nous aussi sur ce procédé de création utilisé notamment par Guy Debord dans son film : "La société du spectacle", au travers d’un dossier d’été que nous espérons instructif et ludique // Introducing you to Found Footage.


Gustav Deutsch, "A film ist a girl & a gun", 2009

Deux activistes du Found Footage nous accompagneront tout au long de notre exploration : Derek Woolfenden et Yves-Marie Mahe. Derek, auteur d’une dizaine de films de Found Footage dont un long-métrage ("Playdead", 2005) est avant tout un amoureux du cinéma. Critique pour diverses revues spécialisées (Chronic’art, Objectif cinéma), il s’en détache pour créer sa propre revue : Inserts. Travaillant également pour la Cinémathèque Française, il a accumulé une culture qui nourrit aujourd’hui sa propre production. Son dernier film "Black’s Back" a été programmé au dernier festival de Pantin « Côté-courts ». Yves-Marie, réalisateur engagé depuis plus de quinze ans dans un cinéma frontal et sans concession, d’un minimalisme singulier, fut président de l’ETNA, un atelier de création et de formation aux techniques expérimentales, avant de fonder en 2007 le collectif négatif. Bien que leurs processus créatifs soient très différents, ils font aujourd’hui partie des acteurs français qui comptent dans le réseau fermé du Found Footage.

Derrière ces deux mots, on retrouve l’une des techniques fondamentales du cinéma expérimental. « L’expérimental », une notion qui effraie souvent, et dont les contours malléables en empêchent une définition précise. Cependant, la racine, elle est sans ambiguïté : est expérimental tout ce qui touche à l’expérience, au sens presque scientifique de test, que se soit sur la mise en scène la narration, les acteurs, ou bien le matériel brut (la pellicule, le montage…). Il s’agit donc d’un domaine renouvelable à l’infini. Un terrain de jeux pour réalisateurs exigeants ou trop conceptuels pour se contenter de l’expression donnée par le cadre du cinéma traditionnel.


Guy Debord, "La société du spectacle", 1973

A l’origine, le cinéma était un montage décousu : Il fallait donner un sens aux images muettes, et grâce aux intertitres, on pouvait leur faire dire absolument ce qu’on voulait. Méliès nous prouva même qu’il s’agissait là d’un formidable moyen de produire du surnaturel : iLe cinéma était devenu le grand usurpateur du XXe siècle. Par la suite, les hommes politiques comprirent l’importance de ce média et tentèrent de se l’approprier. La longévité du règne Berlusconi est l’exemple actuel le plus probant du pouvoir qu’exerce cet opiacé sur la population crédule. Faire du cinéma expérimental est souvent une façon de déconstruire ces chimères, de les interroger et de les dépasser.

Moyen d’expression et moyen d’action, le Found Footage est assez emblématique des problématiques qui sous-tendent les motivations des réalisateurs « expérimentaux », même s’ils ne les recouvrent pas toutes, puisqu’ils se dégagent d’un point d’action fondamentale : la mise en scène.

Voyons dès à présent un aperçu descriptif et historique du Found Footage, avant de passer la parole à nos deux réalisateurs, qui nous donneront leurs points de vue sur des sujets aussi variés que la condition des noirs à travers les siècles, mickey ou la pénétration. Cette deuxième partie sera fortement conseillée aux adultes consentants : il y aura du sexe, de la violence, et du cinéma, bien sûr…

Recette pour un bon Found Footage

Vous rappelez-vous des messages à caractère informatif des trublions Nicolas et Bruno, qui animèrent la minute de Canal +, et continuent à révolutionner la toile avec leur site très « 1.9 » ? Cette manière de composer entre vidéos préexistantes et dialogues décalés est une des formes possibles du Found Footage.

Le Found Footage est donc en premier lieu une réappropriation d’images filmées par d’autres, la création d’une œuvre nouvelle à partir d’une œuvre déjà existante. L’exemple précédent se base sur un décalage par l’humour, mais il existe bien d’autres manières de l’accommoder. Voici une des recettes possibles pour un Found Footage réussi :

Ingrédients

– Un zeste de curiosité
-Une pincée d’idéologie
– Trois cuillerées à soupe d’humour (peuvent être remplacées par ¼ de cynisme à l’occasion)
– Une demi-douzaine d’images trouvées, à sélectionner selon vos envies, entre images oubliées ou surmédiatisées…
– Un nappage musical de qualité, ésotérique ou ringard.

       Bruce Conner

  Préparation
Découper vos images, salissez les ou brûlaient les. Jetez le tout dans un chapeau, secouez le, et ressortez votre bobine collée et prête à être projetée. Réussir son film est aussi complexe que cuisiner un fondant parfait : la recette est simple, mais sans une grande dextérité, une patience démoniaque et une précision parfois ingrate, le résultat peut rapidement devenir indigeste. Le Found Footage est un genre à part, basé sur une technique certes, mais aussi et surtout sur la notion de détournement, qui peut avoir comme objectif : La dénonciation, la démonstration, ou encore l’humour. Le discours peut être narratif ou abstrait, et le film reprendre une ou plusieurs sources d’images. Ce qui compte avant tout, c’est le talent de son auteur à en dégager une force empathique, que le spectateur pourra à son tour détourner à sa guise.

Short stories et fonds perdus

Fait de récupération de rushes, il n’est pas étonnant que les premiers à expérimenter cette technique soient les artistes surréalistes adeptes de la photo collage. Mais c’est vraiment grâce à Bruce Conner dans les années 50 que le Found Footage trouve un certain engouement chez les réalisateurs avant-gardistes. Bruce Conner se servait notamment de films institutionnels, et concevait des montages où les images, extraites de leur sens premier, semblaient devenir des suites répétitives de motifs, devenant des tableaux animés presque abstraits. Grâce à la musique, ces tableaux acquéraient une dimension nouvelle, légitimant l’utilisation de la caméra (et non d’un simple pinceau). Symbole de l’importance entre ces deux médiums, le clip réalisé par Conner en 1981 pour l’une des musiques de Brian Eno et David Byrne : "Mea culpa"

Chaque réalisateur manipulant cette technique est inspiré par une lubie qu’il cherche à creuser au fils des films :

Pour Yves-Marie Mahe par exemple, l’utilisation d’extraits pornographiques est une manière de confronter la moralité de nos sociétés bien pensantes avec la production cinématographique qu’elles engendrent. Il en dévoile les paradoxes, et force les gens à regarder ce qu’ils avaient honteusement jeté.

Pour Derek Woolfenden, la volonté est plus directement politique, avec une fascination marquée pour les monstres, symboles de l’exagération des situations et des expressions, mais aussi exégèse de nos marottes dévoilées au grand jour.

Les Metamkines, autres activistes français de la première heure, s’attachent particulièrement à l’importance de la performance dans leur démarche de création. Ce qui compte ici, c’est la révélation en direct d’une création éphémère, où se marient la manipulation directe, les jeux de lumières, la musique et l’image animée, un extrait d’une de leur performance réalisée en 2008 :

 

Et pour aller plus loin, voici quelques films conseillés par nos spécialistes du recoupement :

Les coups de cœur de Derek :

_"Ixe" de Lionel Soukaz (1980)

_ "Pièce touchée" de Martin Arnold (1989)

_"The Action" de David Matarasso (2004)

_ "Public Astaire" d’Olivier Fouchard (1996)


The Action / Ixe / Pièce touchée

Les coups de cœur d’Yves Marie :

_"Sortez vos culs de ma commode" de Jean-Pierre Bouyxou (1972)
Ajout d’un générique fantaisiste à un film laissé tel quel de propagande militariste. Un journaliste a écrit qu’il comprenait que l’on se foute de la gueule de l’armée mais pas à ce point là.

_"Derrick contre Superman" de Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette (1992)
La Warner a délivré à Canal+ l’autorisation d’utiliser les extraits de son catalogue. D’où s’ensuit un film de collage, détournement dans un esprit comique plus que politique mais néanmoins critique.

 

Le grand détournement de Canal + : Derrick contre Superman

Le Found Footage : l’écologie idéologique est en marche !

Basé sur une production zéro, le Found Footage est la manière la plus écologique de faire du cinéma. Et cette implication quasi nulle dans le processus de consommation n’est pas anodine. L’engagement contre le système dominant est en effet un des traits fondamentaux de ces auteurs, avec également une hyper sensibilité qui affleure le derme de la pellicule comme un grain grippant le déroulement des images.

Le Found Footage est un processus de reCYCLAge inversé : Comme en psychanalyse, il ausculte les entrailles de son nouveau créateur pour en extirper ses traumas et ses angoisses dans une mise en abyme souvent salutaire… Cet attachement quasi systématique entre la technique et l’auteur du projet dérivé est assez intéressant, et trace de manière quasi naturelle une ligne invisible entre les réalisateurs qui ne pourront pas faire d’expérimental, et ceux qui ne pourront plus en sortir.

Partant d’un questionnement sur l’essence du cinéma, il redonne une seconde lecture aux mêmes images, dégageant des zones parallèles, des choix de lectures alternatifs, proposant du même coup aux lecteurs d’en faire de même avec cette seconde lecture. Il n’est donc pas important de comprendre l’intention du réalisateur, mais de s’interroger sur la réACTION que nous provoquent ces images, quitte à créer nous-même une troisième voix d’interprétation.

On en vient donc à la question des auteurs réels d’une œuvre, qui ici semblent impossible à pointer précisément sans omettre une part de vérité. Dans le cinéma traditionnel, le droit d’auteur est pourtant tout à fait délimité, mais il n’est pas universel. Il n’y a qu’à voir la différence entre la création d’un film en France, ou le réalisateur est l’auteur de son œuvre, et Hollywood, où c’est le producteur qui choisit un réalisateur et un scénariste pour EXECUTER une commande. Le Found Footage, en offrant la possibilité au spectateur d’un film de devenir aussi l’auteur de sa relecture, supprime du même coup tous les atermoiements concernant le droit, et semble (ré)affirmer : « la propriété c’est le vol », phrase que nous reprenons éhontément de l’ouvrage éponyme de Yann Beauvais et Jean Michel Bouhours. Et à l’aune d’une troisième déconvenue de la loi adopi, le Found Footage remet au goût du jour l’accès pour tous à l’appropriation de la culture ( voir l’article de Maggie Shiels,   Unlocking the copyright culture).

Photo introductive : Sébastien Cros, FREEDOM BONDAGE SC, 2004

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A propos de Marion Oddon

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