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Histoires de famille

La cellule familiale est un thème de prédilection chez Kore-eda. Nobody Knows (2004) met en scène quatre enfants livrés à eux-mêmes après que leur mère a quitté l’appartement.  Still Wlaking (2008) commémore, comme à chaque anniversaire de décès de l’aîné, les rancoeurs familiales enfouies. I wish, nos voeux secrets (2011) explore le fantasme de réunion de deux frères vivant séparément avec chacun de leurs parents.  Tel père, tel fils (2012) joue avec le thème de l’échange d’enfants dans deux familles socialement opposées. Kore-eda revient, dans Après la Tempête (2016), sur les relations douces-amères et les conflits qui innervent la famille, sans que la fissure traumatique n’apparaisse comme une catastrophe irrémédiable. Dans le hors-champ du passé, ses films suggèrent une vie familiale heureuse en forme de leurre au regard d’une normalité nouvelle, nécessairement craquelée, comme une évidence déjà inscrite dans le passé. Les relations ne se maintiennent que d’être bancales ou blessées : l’absence ou la perte de l’autre agit comme le moteur de relations teintées d’attachement et de rancoeur. Kore-eda en rend compte avec délicatesse, cette fois-ci à travers le portrait de la famille de Royta.

« Tout le monde ne peut pas devenir celui qu’il voudrait être »

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Royta (Abe Hiroshi, apparu dans Still Walking) est accroc aux jeux d’argent. Kyoko, son ex-femme (Maki Yoko, Tel père, tel fils) ne lui fait plus confiance, d’autant qu’il ne lui paye pas la pension de leur fils. Quant à son aînée de soeur (Kobayashi Satomi), elle tente de déjouer ses procédés retors qui consistent à soutirer de l’argent à leur mère, Yoshiko (Kiki Kilin, autre actrice fétiche de Kore-eda), une veuve lucide et modeste, qui vit seule dans une H.L. M. délabrée. Mais la soeur elle-même est beaucoup moins désintéressée qu’il n’y paraît, trouvant dans le foyer maternel de quoi se sustenter et financer les activités artistiques de ses filles. Chacun des personnages semble accablé par la vie qu’il mène, rien n’étant à la hauteur de ses espoirs. Royta se rêve en romancier à succès, mais son métier de détective le cantonne à des enquêtes sordides, plutôt croustillantes d’ailleurs, qui lui permettent de faire fi de l’éthique pour augmenter ses gains. Yoshiko, la mère, dans sa placide sagesse, porte un regard distancié sur ces déceptions de la vie qu’elle connaît trop bien. Elle attend la mort en sachant qu’elle n’aura jamais pu bouger de sa miteuse H.L.M., eu égard à ses pauvres moyens financiers et au peu d’aide que ses enfants lui auront apportée.

Ces personnages – campés par des habituels du casting de Kore-eda – se côtoient dans une étrange normalité : là où ils se mentent et se gênent, s’exprime leur dépendance. Le moment le plus éclatant, celui qui concentre l’essence de leurs relations de tendresse et d’animosité, est contenu dans la séquence du typhon. Royta, Kyoko et leur fils Shingo se retrouvent à passer la nuit dans l’appartement de Yoshiko, trop heureuse de cette opportune réunion de famille forcée – manigancée -, et sont animés de sentiments aussi contradictoires que la méfiance et l’affection. Ce qui se passe pendant la nuit oblige chacun des personnages à voir différemment la vie qu’il s’est construite.

Filiation

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Le père de Royta, décédé, plane encore par son aura sur la famille.  Ce grand absent est évoqué dans son rôle d’époux, de père et de romancier, mais toujours hors de portée, comme une ombre à laquelle Royta pourrait soutirer quelque argent en dénichant le précieux trésor légué. Aussi, quand Yoshiko donne à son fils l’unique chemise qu’elle aurait gardée du défunt, Royta pourrait bien la trouver à sa taille, même si les deux hommes n’ont pas la même carrure. Présent à travers un livre, un encrier, un souvenir, ce père permet à Royta de se rapprocher de son propre fils et d’entrevoir une histoire possible avec lui, malgré les remontrances que lui adresse son ex-femme. Dans le petit parc au pied de l’immeuble, le père et le fils, bientôt rejoints par la mère, bravent la tempête et s’abritent dans un jeu où Royta avait l’habitude d’aller avec son père. Royta goûte alors à la paternité et à la transmission dans un paradoxal moment de paix, tandis que la pluie bat son plein et que des billets de loterie gagnants – petit vice qu’il ne peut s’empêcher de transmettre à son fils – se sont envolés. Habile, que la construction de cette séquence intimiste : les personnages sont réunis dans un abri selon leur gré, et non plus sous la contrainte de Yoshiko restée dans l’appartement, et c’est le typhon qui capte toutes les agitations diluées dans les séquences précédentes.

Après la tempête

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Avec une succession de plans fixes et le plus souvent frontaux, Kore-eda introduit une distance entre l’image et le spectateur. Il construit un univers apparemment figé, des scènes d’intérieur relativement théâtralisées, une photographie dominée par les teintes froides, pour composer ses scènes d’un naturalisme peu innervé de bifurcations dynamiques. Soumis à des ratages successifs, en proie à des sentiments désabusés, les protagonistes évoluent en vase clos. Les héros de Kore-eda sont irrémédiablement solitaires et le réalisateur réussit à exprimer leur amertume, sans qu’elle ne soit entachée d’un pessimisme absolu. Il y a toujours un horizon, fût-il rêvé. Réunis deux à deux, parfois à trois, les personnages se livrent à des échanges d’un prosaïsme d’une âpre platitude, où perce sensiblement l’humour, par échappées. Certes, le rythme s’étire pour composer leurs portraits avec certains effets répétitifs, et peut donner l’impression d’un enlisement dans le quotidien : la mère de Royta est comme incrustée dans son appartement et éternellement vouée à son rôle domestique ; ses enfants rodent constamment autour d’elle de façon intéressée, peu enclins à l’extirper de son univers solitaire ; l’ex-femme de Royta n’a de cesse de lui réclamer les arriérés de pension alimentaire et ne se prive pas pour en parler à leur fils. Surtout, Royta échoue inlassablement à regagner la confiance des siens. Les scènes comiques liées aux enquêtes de Royta et les relations – filiale, ou de séduction – qu’il construit avec ses partenaires de travail instillent de la légèreté dans ce film. À y regarder de près, Après la Tempête n’est pas dénué de dérision, soulignant ce qu’il y a de profondément humain dans notre médiocrité. Et quand les trombes d’eau lavent les hommes de ce qui les empoisse, il y a de la place pour un changement de décor et de regard.

A propos de Miriem Méghaïzerou

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