Hélène Cattet et Bruno Forzani – "Amer"

Une étrange demeure. Une malédiction et une mystérieuse présence. Une petite fille apeurée observant à travers les trous de la serrure. Un couple torturé. Un beau cinémascope… et la musique de Morricone et Cipriani…Tous les ingrédients semblent présents pour attirer dans ses filets l’amateur d’inquiétante étrangeté, d’atmosphères troubles à l’italienne telle qu’elles fleurissaient dans les années 70. Outre l’utilisation – à la Tarantino – de BO préexistantes, Amer fourmille en effet de citations, puisant plan par plan, son par son, dans d’autres œuvres : on s’amusera pêle-mêle à reconnaître Suspiria, ses soupirs et ses chambres filmées à travers une ampoule, les gialli de Martino, le look de leurs personnages patibulaires, leurs routes en plein soleil et leurs zooms outrageants, ou encore une autre baie sanglante propice aux poursuites sans issue, filmée dans des éclairages bleutés crépusculaires… Bref, dès le départ Hélène Cattet et Bruno Forzani plongent ouvertement, délicieusement, dans l’archétype et leur projet d’opérer une variation à partir des codes et de l’esthétique du giallo avait tout pour séduire. La photo est splendide – il n’y a qu’à regarder les photogrammes pour s’en apercevoir, on aimerait se les imprimer et les encadrer – et nous renvoie évidemment des années en arrière vers les couleurs argentesques et bavaesques…

Alors, comment expliquer que la sauce ne prend pas ? Même si la cinéphilie ne fait pas toujours bon ménage avec le cinéma offrant souvent des résultats plus proche du patchwork poussif (cf Christophe Gans) que de la naissance d’un univers propre, c’est typiquement le film que nous aurions aimé défendre. Pourtant, malgré quelques éclairs de beauté stupéfiante, Amer reste irrémédiablement figé et ne provoque, au mieux, que le plaisir de la reproduction. On en viendrait presque à regretter le sympathique Terror de Norman J. Warren qui, lui aussi, avait bien retrouvé les couleurs de Suspiria ! Amer soulève une vraie question, celle du rapport qu’entretiennent les cinéastes-cinéphiles aux œuvres qu’ils adulent : possèdent-t-il la distance nécessaire pour dépasser le stade de l’admiration ou bien justement on-t-ils définitivement perdu la naïveté du regard vierge qui permettait de le servir ? C’est justement là qu’est l’énorme paradoxe d’Amer, qui s’attarde sur un genre populaire génial parce qu’à la fois modeste et expérimental avec une prétention déroutante, exposant une sorte de mode d’emploi des codes qui étirerait détail par détail chaque élément du giallo en lui attribuant une scène.

 

Imaginez Jean-Baptiste Thoret adaptant son livre sur Argento en se donnant pour but de réaliser à nouveau les séquences auxquelles il se réfère pour les comparer. C’est un peu la sensation qu’engendre Amer…En observant ces énumérations par thème, ce best of giallo (le gant, l’œil, la psyché, le traumatisme, l’érotisme… ) on se dit qu’ Hélène Cattet et Bruno Forzani auraient mieux fait d’écrire un ouvrage ou de réaliser un documentaire sur le genre dans lesquels ils auraient mis en parallèle les extraits plutôt que de se lancer une fiction-collage tout en « remaking ». L’expérimentation dans le cinéma de genre peut-être se révéler parfois passionnante : il n’y a qu’à voir comment Jess Franco parvient à générer des milliers de sensations en se libérant des règles : images mentales, poésie surréaliste, paysages abstraits… Nous nous retrouvons ici face à un exercice de style désincarné et rébarbatif qui, s’il s’essaie à la déstructuration formelle, n’offre aucune alternative à l’absence de narration.  Par exemple …

… l’œil: je filme des yeux, des regards, des yeux écarquillés, cachés derrière des portes, à travers des serrures pour bien montrer à quel point le giallo est par excellence le genre dédié au voyeurisme. Etiré jusqu’à plus soif, le défilé d’yeux des personnages finit par faire flancher ceux du spectateur. Le giallo aime à multiplier les gros plans sur les mains, les visages, les gants des tueurs avec le bruit décuplé du cuir, les lames coupantes des armes blanches. Hélène Cattet et Bruno Forzani ne se contentent pas de reprendre ces ingrédients, ils en exaspèrent la dimension fétichiste au point de fétichiser le genre lui même. Lassant. En alignant les figures archétypiques ils montrent effectivement qu’ils ont compris les codes mais la conséquence est d’offrir un giallo qui prend la pose, expurgé de toute sa dimension ludique et échouant à créer la beauté de l’abstraction. Fidèle à un certain esprit gothique le prologue joliment amené vient finalement occuper le premier tiers du film sans absolument aucune progression dramatique, avec un art consommé de la redondance.

 

Il est particulièrement rageant d’être agacé par les éléments mêmes qui font originellement la force du genre, qui fascinent toujours autant chez les cinéastes italiens mais qui ici se muent en pures postures répétitives jusqu’à aboutir à une esthétique publicitaire. En décryptant, surinterprétant à outrance, Amer aboutit au contraire du résultat espéré, évacuant tout le mystère, la magie et métamorphosant l’hommage en contresens. Ah ! Les portraits de Freud dans l’escalier pour en signifier, démontrer, surligner toute la dimension psychanalytique comme si nous n’avions pas compris les névroses qui s’y trament. A ce titre, le scénario prétexte une énième plongée dans les dérèglements de la psyché pour aligner les scènes fantasmatiques, en y ajoutant une pincée de climat psychologique à la française plein de tension sexuelle. En caricaturant un peu, Amer aurait pu s’appeler « La fille qui se prenait pour un giallo » et matérialise une sorte d’accouplement improbable entre Catherine Breillat et Sergio Martino. De la même manière, le célèbre étirement du temps et la mise en scène opératique sont une nouvelle fois gonflés dans des scènes interminables sensées provoquer le trouble : lorsque l’héroïne aguichante, sorte de clone de Béatrice Dalle jeune, joue les regards mutins devant un pseudo gang de motards provinciaux et mal rasés, le rire prend le dessus. Plutôt que de concevoir une œuvre qui comme ses prédécesseurs plongeaient délicieusement et sans prétention dans les méandres freudiens, les cinéastes décortiquent très lourdement chaque symbole d’érotisation de l’objet et de la violence, le reliant maladroitement à la structure mentale de son personnage principal. Quant à la bande son, Amer est au bruit du cuir ce que Microcosmos était à celui des insectes, et ferait presque passer le travail sonore de Lynch pour du Méliès. Une lame de rasoir glissant sur des dents et l’intention expérimentale tourne à la parodie. Le plaisir du giallo tenait justement de cet art sensuel et d’une évidence des métaphores d’où naissait une complicité avec le spectateur. Le débarrasser de tout mystère en « dévoilant » tous les artifices, tous les mécanismes, sans laisser le temps de réfléchir, c’est un peu comme si l’on comptait les strophes d’une poésie, en étudiait les acrostiches, et mesurait les rimes avant même de profiter de sa musicalité et de son univers. Amer se voudrait un voyage sensoriel au pays du giallo, mais faute de lui redonner vie, il lui offre un tombeau glacial.

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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