Georges Méliès – "La Vie et l’œuvre d’un pionnier du cinéma" (Editions du Sonneur)

Le petit ouvrage d’une centaine de pages qui vient de paraître aux formidables Editions du Sonneur (*) nous offre un exercice de style assez rare, peut-être même unique dans l’histoire du cinématographe : celui d’une biographie écrite par la personne même dont la vie est retracée, sans qu’il s’agisse pour autant d’une autobiographie. A dire vrai, on ne sait pas trop quelle coquetterie a guidé Georges Méliès à se faire passer pour le biographe anonyme d’un pionnier du cinéma nommé… Georges Méliès. On peut soupçonner que cette fausse objectivité lui a ainsi permis de s’envoyer quelques fleurs (ainsi qu’à ses enfants) mais on aurait mauvaise grâce de lui en vouloir vraiment pour cet accès de vanité, lui dont l’importance dans l’histoire de son art (qui n’en est devenu un que bien après que la fatalité ne mette un terme à son activité de cinéaste) est incontestable. Et incontestée.

Georges Méliès a donc écrit cette précieuse Vie et l’œuvre d’un pionnier du cinéma en 1935 dans le cadre d’un Dictionnaire des hommes illustres (l’intitulé furieusement IIIème République fait évidemment sourire aujourd’hui), à peine trois ans avant sa mort. Et cinq ans seulement après la réhabilitation triomphale d’un homme oublié de presque tous, anonyme marchand de jouets et de bonbons à la gare Montparnasse, dont on croyait les films disparus. On connaît cette histoire, digne d’un conte de fées et néanmoins bien réelle, notamment depuis qu’elle a été évoquée par Brian Selznick dans son roman L’Invention d’Hugo Cabret et dans l’adaptation cinématographique qu’en a faite Martin Scorsese l’an dernier. Méliès lui consacre évidemment la dernière partie de son texte, traversée à la fois par l’émotion de voir son génie enfin reconnu (juste à temps, avant qu’il ne soit célébré de façon posthume) et le regret amer de toutes ces années gâchées passées loin de son fabuleux studio de Montreuil dont il avait lui-même conçu les moindres détails.

Georges Méliès dans "L'Homme à la tête en caoutchouc"
Georges Méliès dans "L’Homme à la tête en caoutchouc"

S’il est d’ailleurs un sujet sur lequel Méliès insiste beaucoup, c’est bien son ingéniosité d’inventeur et ses prouesses techniques ayant fait accomplir au cinéma des pas de géant à la fois dans son processus de fabrication (la liste des inventions de Méliès donne le tournis et en fait une sorte de Vinci du cinéma !) et dans sa matérialisation à l’écran, dans le plaisir pris par le spectateur à la vision de ses films alors sans équivalents.
Et c’est l’un des grands intérêts de ce texte que de lire comment Méliès se considérait lui-même : comme un artiste, certes, mais peut-être au moins autant comme une sorte d’"ingénieur" du cinéma. Les anecdotes sur ses films eux-mêmes sont assez peu nombreuses, et c’est évidemment une petite frustration pour le lecteur de 2012. On est d’ailleurs extrêmement surpris de découvrir un Méliès souvent condescendant pour la partie de son impressionnante filmographie pour laquelle il est pourtant universellement connu et célébré. Ses films "fantaisistes" ne valent surtout pour lui que par les avancées techniques qu’ils lui ont permis d’accomplir (aussi bien dans l’équipement utilisé pour les prises de vue que pour ses effets spéciaux, souvent d’une stupéfiante modernité). La moindre des surprises n’est d’ailleurs pas de constater que son Voyage dans la Lune, l’un de ses quelques films dont certains photogrammes symbolisent à eux seuls le cinéma (il n’est qu’à penser au plan de la Lune recevant la fusée dans l’œil), est juste comme cité en passant, dans une longue liste de ses œuvres qu’il considérait lui-même comme les plus importantes, mais ne donne lieu à aucun développement particulier.

"L'Affaire Dreyfus"
"L’Affaire Dreyfus"

Méliès le prestidigitateur avait beau venir du monde forain, le grand destin qu’il s’assignait comme cinéaste n’était pas de se contenter de reproduire et perfectionner à l’écran ses tours d’amuseur. Mais plutôt celui d’"éduquer les masses", à travers des films voulant recréer le plus fidèlement la réalité (même si c’était dans son studio de Montreuil). Il était ainsi très fier de sa reconstitution de l’éruption de la montagne Pelée survenue en 1902 pour son Eruption volcanique à la Martinique réalisée juste après, en "léger différé", comme nous dirions aujourd’hui. De même son film de 1899 sur l’affaire Dreyfus lui tenait très à cœur, lui qui fut un ardent dreyfusard. La fameuse opposition de plus d’un siècle entre le "réalisme documentaire" des frères Lumière et le fantastique débridé de Méliès vole ainsi en éclat (ou subit au moins une sévère relativisation), et ce n’est pas le moindre mérite de ce petit livre très riche en informations.

(*) A son catalogue déjà assez riche, ce petit éditeur indépendant compte aussi bien des textes peu connus de grands auteurs (Stendhal, Zola, Hugo, London, Mark Twain…) que des ouvrages peu lus mais très influents, parmi lesquels on peut citer Elephant Man, écrit par le docteur Frederick Treves qui a soigné John Merrick (et a donc fortement inspiré les pièce et film du même titre) ou Les Eperons, de Tod Robbins, adapté par Tod Browning pour son extraordinaire Freaks.

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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