La célébration du centenaire, en août 2002, de Leni Riefensthal, la réalisatrice de deux des plus célèbres films de propagande nazie, à savoir Le Triomphe de la volonté et Les Dieux du stade, l’amène à un état de grâce auprès de certains cinéphiles, mais crée émoi et stupéfaction auprès de l’intelligentsia de gauche. Le Monde diplomatique se fend alors d’un article à charges et évoque une « indécente réhabilitation ». Partie visible de l’iceberg, elle est l’auteure d’une poignée de films parmi les 1200 long-métrages de propagande nazie tournés entre 1933 et 1945.

Douze ans plus tard, Felix Moeller prolonge son exploration de l’histoire méconnue de ce cinéma à l’odeur de souffre, source de débats, qui dérange les consciences et pose toujours des problèmes d’ordre moral. Le réalisateur fait ses premiers pas en tant qu’acteur dans les films de Margarethe von Trotta, sa mère. Une filmographie marquée par des thèmes portant sur la Seconde Guerre mondiale. Il n’est par conséquent pas étonnant de le voir co-produire, entre autres, Diplomatie, de Volker Schlöndorff, qui est aussi son beau-père, et de se pencher, à travers ses propres réalisations, sur cette sombre période de l’histoire allemande. D’ailleurs, le producteur-réalisateur évoque déjà les films du IIIéme Reich en abordant le cas du cinéaste Veit Harlan dans Harlan – Im Schatten von Jud Süß, documentaire réalisé en 2008 et toujours inédit en France.

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Aujourd’hui, nombre de ces productions restent à l’abri des regards mal intentionnés, conservées dans un bâtiment qui ressemble à un bunker. En séquence pré-générique, le réalisateur souligne l’inflammabilité des pellicules au nitrate qui y sont stockées, comme pour mettre en évidence l’aspect explosif de son sujet.

Avec des propos d’archivistes, de cinéastes, de cinéphiles et d’historiens, Felix Moeller tente de désamorcer cette bombe idéologique que représente la production nazie. Ces points de vue et prises de position sont croisés avec les réactions de publics issus d’horizons différents, mais aussi avec l’intervention d’ex militants d’extrême-droite.

De nombreux extraits de films, parmi les plus représentatifs, sont répartis tout au long du documentaire. Ils attestent de la multiplicité des thèmes abordés, de l’antisémitisme aux discours pro-guerre ou nationaliste, mais aussi de leurs qualités techniques, condition essentielle à la réussite de cette entreprise de lavage de cerveaux. Des œuvres qui exaltent des valeurs tout en proposant des images ou des situations particulièrement violentes, souvent vendues sous l’étiquette du divertissement.

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Avec les témoignages d’enfants de stars qui ont joué dans certaines de ces productions et qui offrent un regard sur l’histoire du cinéma Allemand, Les Films interdits dresse un état des lieux de la perception d’autrui. Si la puissance évocatrice du cinéma et des images se trouve bien au centre du documentaire, il dévoile également à quel point certaines idées peuvent encore convaincre, comment des clichés, aussi surannés soient-ils, peuvent atteindre les consciences voire être banalisés. Par ailleurs, leur ténacité se vérifient encore de nos jours, la propagande prenant dorénavant le masque de l’humour ou de la caricature comme en attestent les sketches de Dieudonné ou certains dessins qui dépeignaient durant les présidentielles françaises Emmanuel Macron avec tous les lieux communs associés aux Juifs du fait de sa proximité avec le monde de la finance.

Surtout, dans un contexte où les idées d’extrême-droite se banalisent, que signifie cette interdiction aujourd’hui ? Quelle place laisse-t-elle au spectateur ? A l’heure où le cinéma est de plus en plus assimilé à un simple produit d’évasion, Felix Moeller, en adoptant la forme d’un documentaire exhaustif et très documenté, soulève des questions complexes, interroge le rapport de chacun à l’image ainsi qu’à sa propre morale.

Le DVD : Par sa nature documentaire, le film se suffirait-il à lui-même ? L’édition se révèle des plus minimalistes avec la seule version longue et inédite du documentaire, celle de 52min intitulée Les films interdits du IIIéme Reich et diffusée en juin 2015 sur la chaîne franco-allemande Arte brillant par son absence. Le film est présenté dans son format 1.77 encodé en 16/9éme et chapitré, avec sa piste sonore allemande en 2.0 sous-titrée en Français.

Les films interdits – L’héritage caché du cinéma nazi
(Allemagne – 2014 – 94min)
Titre original : Verbotene Filme
Scénario et réalisation : Felix Moeller
Direction de la photographie : Isabelle Casez
Montage : Annette Muff
Musique : Björn Wiese
Disponible en DVD chez ESC éditions.

A propos de Thomas Roland

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