Eric Rochant – "Möbius"



Le cinéma populaire, en France, est victime depuis quelques années du mépris des chaînes de télévision, ou de grands producteurs plus familiers des grandes places financières que des plateaux de tournages. Le cinéma, pour ces derniers, n’est qu’un moyen de choper de la bonne coke et de se faire mousser au Festival de Cannes. Ensemble, ils travaillent à tuer la créativité des scénaristes et des cinéastes en leur imposant des contraintes financières, obligeant ceux-ci à enchaîner des champs-contrechamps télénovelesques et des plans moyens, où cachetonnent des comiques de pastilles télévisuelles. Au mieux, le cinéma populaire français peut espérer employer une star sur le retour, au pire, Gérard Depardieu.
Finalement, avec l’oscarisé Jean Dujardin, Eric Rochant s’en tire pas trop mal. Ceux qui ont entre les mains le devenir des films français confondent souvent populaire et populiste. Là est le véritable drame : il ne s’agit ni de salaire, ni d’ego blessé, mais d’esthétique et d’idéologie, de choix artistiques et financiers. De cinéma, de risque. 

 

Eric Rochant s’est toujours investi dans le cinéma populaire, prenant des risques pour faire les films qu’il aime, et qui s’adressent à l’intelligence du public. Alors que le capitalisme sauvage élargissait son pouvoir sur le monde, et qu’il était de bon ton de célébrer la liberté d’entreprendre, l’argent et la fin des idéologies, Eric Rochant filmait la fin des espérances et le chômage de masse. Il visait la France avec sa télécommande, appuyait sur pause et levait le poing, non pour lutter, mais pour adresser un doigt d’honneur à l’idéologie des winners. Les soixante-huitards avaient eu l’An 01, nous avions quant à nous Un Monde Sans Pitié. Ambitieux, Rochant se lança ensuite dans ce qui resterait sans doute comme son chef-d’oeuvre, Les Patriotes. Une nouvelle fois, le cinéaste refusait de jouer au con avec le spectateur, et lui proposait un film d’Intelligence. Pas de James Bond, ni de Jason Bourne, et encore moins d’explosions. Juste la réalité du terrain et l’héritage du cinéma de Jean-Pierre Melville. Baigné dans une sublime musique de Gérard Torikian, Les Patriotes reste, aujourd’hui encore, l’un des grands classiques du cinéma d’espionnage. Les financiers qui osent parler de risque pour évoquer leur travail ne savent pas de quoi ils parlent. Lorsqu’ils perdent de l’argent, les cinéastes risquent leur carrière. Et c’est un peu ce qui est arrivé à Eric Rochant. Il lui a fallu porter sur ses épaules la série Mafiosa, dont on connaît le succès, pour retrouver le chemin des écrans.
 
Entre-temps, Rochant a cherché à creuser ses passions. Un coup de chance allait lui permettre de tenter son grand retour : la crise financière. Avec la faillite de Lehman Brothers, l’éclatement du scandale des subprimes, ajouté aux connaissances qu’il avait pu acquérir auprès du casting de Mafiosa (dont une partie est actuellement poursuivie en justice), le cinéaste allait concevoir Möbius. On y retrouve son désir de vulgarisation d’un monde des plus complexes, autant que son refus de céder à la pyrotechnie. La première chose qui frappe ici, c’est qu’entre Les Patriotes et Möbius, la perte de contrôle des états sur le cours de la géopolitique est devenue flagrante. Les services secrets sont plus volontiers subordonnés aux grands chambres financières qu’au patriotisme et à ce fameux Homeland. La seconde évidence, c’est qu’Eric Rochant court après une gloire passée, celle des Patriotes. Ce qu’il y a de plus touchant dans Möbius, c’est ce que dit le cinéaste de l’état de ses espoirs, de son idéal du cinéma populaire. D’un moment où il était encore possible de produire Les Enchaînés d’Alfred Hitchcock, et de se faire comprendre autant des producteurs que des spectateurs. Ce monde-là, au même titre que celui des Patriotes, n’existe plus. A l’image de son personnage, Eric Rochant a compris qu’il s’est fait retourner, et qu’il bosse désormais pour l’ennemi.

 

A propos de Gaël Martin

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