Entretien avec Milagros Mumenthaler autour de "Trois Soeurs" Leopard d'or Locarno 2011


Laura Tuffery : La plupart des films ayant pour thème le deuil abordent rarement la période de reconstruction. Pourquoi avez-vous choisi de traiter du deuil et de ce moment très particulier où il faut faire face à l’absence pour votre premier long métrage?
Milagros Mumenthaler : Le deuil immédiat raconte quelque chose de très différent qui m’apparaissait beaucoup moins intéressant à raconter que l’absence. Le deuil et l’absence sont des sentiments très différents. Le point central qui relie les sœurs dans le film est justement ce sentiment d’absence, ce quelque chose qui manque et qui les réunit. Ce thème me paraissait beaucoup plus riche à traiter, car c’est justement ce manque qui les pousse à rebondir plus rapidement, à accéder au monde adulte, à prendre des décisions. Je trouvais intéressant de raconter ce moment où elles se retrouvent orphelines, dans une grande vulnérabilité, ce qu’est leur relation et ce qu’elle devient quand le cœur familial n’est plus là et que l’équilibre s’est rompu.
 
LT : Vous évoquez davantage l’absence et tout ce qu’elle génère au sein d’une famille – plus précisément au sein d’une fratrie – et notamment la peur que l’édifice familial – représenté par la maison –  ne s’effondre totalement, chacun cherchant à se reconstruire et à combler le manque à sa manière non ?
MM : Oui, il est certain que sans le vide laissé par la mort et l’absence de la grand-mère, les trois sœurs auraient pris des décisions différentes : Violeta jamais ne serait partie, Sofia n’aurait pas quitté l’université pour se mettre à travailler. Elles prennent des chemins différents de ceux qu’elles avaient imaginés, c’est une période où elles se remettent en action alors que dans le deuil tout se fige et se ferme.


 © Catherine Faux

LT : Ces trois sœurs ont des caractères très différents marqués également par la place qu’elles occupent dans la fratrie. Violeta la plus jeune et la plus sensible, n’ouvre-t-elle pas une porte à la reconstruction familiale, par son départ inattendu, obligeant les deux sœurs à resserrer leurs liens et le lien familial, autour du vide que provoque son départ ? Etait-ce votre intention ?
MM : Violeta est celle qui fait le premier mouvement et fait bouger une situation qui doit évoluer, car c’est elle également qui amenait un certain équilibre entre les deux autres, une certaine harmonie. Quand elle s’en va, c’est toute cette harmonie qui se brise laissant les deux sœurs face à une situation qu’elles doivent désormais résoudre et à laquelle elles ne s’attendaient pas, puisque c’est la plus jeune et la moins rebelle qui finalement quitte la maison en premier.
 
LT : Le thème de l’incommunicabilité du deuil est très présent dans le film. Vous montrez notamment dans cette scène centrale ou les trois sœurs écoutent une chanson côte à côte sur le canapé cette impossibilité à partager l’absence et où chacune se protège des émotions de l’autre…
MM : En effet, aucune des trois ne parvient à partager ce qu’elle éprouve alors qu’elles ressentent les mêmes sentiments. Dans cette scène centrale que vous évoquez, j’ai voulu montrer qu’une chanson peut transporter ailleurs et que dans leur passé les choses ne furent pas toujours ainsi, qu’elles ont partagé énormément de choses et peut-être que cela leur manque et leur pèse beaucoup aussi.


© Catherine Faux

LT : La maison joue un rôle fondamental dans votre film – on peut même dire que c’est le quatrième personnage – et semble épouser une géographie des sentiments, elle apparaît tantôt gigantesque ou minuscule, synonyme de la présence de la grand-mère et de la vie absentée ou de repli dans une zone neutre, avez-vous ainsi pensé les pièces de la maison, comme lieux où se matérialise la mémoire ?

MM : la maison tient un rôle fondamental, elle représente la présence de ceux qui ne sont plus. Tout ce qui a trait aux meubles et objets de la maison raconte au fond qui était cette grand-mère et il était très important pour moi derrière ce portrait de la grand-mère de deviner aussi quel type d’éducation les trois sœurs avaient reçu. Quand on parle de personnages pour moi il est important de savoir d’où ils viennent. Apparaît aussi le portrait du type de femme qu’était la grand-mère à travers les objets et les pièces de la maison qui avait conservé sa propre vie de femme, même si elle a élevé ses trois petites filles avec beaucoup d’amour, on sent que la maison était la sienne et qu’elle avait aussi compartimenté les espaces de chacun. La cuisine est le lieu le plus important, parce que c’est l’endroit où on se retrouve tous, finalement. Elle a été construite de toute pièce dans le film parce que je la souhaitais avec des ouvertures. C’était très important pour le film, que la tension et ce climat un peu hostile soit généré par les relations entre les trois sœurs que par une maison très obscure. Je ne souhaitais surtout pas d’enferment total mais que l’extérieur entre par les fenêtres. Elles sortent, rentrent, vont et viennent et c’était très important de le figurer car elles ont une vie à l’extérieur de la maison, il était important de le savoir mais pas de le montrer à l’écran. Lorsque l’on parle de la famille, on parle du foyer, de la maison, et chacun y a un rôle, une place déterminée aussi par le regard que la famille porte sur les uns et les autres. Voir comment Sofia se comporte avec ses amis à l’extérieur ne m’intéressait pas du tout, c’est un autre sujet qui n’a rien à voir avec le film.

LT : Le temps joue un rôle fondamental, il semble s’être figé et il est difficile de le déterminer avec exactitude. Comment êtes-vous parvenue à scénariser ce décalage entre le temps réel et le temps du deuil ?

MM : Depuis la mort de la grand-mère, rien n’a bougé jusqu’aux médicaments que l’on voit sur le guéridon. Le film démarre en été, ce qui permet d’accorder une lenteur et une torpeur propre à l’été, d’autant qu’à Buenos Aires il fait très chaud et humide. Ensuite, oui il y a des éléments qui proviennent essentiellement de la lumière et des informations extérieures qui permettent de saisir qu’on est à la rentrée universitaire, ou par un coup de fil qu’il s’agit des fêtes de noël. Je n’ai jamais cherché, par respect pour les personnages et la manière de chacun d’éprouver la réalité, à expliciter davantage. Ce temps de la reconstruction peut apparaître comme un moment où on est plus fort alors que tout est encore à fleur de peau, qu’on est encore très vulnérable et qu’il s’agit de tout recomposer.

LT : Vous avez choisi comme personnage central absent, celui de la grand-mère, membre important de la famille, incarnant les racines, surtout lorsque l’on évoque l’exil et l’Argentine, était-ce un choix qui vous était personnel compte-tenu de votre histoire ou est-ce un thème de l’histoire collective qui peut surgir de manière inconsciente?

MM : Mes parents sont des exilés politiques mais jamais je ne me suis sentie fille d’exilés comme cela est souvent le cas. Beaucoup d’exilés sont rentrés en 1983, mes parents sont finalement restés en Suisse. Il n’y avait pas dans ma famille de militantisme et je n’ai pas écrit le film en pensant au contexte politique de l’Argentine mais d’avoir vécu entre deux cultures, je pense qu’inconsciemment oui, il y a un manque qui s’est exprimé. Quand nous allions en vacances en Argentine, c’était un peu comme un paradis, l’endroit où nous étions les petits enfants choyés parce que nous ne pouvions pas y vivre…



© Catherine Faux

LT : Etes-vous la seule de votre famille à vous être installée en Argentine ?

 

MM : Après mon frère, oui.

LT : Vous êtes donc la Violeta du film ?

MM : Oui, oui (sourires)…C’est une question que l’on me pose souvent, mais je pense que j’ai mis beaucoup de moi dans chacun de ces personnages, et donc je peux me reconnaître ponctuellement en chacun d’entre eux.

LT : Je sais que vous êtes cinéphile alors avez-vous eu en tête « La chambre du fils » de Nanni Moretti, qui traite aussi de l’absence matérialisée dans la maison ? On ne peut s’empêcher d’y penser notamment dans la scène centrale évoquée plus haut…

MM : Je me souviens surtout du plan séquence de la fin, très beau, quand la famille voit la jeune fille partir, il y a là une très belle narration mais non ce ne fut pas une référence même si j’aime Nanni Moretti. En général je suis plus sensible aux cinéastes qui travaillent davantage à partir de l’image, or je crois que chez Nanni Moretti tout repose sur le scénario. C’est un très bon réalisateur mais je me sens plus proche de réalisateurs comme Tarkovski, Gus Van Sant, Desplechin, des réalisateurs plus versés dans le cinéma intime, intimiste.

LT : C’est un film sur des femmes – les trois sœurs et la grand-mère – réalisé par une femme. L’élément masculin est un peu « hors champ » dans votre film, il est là à titre d’observateur mais son regard ou son rôle apparaissent très secondaires, il n’est en aucun cas l’élément qui vient les reconstruire non ?

MM : Rires… Cela, ça n’arrive jamais dans la vie !

LT : Mais cela peut arriver au cinéma ?!

MM : Non (rires)… Oui c’est vrai que le film est très « féminin » mais l’élément masculin intervient sur le plan affectif et amoureux notamment dans le cas de Violeta. Je crois que le personnage de Francisco, comme beaucoup d’hommes d’ailleurs, a un côté féminin plus développé que son côté masculin, il est là, il écoute et cherche à comprendre avec une certaine distance.

LT : Vous pensez déjà à votre prochain film ?

MM : Oui. Je suis dans un travail d’écriture en ce moment, quelque chose de moins linéaire et de plus expérimental, qui comporte tout un travail autour de l’image…

LT : Quel est le thème ?

MM : C’est une adaptation libre d’un livre de poèmes et de photographies d’une photographe qui constituent un ensemble de ses souvenirs, des souvenirs de famille qu’elle a recueilli lorsqu’elle est retournée dans la maison où elle passait ses vacances. Dans cette maison, elle retrouve l’unique photographie d’elle et de son père qui a disparu quelques mois plus tard. Le livre n’évoque pas la question politique directement mais de ce qui reste, du manque de quelque chose, de la mère qui demeure, de cette maison. J’ai envie de travailler ce film de manière plus plastique d’ailleurs…

LT : Donc encore un film sur le thème de l’absence ?

MM : Il y a des choses qui reviennent ainsi sans savoir pourquoi elles reviennent mais elles reviennent… 

Propos recueillis le 06/07/2012
Photographies Catherine Faux

Trois Soeurs

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