Entretien avec Maria Victoria Menis

A l’occasion de la sortie de La Camara Oscura ce mercredi dans les salles, Maria Victoria Menis nous a accordé un entretien. Elle nous parle de ce qui l’a intéressé dans ce projet, de sa conception du cinéma et de l’Art en général et revient plus précisément sur les liens et le rapport entre beauté et laideur, thème central de son film.
La Camara Oscura a obtenu  le Grand Prix et le Prix du Public au Festival "Paysages de cinéastes" 2009 de Chatenay Malabry, ainsi que le Grand prix au 1er Festival du cinéma Latin de Saint Valéry en Caux. 

Comment est né ce projet ? Qu’est ce qui vous à intéressé dans le roman d’Angelica Gorodischer ?

En fait, ça n’est pas vraiment un roman, plutôt une nouvelle. Je l’ai lu il y a quatorze ans et j’avais trouvé très intéressante l’histoire d’une femme qui voudrait être invisible parce qu’elle a souffert le regard de sa mère qui la voyait mal, la trouvait moche. Elle voudrait donc être une femme cachée, jusqu’à ce qu’elle rencontre ce photographe qui au contraire ne cesse d’observer le monde par son appareil, et va ainsi changer sa vie. C’est le regard de cette personne à travers le prisme de l’appareil photo qui va la rendre belle. Et je trouvais que c’était un couple intéressant et très cinématographique.
 
 
S’agit-il pour vous d’opposer plusieurs beautés, les visibles et les invisibles?
Oui , moi je crois que la beauté n’est pas une chose physique et de toute manière il me semble que chacun peut avoir sa propre perception de la beauté : cela peut-être la nature, le sentiment, l’Art, la poésie, des millions de choses, la façon que tu as de ressentir la vie, d’entendre… c’est pour cela que j’ai mis différents moments dans le film qui montrent plusieurs visions différentes de la beauté pour explorer tous les points de vue et les regards subjectifs de chacun. Par exemple quand tu vois mon film, tu peux dire que c’est une femme moche, ou une femme belle, une femme intelligente, une femme toujours silencieuse, mais il y a beaucoup de moments dans le film qui parlent de la beauté sans en parler.
 
A quoi correspond pour vous l’intervention impromptue de l’animation dans le film ? Des échappées dans le rêve, l’évasion ? Déjà le signe d’une différence de perception du monde ?
Dans la nouvelle, il n’y a pas cette notion d’échappée dans le fantasme, mais je croyais que c’était intéressant de dévoiler son monde très personnel et son angoisse, car c’est une femme qui souffre. Nous voulions donc, avec le co-scénariste, montrer son univers et nous avons imaginé une petite fantaisie, un petit conte de fée comme Blanche Neige mais dans lequel on peut percevoir l’angoisse de l’héroïne. Ça n’est pas évident d’utiliser d’emblée l’animation mais pour moi le film parle du regard humain et de ses différences, ce qui me permettait d’avoir une pleine liberté dans la forme. J’ai utilisé tout ce que l’image pouvait me donner : la photographie, l’animation, le film surréaliste, l’ombre chinoise, l’image sur le cahier d’école, les planètes que font les enfants, et bien sûr la fameuse chambre obscure, technique de la photographie qui montre une image inversée… J’ai joué avec les images en les mélangeant pour montrer toutes les différences de perception de la réalité. Il y a mille réalités.
 
Votre cinéma épouse l’effacement de votre héroïne, discret, pudique, secret ?
Pour faire un film il est pour moi très important de comprendre ce qu’on veut dire pour savoir comme décrire cette chose. La forme est pour moi une conséquence du contenu, du sens de l’histoire. Pour moi c’est l’histoire d’une personne silencieuse, d’une personne contemplative, qui est cachée, invisible. Le film devait donc être comme elle. C’était très important de montrer que derrière l’histoire racontée il y a d’autres histoires, d’autres personnes et encore d’autres personnes. Derrière l’histoire se passe d’autres choses que l’on peut découvrir à la fin du film. Il faut faire rupture avec la réalité car il n’y a pas un seul regard.
 
N’avez-vous pas envisagé avec un tel sujet porté sur le rapport à laideur, à l’étrangeté de cette beauté, à opérer un traitement plus baroque, plus excessif plus éloigné du réalisme justement, plus proche de l’étrange ? Le thème aurait été propice au fantastique et à l’onirique…
Tu me demandes pourquoi je n’ai pas fait plus baroque ? En fait, je crois que ça n’est pas un film sur LA beauté, sur LA laideur, mais sur une femme et le rapport de cette femme au regard des autres. Je n’entrais pas dans LE monde de la beauté, de la monstruosité, c’est juste un film sur une femme. Tout le monde peut se reconnaître un peu dans une histoire humaine. Il m’est moi-même parfois arrivé de me sentir regardée bizarrement par les autres.
J’ai cherché à reconstituer l’atmosphère des photographies d’époque, avec une image très posée, une caméra presque toujours fixe, avec le rythme de notre personnage, très naturaliste et très contemplatif, pour s’arrêter un peu et être pendant une heure et demie une autre personne. On voit la vie comme à travers ses yeux.

 
On est frappé par la différence de ton et de sujet avec votre film précédent, plus dur, plus tragique, plus apre. Vous aviez besoin d’autre chose ? Pourquoi un tel contraste ?
El cielito parlait aussi d’un jeune homme silencieux, contemplatif, avec beaucoup de douceur dans la relation entre le bébé et lui, mais cette douceur est celle d’un autre type de personnage. Ceci dit j’avais voulu également me mettre dans la peau de ce personnage et essayer de ressentir ce qui s’y passait.
 
Avez vous volontairement joué sur la distorsion du temps, comme si nous étions perpétuellement arrêtés dans la même seconde, dans un temps arrêté, jusqu’à la dernière seconde ou l’héroïne prend la photo ?
Nous avons pensé partir des photos pour raconter un peu la vie de Gertrudis  : nous installer dans une première photo, puis dans une seconde et montrer un peu ce qui se passait à ce moment là. Puis, quand elle commence sa vie de femme mariée, qu’elle a quarante ans, avec sa maison, son mari, ses enfants, nous ne voulions pas accélérer les choses mais au contraire, reconstituer le rythme d’une vie à la maison, de cette femme qui apporte le repas pour les autres, qui doit tout laver, travailler à son jardin. C’était important de suivre le personnage pendant ces moments. C’est un personnage en état d’attente, marginal, qui se sent étranger au monde. Ça n’est pas que sa famille la marginalise – sauf son mari qui l’avait choisi pour sa laideur, pour être tranquille – elle donne à ses enfants la sensation d’être invisible car c’est le rôle qu’elle a pris dans sa vie. Ses enfants le regardent mais elle n’a pas un rôle décisif dans la maison. Et pourtant si elle n’a pas choisi son destin mais elle peut transmettre aux autres celui qu’elle aurait aimé avoir : une de ses filles chante, l’autre joue du violon, l’autre est professeur. Tant de chose que Gertrudis n’a pas pu faire. Au niveau du temps, il y a différents moments dans le film une fois que le photographe est arrivé, le moment où lui la regarde. Je ne crois pas que le cinéma puisse avoir plus de tension parce qu’il y a plein de coupes, parce que le montage serait plus serré, plus rapide. On peut avoir une intensité, une tension sans besoin d’avoir un rythme trépidant à l’américaine. J’aime beaucoup les films orientaux, les films chinois aussi. Mais en Argentine, il y a également des cinéastes qui ont travaillé sur le temps, comme ça. Je pense en particulier à Leonardo Favio et à son El romance del Aniceto y la Francisca (1966), un film très contemplatif, au rythme très oriental, justement.
 
Vous sentez vous proche d’une certaine vague du cinéma argentin ? 
Oui, je me sens proche de certains cinéastes. El Cielito est une histoire d’amour entre un bébé et un adolescent mais avec un arrière plan social très important et beaucoup du cinéma argentin a ce caractère social, mais en même temps je me sens proche du rythme d’un autre cinéma, justement comme celui de Favio. En ce moment en Argentine il y a beaucoup de cinémas de différents styles. Nous, argentins, aimons beaucoup le cinéma, alors chacun vit avec sa propre influence.
 
La fin du film est pleine d’espoir. On pourrait dire que la fin est un début, en quelque sorte. Elle donne à voir un progrès des mentalités, face à l’art, à la morale, à la vision de la beauté. Comme si la libération de la femme était liée à celle de l’Art ?
Ça n’est pas la libération de la femme mais la libération d’une femme. Je crois que l’Art, la photographie.. sont réunis dans cette histoire parce qu’il y a différentes façons de montrer ce qui se passe avec la beauté. Jusqu’à 1920-30, l’Art est la beauté. Dans la peinture, il s’agit de montrer une femme belle. Ensuite, tout a pu se déstructurer, avec le début de l’Art abstrait, et on a commencé à constater l’importance de l’inconscient ; désormais on ne savait plus ou était la beauté et ou était la laideur. C’est la libération, non de la femme, mais de beaucoup de choses dans la tête.

 
La libération de la pensée permet à l’héroïne de se libérer et on a l’impression de la vision d’un changement d’époque dans sa vie et dans le monde. Et là c’est assez optimiste..
Il y a une vision optimiste sur les personnages, mais non sur la société. Je crois par exemple qu’en ce moment nous sommes plus prisonniers qu’avant. Nous avons tous les moyens de communication, toute la globalisation qui fait que nous sommes envahis par des modèles très figés à suivre. Les annonces de publicité sont les mêmes partout. Partout où je voyage : la même chose. Et le pire c’est que les canons de beauté sont comme des lunettes que tout le monde portent et à travers lesquelles chacun voit le monde de la même manière. C’est pour cela que mon film accorde autant d’importance à la subjectivité du regard.
 
L’espoir c’est donc que l’héroïne rencontre quelqu’un d’aussi différent qu’elle … 
… qui lui permet de se rencontrer soi même. Mais je crois également que d’autres personnages dans La Camara Oscura seront amenés eux aussi à se libérer. Par exemple les enfants, une fois leur mère partie, se posent des questions et se demandent enfin « qui est ma mère ? »
 
 
Avez-vous déjà un autre projet ?
Je travaille en ce moment sur plusieurs projets parce que c’est très très difficile de pouvoir monter des projets, il faut en avoir plusieurs pour voir lequel pourra se faire. Le cinéma est devenu une profession romantique pour les films d’auteur. C’est très difficile de trouver de l’argent et la crise de l’année dernière a été très forte. On doit en ce moment batailler avec beaucoup de situations. Je ne sais donc lequel va aboutir. Les trois projets traitent un peu de la question sociale, deux évoquent la société argentine contemporaine. Le troisième se passe à peu près à l’époque de La Camara Oscura mais parle d’un sujet très intéressant : la prostitution juive polonaise en Argentine dans les années 1920, à travers les yeux d’une fille de quinze ans qui devient esclave de la prostitution.

Merci à Annie Maurette pour avoir rendu possible cette interview.

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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