Entretien avec Jean-Pascal Hattu à propos de "7 ans"

Après avoir récemment salué la sortie en DVD du premier long-métrage de Jean-Pascal Hattu, 7 ans, nous avons rencontré ce dernier pour faire un peu mieux connaissance avec ce cinéaste prometteur.

Tu es un jeune réalisateur, 7 ans est ton premier film et on ne te connaît pas forcément très bien. Peux-tu nous résumer ton parcours ?

J’ai d’abord été journaliste jusqu’en 1992, jusqu’à ce qu’André Téchiné, que j’avais eu la chance de rencontrer, me propose d’être assistant stagiaire sur Les Roseaux sauvages. C’était un rêve, mais dont je me méfiais parce que c’était un changement professionnel, un changement de vie, même, assez radical, comme un saut un peu dans l’inconnu. Mais travailler sur Les Roseaux a agi comme un révélateur sur ce que je voulais vraiment faire professionnellement.

Tu avais déjà cette idée de faire du cinéma auparavant ?

J’étais passionné par le cinéma, je passais beaucoup de temps au Saint-André-des-Arts voir les Bergman, j’allais voir les Hitchcock… J’avais bien évidemment ça en moi mais aussi, à l’époque, une difficulté à franchir le pas. Je l’ai franchi un peu tard, à l’âge de 30 ans. Auparavant, je m’étais probablement un peu trompé sur mon désir, que je n’ai réellement identifié qu’à cet âge. Après Les Roseaux, j’ai à nouveau travaillé comme assistant de Téchiné sur Les Voleurs et, très vite, j’ai commencé à écrire mon premier court-métrage, Coma, puis un deuxième, puis un troisième… Et j’ai rencontré le documentaire à travers l’équipe de Strip-tease. C’est une émission qui m’intéressait par le lien qu’elle entretenait avec la fiction, avec de vrais personnages. Ça ne ressemblait à aucun autre documentaire. Parallèlement à mes fictions, j’ai eu envie de travailler pour Strip-tease. J’ai fait 14 films pour eux, tout en continuant à écrire des projets de fiction. C’est un équilibre que j’ai trouvé et auquel je reste aujourd’hui très attaché, qui me permet de conserver un lien entre documentaire et fiction, de naviguer entre ces deux univers, qui m’inspirent l’un et l’autre. Je ne choisis pas l’un contre l’autre.

Comment ça se passait, sur Strip-tease ? Tu travaillais à la commande ou bien c’est le réalisateur qui apporte un sujet ?

C’est le réalisateur qui propose et le rédacteur en chef, Jean Libon, n’intervient que pour rappeler le "cahier des charges", pour s’assurer qu’on ne s’écarte pas de la rigueur qui a toujours fait la force de Strip-tease. Les sujets, on les trouve dans la vie de tous les jours, le voisin, l’ami du voisin, la tante d’un ami…

Dans 7 ans, on retrouve cette approche documentaire à l’origine du projet. La production du film s’étant faite avec un budget très serré, dans quelles mesures ces conditions ont-elles influé sur le rapport du film au réel ?

Je visualisais mon film à partir de mon expérience du documentaire et notamment d’un film que j’avais préalablement tourné en prison, sur une gardienne. C’était très important de pouvoir préserver le ressenti que j’avais eu au travers de ce précédent tournage, un sentiment d’oppression, une lumière très particulière, la tension qui y règne… Pour cela, il fallait absolument que ma fiction s’insère dans un décor que je qualifierais de "documentaire". Je ne pouvais pas envisager de reconstituer une prison en carton-pâte, aussi ressemblant et crédible qu’un tel décor puisse être. Nous avons alors effectivement rencontré un problème puisque le sujet du film a choqué le Ministère de la Justice, car je raconte l’histoire d’un surveillant de prison qui a une liaison avec la femme d’un détenu, ce qui est totalement interdit par la loi.

Valérie Donzelli, Bruno Todeschini et Jean-Pascal Hattu
Valérie Donzelli, Bruno Todeschini et Jean-Pascal Hattu

A l’origine, le projet de 7 ans était un documentaire. Est-ce que tu penses que c’est le fait que tu en fasses une fiction qui a entraîné ce refus ?

Non, j’avais déjà essuyé un refus pour mon projet initial de documentaire. Le Ministère ne souhaitait pas que soit traitée la question du désir ou du lien amoureux entre les détenus et leurs compagnes, au prétexte que, à ce moment-là, les prisonniers étaient très fragiles et qu’il ne fallait pas leur faire prendre conscience de leur mal-être sentimental… Raisons qui n’étaient pas crédibles et recevables. J’ai juste eu l’autorisation de faire ce documentaire pour Strip-tease sur une gardienne de prison, que j’évoquais précédemment. Désespéré par cette frustration, je me suis alors dit que j’allais écrire une fiction, que c’était l’occasion de partir d’une réalité et de pouvoir la distordre et l’amener vers de la fiction pure. C’est vrai que le budget était réduit mais, finalement, cette économie convenait bien à ce type de projet. Ça voulait dire trouver les figurants sur place, reconstituer ce que j’avais vu mais de façon très simple et très sobre, travailler aussi dans l’urgence, puisqu’on a fait le film en 24 jours pour 400 000 euros, en province.

Comment t’es venue l’idée d’inventer cette histoire, a priori impossible, d’une relation sexuelle et amoureuse entre une femme de détenue et un gardien de prison ?

Elle est née d’une expérience de parloir que j’ai eu en allant visiter un ami en prison, quelquefois avec sa femme, quelquefois seul. J’ai été le témoin de l’appauvrissement du désir, de la difficulté de ce couple à le faire perdurer, à le faire circuler. Quand ils se voyaient seuls, au parloir, ils se construisaient une espèce de petite cabane avec des chaises et des vêtements pour pouvoir, comme des enfants, se cacher des gardiens.

D’après ce qu’on voit dans le film, c’est interdit, non ?

Normalement, c’est effectivement très réglementé. Après, dans la réalité, ça se passe parfois un peu autrement. C’est au bon vouloir du gardien de prison de fermer les yeux ou non sur des ébats. S’il le fait, il n’est pas impossible que le détenu, ensuite, doive le payer d’une certaine manière.

C’est ce qui t’a inspiré cette relation d’intérêt entre Vincent (Bruno Todeschini) et Jean (Cyril Troley) que l’on voit dans le film ?

Oui mais aussi de témoignages de détenus que j’avais interrogés lors du tournage de mon documentaire pour Strip-tease, puisque j’avais déjà en tête l’idée de ce film. L’un d’entre eux m’avait dit, et j’en ai eu ensuite une confirmation statistique, qu’il préférait divorcer plutôt que de savoir sa femme avec quelqu’un qu’il ne connaissait pas. Ça voulait dire que s’ils pouvaient choisir eux-mêmes l’amant de leur femme, ça les rassurerait. J’avais également perçu cette angoisse du détenu vis-à-vis du gardien de prison, qui est à la fois celui avec qui il vit tous les jours et celui qui a le lien avec l’extérieur. Et qui est donc le plus susceptible de rentrer en contact avec leur famille : leurs enfants, leur femme, leurs parents… C’est de la pure paranoïa mais l’idée que leur surveillant puisse savoir des choses sur leur famille qu’ils ignoreraient les angoisse. C’est à partir de là que j’ai eu l’idée d’un gardien de prison qui serait dans la transgression par rapport à la loi. Moi, j’aime les personnages qui transgressent.

Jean-Pascal Hattu
Jean-Pascal Hattu

Car c’est interdit par la loi, en fait ?

Oui, c’est très clair dans le règlement. Un surveillant n’a absolument pas le droit de connaître la famille du détenu, ni de rentrer en relation avec elle. C’est passible d’un renvoi.

Mais c’est une donnée que tu n’as pas explicitement intégrée dans le film ?

Non, en effet, elle est plutôt implicite, notamment via une scène où Jean dit à Maïté "Mais tu te rends compte ce que ça signifie pour moi ?". En gros, "J’ai pas le droit". Mais c’est vrai que je ne l’ai pas dit parce que j’ai toujours peur de l’informatif et je veux donner l’impression que ce film est inscrit dans la réalité sans le rattacher à des faits trop précis, trop datés, aussi. J’aime l’idée que ce film soit également un peu intemporel.

Ça participe à la même démarche que celle consistant à ne jamais révéler la raison de l’emprisonnement de Vincent ? On ne sait pas si c’est un délinquant dangereux ou non, il y a une notion de mystère…

Absolument, je ne voulais pas que le spectateur puisse être influencé par sa propre morale, qu’il puisse avoir un jugement sur le personnage de Vincent, et l’empêche de ressentir ce qui est mon sujet, la question du désir. Par rapport à ce sujet, peu importe la peine infligée au détenu ! Si le spectateur réussit à faire fi de toute référence au crime de Vincent, alors ça m’intéresse. Dans le documentaire pour Strip-tease, il y a beaucoup de discussions entre gardiens qui révèlent différents profils. Le "maton type" qui dit "Moi, je suis désolé, je n’ouvre pas une cellule de la même manière à quelqu’un qui a trucidé une vieille dame avec un couteau ou à celui qui a volé une voiture". Et mon personnage principal de gardienne lui répond "Ah mais si, pour moi, c’est exactement la même chose !". Ça m’avait beaucoup frappé. Elle disait aussi qu’il y avait plein de détenus dont elle ne connaissait pas la peine. Elle voulait se préserver de ça pour pouvoir considérer chaque détenu de la même façon, avec les mêmes droits. Et je me suis emparé de cette idée.

On sent un film resserré sur ses personnages, sur son trio, ça n’est pas un film à thèse sur l’univers carcéral…

Du tout.

Dans quelle mesure ta collaboration avec André Téchiné sur deux films t’a inspiré ou servi dans ta pratique de réalisateur ?

Je suppose que je lui ai forcément pris des choses mais je ne pourrais pas dire lesquelles… J’aime son cinéma, qui n’a pas la prétention de vouloir coller à son époque…

Il le fait quand même quelquefois : Les Innocents, La Fille du RER, Les Témoins

Oui, mais c’est toujours au-delà de ça. Ce sont surtout des personnages comme la Mouchette de Bresson, avec un désir très déterminé, qui ne sont pas effrayés, qui sont sans limites quand il s’agit de défendre ce à quoi ils aspirent. Et, à quelques exceptions près, comme dans Ma saison préférée, ce sont des personnages qui ne sont pas dans la psychologie, comme on en voit beaucoup dans le cinéma français, un peu parisien, un peu bourgeois, plein d’états d’âme… Les personnages de Téchiné sont à l’écoute de leur instinct et prêts pour cela à transgresser la loi.

Jean-Pascal Hattu et Pascal Poucet
Jean-Pascal Hattu et son chef-opérateur, Pascal Poucet

C’est aussi une définition possible des trois personnages de 7 ans

En cela, peut-être que je lui dois, oui. En même temps, je pense que Téchiné n’a pas le monopole de ce type de personnages. Mais c’est vrai aussi qu’il m’a fait découvrir des films et cette influence, elle est là, qui m’a probablement plutôt servi à révéler des choses que j’avais en moi.

Dernier trait d’union avec Téchiné, le scénariste Gilles Taurand, son plus fidèle collaborateur, d’Hôtel des Amériques aux Egarés. Quel a été son rôle dans l’écriture de 7 ans ?

J’ai écrit une première version, d’une durée d’1h05. Je l’ai faite lire à Gilles en lui demandant son avis. Il m’a dit "C’est trop court, il faut que tu fasses 1h30, c’est trop bête !". Il a donc repris le scénario pour qu’il fasse la bonne durée. C’est aussi bête que ça. Gilles et moi avons une vraie complicité sur le cinéma, sur la vie, et cette collaboration s’est faite très vite, très facilement. Mais je n’ai pas démordu du fait qu’il fallait rester dans le non-dit et que l’explicatif pouvait faire s’écrouler le film. Il tire aussi sa force du fait que chacun joue un jeu dont personne ne connaît les règles. Et que le spectateur du film découvre des choses en même temps que le personnage principal.

Comment as-tu choisi les comédiens ? As-tu écrit le film en fonction d’eux ?

J’avais quelques idées mais je n’avais pas rencontré de comédiennes, ça n’était pas si clair que ça dans ma tête. A la fin de l’écriture, il y avait en revanche une vraie excitation à faire lire le scénario à des comédiennes que j’aimais bien, pour connaître leur regard sur ce personnage. Avant de penser à Valérie Donzelli, j’avais pensé à deux autres actrices et ça n’a pu se faire avec aucune des deux, pour diverses raisons. Valérie, qui est une amie de longue date, avait eu l’occasion de lire le scénario par hasard et c’est elle qui m’a dit "Si tu ne trouves pas d’actrice, je le fais tout de suite. Parce que j’ai l’impression que je connais cette femme". Evidemment, ça ne m’a pas laissé indifférent… N’ayant pas de chaîne de télévision soutenant le projet, donc moins de pression, c’était possible de confier le premier rôle à une comédienne relativement peu connue. Le manque d’argent laisse finalement plus de liberté artistique. Bruno Todeschini, je le connaissais depuis assez longtemps parce qu’il était venu tourner une scène de film chez moi, j’avais prêté mon appartement pour le film Mensonges, de François Margolin. Et Bruno s’est retrouvé, pour les besoins du film, à faire l’amour avec Nathalie Baye dans mon lit ! Ça crée des liens, on avait beaucoup rigolé sur ce tournage et on s’était revus ensuite plusieurs fois, via Patrice Chéreau, notamment, dont il avait été l’élève. Et comme je cherchais un comédien avec à la fois de la virilité et une faille de l’ordre du féminin mais qui aurait un peu de mal à s’exprimer pour le personnage de Vincent, j’ai naturellement pensé à lui.

Pour Cyril Troley, y’avait-il l’idée délibérée de s’éloigner du cliché du maton hyper viril ou bien est-ce un hasard du casting ?

Non, ça n’est pas du tout un hasard. J’étais très perturbé par le physique que pourrait avoir ce personnage. Dans mon documentaire, j’avais rencontré des surveillants qui n’étaient pas spécialement baraqués, qui ne correspondaient pas l’image que l’on se fait de cette profession. Je craignais un problème d’identification et de crédibilité si je n’allais pas dans le sens de ce cliché. Un maton n’est pas censé avoir de doutes… J’étais tellement obsédé par cette idée que je me suis dit qu’il fallait que j’en prenne le contre-pied et que je fasse exactement le contraire de ce à quoi le spectateur s’attend. Sarah Teper, ma directrice de casting, m’a dit "Je vais te faire rencontrer quelqu’un qui va beaucoup t’étonner". Et en voyant la photo de Cyril, j’ai eu une espèce d’illumination, conquis par ce visage, cette fébrilité apparente.

Jean-Pascal Hattu et Bruno Todeschini
Jean-Pascal Hattu et Bruno Todeschini

Tu le connaissais déjà ?

Pas du tout. J’ai vu ses films après, très vite, bien évidemment, et j’ai découvert un acteur très bressonnien, à la fois terrien et évanescent. Je l’ai rencontré et j’ai été conquis tout de suite.

Tu n’as pas eu la crainte que les spectateurs n’adhèrent pas au personnage ?

Si, bien sûr, toujours ! Et d’ailleurs, il y a eu des résistances de la part de certains spectateurs rencontrés lors de projections. Pas sur le fait qu’il soit gardien de prison, mais sur le fait qu’il ne soit pas assez "beau" pour Maïté ! Mais là où j’ai la sensation que mon pari est gagné, c’est que, à la fin, son espèce de "beauté d’âme" finit par l’emporter. Et c’est la chose dont je suis le plus fier sur ce film, comme l’ont fait Bruno Dumont ou d’autres dans leurs propres films.

7 ans n’a malheureusement pas beaucoup été vu à sa sortie en salles. Dans quelle mesure est-ce que cela complique la préparation d’un second long-métrage ?

Le film a fait 20 000 entrées mais a été beaucoup montré dans les festivals, je l’ai notamment présenté à Venise. Il a été pas mal remarqué par la critique, qui lui a donné des "lettres de noblesse", si je puis dire, et m’a fait entrer dans la cour de ceux capables de faire des films, en quelque sorte. Il y a donc forcément une logique de deuxième film, après.

Un bon accueil critique, c’est encore un argument qui joue favorablement auprès des producteurs ?

Oui et puis tout le monde sait bien qu’un film est un objet fragile, très dépendant de sa promotion. Une promotion mal faite peut faire perdre des dizaines de milliers d’entrées. En tout cas sur le marché du cinéma d’auteur. Comme c’est Pyramide qui avait sorti mon film, j’ai été plutôt gâté, il est passé dans les circuits UGC, MK2… Mais ça ne faisait que quatre salles dans Paris, aucune campagne d’affichage, seulement de la pub sur Internet et une bande-annonce cinéma, ça limitait forcément le potentiel commercial du film.

Tu peux nous dire quelques mots de ce qui devrait être ton prochain film ?

Ce sera une comédie produite par Dominique Besnehard, avec un casting surprenant. Je préfère ne pas en dire plus pour le moment…

C’est inattendu !

Ce sera un film directement inspiré de mon premier documentaire pour Strip-tease, dont je me suis toujours dit que, un jour, j’en ferai une comédie. Le documentaire me rattrape encore par rapport à la fiction…

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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