Emmanuel Finkiel – "Je suis"

« Que nous veut ce piège
D’être présents bien qu’exilés
Encore que loin en allés ? »
Verlaine
 
Je suis est une chronique des temps modernes, ceux dans lesquels la mémoire s’enfuit et où l’on court après ses émotions. Il existe des lieux pour cela, des lieux où l’on apprend à se reconstruire, à se réparer. Emmanuel Finkiel a passé quelques mois dans un de ces lieux, un centre de rééducation pour personnes atteintes d’un AVC. AVC, ou accident vasculaire cérébral, pour redonner sens à trois lettres qui sont souvent démesurément violentes. Un choc, parfois, peut produire cet état, un état où la mémoire vous fuit, un état dans lequel on cherche à se retrouver, à se réapprendre.
 
Un centre de rééducation est un lieu fermé. Telle une prison, il vous retient, vous imposant son rythme, ses rituels. Mais il est aussi un cocon, coque protectrice de votre passé, illusoire abri qu’il est parfois difficile de quitter, un monde à part où l’on apprend peut être plus qu’ailleurs à dire « je suis ». Loin du monde, loin de tout, la valse des exercices emporte ses pensionnaires – exercices de mémoire, exercices de lecture, exercices de reconnaissance, se lever, bouger, exercices du corps, exercices de l’émotion, exercice de la parole- … Chacun y arrive avec son histoire, et tente de défaire puis de refaire son propre puzzle.
Peut-t-on réparer? C’est une des interrogations que soulève Emmanuel Finkiel dans son cinéma. On pense à Voyages, ou encore à Nulle part terre promise, où les personnages cherchaient des réponses dans le voyage et le déplacement. Une réflexion qui s’achemine vers la connaissance de soi : des personnages qui se penchent sur leur mémoire pour mieux éprouver leur réel et cerner leur identité. Mais dans ce film là, contrairement aux précédents, il n’y a pas de mouvement, pas de traversée, pas de transport des corps ni d’errance. L’immobilisme nous renvoie au contraire à cette puissante injonction du présent qu’incarnent des images d’une grande sobriété.
L’itinérance des corps et la quête d’une forme de manque sont les mêmes pour tous finalement : le manque, fort, brutal, de celui que l’on fut, la perte, irrémédiable, du passé et de son identité. Le choc les a laissés orphelins.
Pourtant, malgré l’immobilisme, malgré ce lieu clos, leur corps s’achemine vers une nouvelle forme, s’insérant désormais différemment dans le monde. La réparation que Christophe, Chantal ou les autres cherchent tient à cette force du présent à bouleverser les perceptions.
Le cinéaste filme les visages comme des paysages, les cadrant au plus près. Abrupts, emprunts de douleur parfois, riant ou pleurant, ces visages sont ceux d’une nouvelle temporalité. Plus rien ne sera comme avant, et l’on peut bien oublier les corps, l’essentiel est ailleurs : par le visage, nous accédons à l’organicité la plus puissante de l’image – et à la certitude que tout se joue là, tout de suite, dans l’immédiateté et la conscience de soi.
 

 

Je suis est construit comme un cycle. Les saisons se suivent, fragiles. Seuls quelques plans de paysages, une rêverie presque, révèlent ce temps qui passe. Scansion délicate. « Chronos est la seule maladie » disait Gilles Deleuze, car notre être-au-temps est d’une telle nature que, d’une certaine manière, nous en sommes malades. Mais quand nous le découvrons comme être-direct, cela devient autre chose, cela va mieux. Je suis nous parle de cet être direct, de cette immédiateté de soi à soi qui rend le réel plus simple. L’être direct, dans ce film, c’est être composé de présent, oublier le passé, et renaître. Le temps n’a plus de prise, il a passé, le temps a oublié. Fragmentés, les personnages n’ont que l’émotion la plus pure comme promesse de renaissance, et d’image hantée par le passé, nous parvenons à une image-affection.
Ayant suivi ses personnages longtemps, avec leur accord mais aussi celui des familles, Emmanuel Finkiel ne disparaît pas, il est là, lui aussi, au présent. De voix il devient silhouette, et le cadre s’empare de lui. Posture réflexive, délibérée, qui le fait figurer dans le champ avec humilité. La question de la distance à un sujet aussi délicat est résolue : d’évidence, il n’aurait pu être ailleurs, d’évidence, pour ne pas que les hommes se transforment en objets, mais demeurent sujets, il fallait que la distance fût la plus intègre. Finkiel la trouve, cette distance, et ne s’en sépare jamais. Il filme la douceur, il capte les infimes de phénomènes qui agitent chacun de ces patients.
Le visage, d’abord. Puis le corps, celui qui se meut dans un environnement médicalisé, ce corps qui a perdu sa motricité, et n’accomplit les gestes que dans l’espoir de retrouver l’avant. Il n’y a pas d’avant, en réalité. C’est Chantal qui nous le démontre, cherchant désespérément à reconnaître la personne sur la photo de famille. Cette personne, c’est elle. Ou plutôt, c’était elle. Elle fixe intensément son image, mais non, elle ne sait pas. Quoi de plus éloquent que cette dissemblance soudaine : l’avant n’a pas d’importance, l’important c’est de savoir que l’on est là, dans l’ici et le maintenant. Même les rires se réinventent, et le cinéaste traverse l’intimité de ces familles bouleversées sans jamais s’apesantir sur le vide. C’est un film de plein, de délié, de marche.
En creux, le film, existentiel, évoque la réinvention du langage. Chantal a son propre langage. Christophe tente de retrouver les mots. Les mots s’échappent, et forment une nouvelle présence au monde. Des mots que l’on dit ou que l’on lance. Si les corps ne se touchent pas – sauf dans les familles -, les mots s’entrechoquent. Leurs corps, au sein du centre de rééducation, sont comme des ilots de vie, séparés, distants parfois, lointains, quoique tous liés par la même difficulté. Mais leurs mots, leurs attitudes, les relient. De la même manière, le corps médical, discret mais présent, est filmé avec douceur, un lien fort unissant ces soignants et médecins à leurs patients. Une histoire de plus.
Je suis est un film du surgissement, une ode au temps sur laquelle plane la pensée de Lévinas. Une œuvre qui nous ramène à nos plus intimes interrogations et à la bouleversante conviction que l’être humain est vibrant d’intensité, quelle que soit la perte qu’il peut subir.
 

A propos de Sarah Mallégol

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