Tue-moi est un film taciturne, par son atmosphère austère et pesante dès la première scène dans la morne ferme des parents d’Adele (et alourdie par le grain de l’image), par son rythme, mais aussi au sens littéral du mot : il est aussi laconique qu’est cinglante la prémisse sur laquelle il repose, rejouée par la percutante concision du titre, mais ce trait, tout en servant fidèlement l’idée centrale dans son abrupte simplicité, en émousse quelque peu la puissance, la résonance.


Tue-moi
, d’Emily Atef, s’organise autour d’un pacte inédit : une enfant de fermiers adolescente nommée Adele (Maria Dragus, qui faisait partie des enfants du Ruban blanc de Haneke) accepte d’aider un patibulaire évadé baptisé Timo (Roeland Wiesnekker) à s’enfuir vers Marseille, à condition qu’ensuite, il la tue. Presque aussi saisissante que cette proposition est le fait que ni l’un ni l’autre ne s’intéresse à ce qu’il y a au-delà des termes du pacte, aux raisons de chacun, à sa validité morale. Tue-moi est un film à l’impératif ou l’on ne pose pas de questions. Ce silence contribue d’ailleurs à éloigner les deux personnages du monde, à les placer au fil de leur fugue à travers les bois et les champs (la réalisatrice aimait l’idée que dans ce monde moderne, ne pouvant emprunter aucun moyen de transport conventionnel, des fugueurs se retrouvent à pied face à la nature comme au bon vieux temps) dans un espace parallèle amoral fondé sur un équilibre glaçant, car on sait qu’il dépend en grande partie du fait qu’Adele, pourtant si jeune, n’a pas peur de mourir.

 

Le côté révoltant de cette notion pour le spectateur est en même temps atténué par la perception sans équivoque que c’est justement cette indifférence devant la mort qui assure à Adele un contrôle sur la situation presque plus grand que son brutal compagnon de route. Dans un intéressant tout de passe-passe, le film présente une situation qui a tous les aspects d’une prise d’otage mais fonctionne en réalité comme une collaboration dont la petite fille serait presque la tête pensante. C’est notamment elle qui procure à Timo de quoi se sustenter. Il y a en fait dans leur fuite à travers la nature quelque chose d’instinctif, d’animal presque, qu’on retrouve non seulement dans la corporéïté de leur parcours (durant lequel il s’agit aussi de survivre tout simplement : manger, se laver, se reposer…) et dans leur fonctionnement symbiotique, mais aussi dans la résolution imperturbable avec laquelle ils avancent et continuent d’avancer, mus par quelque chose d’obscur, un instinct non-verbal sans liens avec l’ordre social (ou les frontières nationales), la morale humaine, les sentiments.

 

 

Si la forme de collaboration mutique mais précise qui s’établit entre les personnages est le phénomène le plus intrigant à observer (le seul à vrai dire, car dans le no man’s land où ils avancent obstinément, il ne se passe pas grand chose en dehors de cette marche), en particulier pendant la première moitié du film, un élément de suspense est maintenu pendant la même durée, car on ignore longtemps quelle peut bien être la raison de la blonde Adele pour vouloir mourir. La révélation de ce motif, de ce contexte plutôt, arrive, mais elle est volontairement sous-jouée – c’est d’ailleurs une absence. Ce qui pourrait d’un coup permettre de comprendre enfin, de trouver une logique qui explique ce qui se déroule sous nos yeux, est dévoilé et immédiatement dépouillé de son importance. Adele et Timo avancent et continuent d’avancer.

Une deuxième incertitude, comme un filin ténu supportant le récit, survient cependant qui accompagne le spectateur en terrain français, quand point déjà le soleil du grand port de Marseille et un sentiment de liberté : Timo le fera-t-il, pourra-t-il tuer Adele ? Le prisonnier évadé ne manque d’ailleurs pas de se servir de ce doute, qui représente son pouvoir sur leur relation mais auquel fait pendant la suggestion qu’Adele elle-même ne souhaite peut-être plus aller jusqu’au bout de leur projet. Le tout ne reste cependant qu’à l’état de suggestion.

 

 

L’habileté du film est certes dans la retenue qui lui permet de rester fidèle à la formulation lapidaire du pacte entre l’adolescente et le fuyard et dans la discipline de la mise en scène pour ce qui est d’éviter la tentation de la verbalisation et de faire honneur rigoureusement à sa proposition, mais cette absence de dramatisation émousse l’impact des motifs les plus singuliers du film, qu’on aimerait davantage explorer : l’étrangeté du pacte, la relation entre les deux personnages. Non qu’on ait envie de revoir une énième fois l’histoire de l’amitié improbable entre deux personnages, souvent un adulte et un enfant, qui souvent font ensemble un voyage, lui aussi improbable, mais l’absence de dialogues et la primitivité des rapports entre Adele et Timo excluant toute démarche psychologique, l’évolution qu’on espère tout de même voir dans leur relation est un peu trop discrète.

La "platitude" volontaire du tableau que peint Atef a il faut le dire l’avantage d’éviter absolument et avec grâce l’écueil de l’ambiguïté de la relation entre une toute jeune fille et une brute épaisse, et autres clichés. Quelque chose survient tout de même, d’ailleurs, qui irait presque dans l’autre sens, quand nos fugueurs se rendent compte qu’ils sont activement recherchés et que Timo coupe les cheveux d’Adele pour qu’elle ait l’air d’un garçonnet. À partir de ce moment, alors qu’aux yeux de la justice, ils deviennent probablement des "complices", un lien de nature fraternelle se crée imperceptiblement qui répond au manque que ressent chacun, leur point commun dans cette entreprise.

Le changement reste subtil, un peu trop, mais en effet quelque chose d’infime se produit finalement dans Tue-moi. Soudain, on se rend compte qu’on a cessé de songer à ce que les personnages fuient et que comme eux, c’est devant qu’on regarde. On se rend compte que le rejet s’est mué en quête et dessine d’une épiphanie les contours imprécis avec les reflets du soleil dans l’eau du port de Marseille. L’incertitude en tout demeure et on ignore ce qu’il en est du pacte, mais à cet instant là, on n’y pense pas.

A propos de Bénédicte Prot

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