« Mystère » est le mot qui revient le plus inlassablement lorsqu’il s’agit d’évoquer la vie et l’œuvre de Chris Marker, décédé le 29 juillet dernier à 91 ans. Au sens propre du terme, un cliché. Mais inévitable, plus encore pour évoquer sa vie que son œuvre (pour cette dernière, « éclatée » ou « protéiforme » font encore mieux l’affaire). Inévitable car, très tôt, Marker lui-même fut le biographe du mystère de sa vie (1).
Les cinéastes (2) qui choisissent de travailler sous pseudonyme ne sont pas rares. Autre réalisateur français de la même génération, Eric Rohmer en est un exemple parmi les plus connus (3). Beaucoup plus rares sont ceux s’étant amusés à s’inventer une biographie totalement fictive et hautement fantaisiste.

Le fait est que lorsqu’on est jeune cinéphile et que l’on découvre pour la première fois le nom de Chris Marker, on ne sait pas trop à qui on a à faire, mais a priori pas à un cinéaste français. Pas forcément américain non plus. Il y a un côté apatride, citoyen du monde, à ce patronyme s’adaptant assez facilement à toutes les langues. Mais on ne sait pas si, le jour où il l’a choisi, Chris Marker se doutait qu’il incarnerait à ce point l’idée de « cinéaste du monde », ayant posé sa caméra un peu partout pour finir (suppose-t-on peut-être à tort…) par ne plus guère lui faire franchir les portes de son domicile (4), tout en continuant pour autant à être à l’écoute de tous les tremblements de la planète (5).
Chris Marker, né à Oulan-Bator, Mongolie (deux noms qui continuent à faire fantasmer aujourd’hui mais essayons un peu d’imaginer leur caractère d’absolue étrangeté dans les années d’après-guerre !), quel meilleur moyen pour essayer de faire oublier son véritable état-civil, véritable marqueur social (le jeu de mots n’est pas fortuit) : Christian-François Bouche-Villeneuve, né à Neuilly-sur-Seine (qui n’a pas attendu Sarkozy pour symboliser la bourgeoisie à la française) ? Peut-être aussi une façon de tirer un trait sur quelques écrits d’Occupation un peu trop pétainistes (déjà signés sous pseudonyme !), dont Marker ne pouvait pas être fier, si éloignés de ses œuvres et engagements à venir…

"La Jetée"

« La Jetée »

Mais Marker est allé bien plus loin encore et, pour le coup, on ne lui connaît pas d’équivalent dans le « monde du cinéma », auquel il semblait si peu appartenir. Marker a fui toute sa vie la sphère médiatique, comme ont pu (ou continuent à) le faire quelques grands écrivains. Et on pense davantage à Julien Gracq ou Thomas Pynchon, qui ont écrit jusqu’à leur mort (qui n’est heureusement pas encore d’actualité pour le second nommé) qu’à un J.D. Salinger, car Marker a lui aussi produit jusqu’à ses dernières années et était tout sauf reclus du monde (6). On sait qu’il n’existe que très peu de photos de lui, ce qui a sans doute dû nourrir chez beaucoup une idée qui devait probablement l’amuser : celle qu’il n’existait pas et que « Chris Marker » servait de prête-nom à différents cinéastes, ses films semblant (largement à tort) si dissemblables. Il n’y avait en tout cas nul ego d’auteur chez Marker, qui ne signait pas tous ses travaux (et de moins en moins au fil du temps), mettait parfois davantage en avant le nom de ses collaborateurs que le sien propre ou s’est beaucoup investi dans des œuvres collectives, dans un geste assez radicalement opposé à celui de la revendication de la singularité auteuriste des futurs réalisateurs de la Nouvelle Vague à la même époque (7).

C’est notamment le sens de l’aventure du Groupe Medvedkine, créé par des ouvriers en lutte de l’usine Rhodiacéta de Besançon un peu un an avant mai 68, auquel Marker s’associa via son collectif SLON (Société pour le Lancement des Œuvres Nouvelles). Moins connus (ou « mythiques ») que ceux du Groupe Dziga Vertov (8) du duo Godard/Gorin (créé un an plus tard), les films Medvedkine étaient généralement moins « théoriques », finalement plus près de la classe ouvrière elle-même que de l’avant-garde intellectuelle. C’est d’ailleurs l’un des curieux paradoxes de Marker : seul lui-même était inaccessible (sauf à ceux qu’il avait choisi comme proches), mais pas ses films (ou alors parce qu’ils restent malheureusement trop difficilement visibles, ce qui est un autre problème…), même si leur nature souvent fortement poétique (Sans soleil) les situent très loin du cinéma de « consommation courante ». Même si leur nature tout aussi fortement politique (9) lui aliénait évidemment toute une partie du public… et quelques ennuis avec la censure pour plusieurs de ses films, jugés trop partisans (Cuba, si, Un dimanche à Pékin…). Reproche amusant car si Marker a effectivement signé des films ouvertement politiques, il suffit de (re)voir Lettre de Sibérie pour mesurer à quel point il n’était pas dupe du pouvoir manipulateur des images (10). Et donc, sans doute aussi, de son propre cinéma…

"Le Mystère Koumiko"

« Le Mystère Koumiko »

Il y a évidemment un film tout à fait à part dans l’œuvre de Chris Marker, celui pour lequel il ne fait aucun doute qu’il passera à la postérité éternelle du cinéma. Un diamant noir (et blanc) de 28 minutes, à coup sûr l’un des cinq plus beaux « films courts » de l’histoire du cinéma : La Jetée. Ce film relève de l’alchimie (si l’on croit à la magie plus ou moins occulte), de la grâce (si l’on croit aux forces de l’esprit), du talent, tout simplement (pour ne pas employer le mot trop galvaudé de « génie », pourtant ici très approprié). La Jetée est de ces œuvres qui vous saisissent d’émerveillement au premier contact mais vous font craindre qu’elles ne finissent par trébucher sous le poids de leur propre beauté, faute d’être monté trop haut, que l’on croit à tort fragiles alors que ce sont elles, tout au contraire, qui nous aident à vivre et nous feront toujours croire que le cinéma, parfois, peut être la plus belle réalisation de l’esprit humain.
La Jetée illustre aussi à merveille à lui seul la place très singulière de Marker dans le cinéma français. Car s’il est partout célébré depuis cinquante ans (un célèbre minuscule bar de Tokyo porte son nom en son hommage, dans lequel Marker tourna malicieusement une séquence, sans le nommer, de Sans soleil), s’il inspira la trame de L’Armée des douze singes de Terry Gilliam, qui en fit une sorte d’extended version que l’on peut considérer comme son meilleur film (au risque de faire hurler les thuriféraires de Brazil), il est frappant de constater à quel point il a peu fait école dans son propre pays. Et encore plus troublant de se demander si les cinéastes qui s’en sont le plus rapprocher ne sont pas Caro & Jeunet (Le Bunker de la dernière rafale, voire même Pas de repos pour Billy Brakko) ou Besson (Le Dernier combat, qui ne laissait vraiment pas présager de la suite de sa carrière)…

Film à part car il s’agit de sa seule véritable fiction, même si plusieurs de ses films ultérieurs se situent sur la frontière souvent ténue et fiction et « réalité », voire même s’amusent à la brouiller de façon troublante (comme L’Ambassade, faux found footage censément tourné dans une ambassade par des réfugiés fuyant un coup d’état, réalisé juste après le renversement d’Allende par Pinochet au Chili). Marker aurait pu « exploiter le filon » de La Jetée et réaliser d’autres films à base de photogrammes. Sans doute y aurait-il excellé mais il était davantage préoccupé à expérimenter de nouvelles formes. Et d’honorer ses pairs plutôt que d’ériger sa propre statue (qui meure aussi…). Il aura ainsi consacré des films à Kurosawa (A.K., capturant le maître japonais sur le tournage de Ran, derrière lequel Marker s’efface tout à fait), à Medvedkine (Le Tombeau d’Alexandre), à Tarkovski (Une journée d’Andreï Arsenevitch)…
On peut vraiment dire que Chris Marker était autant un homme du passé, d’une érudition assez infinie (un « honnête homme », comme on l’aurait qualifié s’il avait vécu au XVIIème siècle), qu’un homme du présent, adoptant les nouveaux supports de création et de communication. Son enthousiasme à leur égard en était d’ailleurs assez touchant. Alors que le buzz planétaire ayant entouré Second Life l’espace de quelques mois était retombé depuis longtemps, lui continuait d’en arpenter les espaces de plus en plus déserts. Il est vrai que cet univers où l’on déambule sous la forme d’un avatar semblait avoir été créé pour lui, qui avait depuis longtemps choisi son cher gros matou orange Guillaume-en-Egypte pour apparaître à sa place dans le « monde réel ». De même ses dernières productions audiovisuelles diffusées sur YouTube ne se distinguent objectivement pas toujours du tout venant des diaporamas mis en musique par d’anonymes internautes. Un statut qui, finalement, devait parfaitement lui convenir.

"Le Fond de l'air est rouge"

« Le Fond de l’air est rouge »

Toute personne s’intéressant un tant soit peu à Chris Marker se doit absolument de découvrir le site inouï, d’une richesse sidérante, que lui consacre un cinéphile genevois, Christophe Chazalon, http://www.chrismarker.ch. Qu’il en soit ici chaleureusement remercié, ne serait-ce que pour les informations ayant permis d’enrichir ce court hommage tardif.
Signalons aussi un autre site, en anglais et plus collaboratif, http://www.chrismarker.org/, également très riche et tout à fait passionnant.

(1) Il employa le mot lui-même, peut-être pas tout à fait fortuitement, pour Le Mystère Koumiko, portrait d’une jeune japonaise francophile/phone rencontrée à Tokyo en marge des Jeux olympiques de 1964, qu’il présentait notamment ainsi en voix off : « Elle ne ressemble guère aux autres femmes, ou plus exactement elle ne ressemble qu’à celles qui ne ressemblent guère aux autres femmes ». Conjuguée au masculin, une phrase qui correspondrait assez bien à son auteur lui-même…
(2) Puisque, par commodité, on choisira de faire avant tout de Chris Marker un cinéaste quand lui-même ne s’envisageait même pas artiste mais plutôt « bricoleur », par une modestie sans doute un peu coquette.
(3) Deux cinéastes que tout semble opposer, à commencer par leurs films et leurs convictions politiques (même si Rohmer s’en est très peu fait directement l’écho dans son œuvre), qui, pourtant, présentaient quelques points communs. Ainsi, comme beaucoup de jeunes intellectuels de l’après-guerre, l’un comme l’autre entrèrent d’abord « en littérature », à la fois en publiant un roman (resté dans les deux cas sans descendance),
Le Cœur net, au Seuil, pour Marker, en 1949 ; mais aussi en collaborant à de prestigieuses et influentes revues de l’époque (Esprit pour Marker, de 1946 à 1952, année de son premier film, Olympia 52, consacré aux JO d’Helsinki).
(4) Il faut envisager ici « caméra » dans son sens métaphorique, la plupart de ses dernières œuvres n’en utilisant plus, à proprement parler.
(5) La plupart de ses dernières courtes œuvres sont ainsi consacrées à l’élection d’Obama en 2008, aux révolutions arabes et aux émeutes londoniennes de 2011, aussi bien qu’au mariage princier de Kate et William ou à la mort de Steve Jobs !
(6) Et Kubrick, pourra-t-on objecter ? Dans un genre radicalement différent, c’est un cas qui peut sembler comparable. Mais le retrait du monde de Kubrick relevait manifestement largement de psychoses (paranoïa,
control freak…) dont Marker ne semblait nullement atteint.
(7) Est-ce (aussi) pour cette raison (inconsciente ?) que les
Cahiers du Cinéma, auxquels Marker collabora très brièvement en 52-53, ont longtemps réservé un accueil très froid à ses films. En 1967 (n° 187, p. 61), La Jetée était ainsi qualifié d’ « exercice de style futile à force d’affectation, prévisible et fermé sur lui-même, jouant trop à coup sûr pour déboucher sur quelque futur inconnu que ce soit »
(8) La référence incontournable des cinéastes révolutionnaires de ces années-là était clairement le cinéma soviétique des années 20-30. Le lien entre Marker et Medvedkine ne resta pas seulement symbolique puisque les deux hommes devinrent amis et, trois ans après la mort de Medvedkine, Marker lui offrira un hommage très émouvant,
Le Tombeau d’Alexandre (1992).
(9) En tout cas jusqu’au
Fond de l’air est rouge (1977), dont le beau titre slogan dissimulait un film plus désenchanté que galvanisant. Les titres de ses deux sous-parties (Les Mains fragiles, Les Mains coupées) laissaient bien comprendre que, pour Marker comme pour beaucoup d’autres, le « moment révolutionnaire » était passé…
(10)
Lettre de Sibérie est d’ailleurs vraiment de ces films qui devraient obligatoirement être montrés et commentés à tous les écoliers dans l’objectif de développer leur esprit critique.

"Sans soleil"

« Sans soleil »

Il est finalement assez juste que ce soit le web et YouTube en particulier qui permettent aujourd’hui la meilleure diffusion d’une œuvre aussi touffue que largement inaccessible sur les supports plus classiques (DVD, VoD…). En tout cas en France, car on enrage que ce soit, une fois de plus, Criterion qui ait été le premier éditeur à proposer une édition Blu-ray de La Jetée et Sans soleil.
Voici une courte sélection de films visibles dans une bonne qualité (certains mis en ligne depuis la mort de Marker, peut-être pas pour très longtemps…). D’autres sont également facilement trouvables, en totalité ou par fragments (Le Mystère Koumiko, Le Fond de l’air est rouge, Level 5…), mais dans une qualité d’image beaucoup moins bonne. En attendant (rêvons un peu…) une anthologie DVD un jour, en France ?

Les Statues meurent aussi, coréalisé en 1953 avec Alain Resnais (et le chef-opérateur Ghislain Cloquet), le film qui lui valut ses premiers démêlés avec la censure, mais aussi celui qui commença à le faire connaître comme cinéaste (et aussi à asseoir la réputation de Resnais) :

La Jetée (1963) :

A bientôt, j’espère (1967), coréalisé avec Mario Marret et première production “Medvedkine” :

L’Ambassade (1973) :

Sans soleil (1982) :

Pictures at an Exhibition (2008), à la fois prolongement du travail accompli dans son CD-Rom Immemory (1997) et fragment du film L’Ouvroir, sa porte d’entrée à son territoire sur Second Life. Comme ses autres œuvres destinées au web, on ne peut plus vraiment le considérer comme du « cinéma » (encore que…), mais il se dégage de cette visite virtuelle d’un musée imaginaire une mélancolie et un humour particulièrement caractéristiques de l’ensemble de l’œuvre de Chris Marker :

Les sites http://www.chrismarker.ch et http://www.chrismarker.org/ précités permettent d’accéder encore à bien d’autres documents.

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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