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Arthur Harari – « Diamant noir »

Avec Diamant Noir, le réalisateur Arthur Harari plonge dans les racines du film noir et revitalise le genre grâce à une esthétique flamboyante riche d’ambiguïtés. Plus qu’un exercice de style, Diamant Noir est une réussite éclatante qui n’usurpe pas son titre.

Quelques traces subsistent encore du projet originel qui fonde Diamant Noir : le récit d’un braquage de diamants, dans la grande tradition du caper movie mais, dirons-nous, « à l’européenne ». Il y a bien un casse dans Diamant Noir mais celui-ci n’abhorre pas le visage technologique d’aujourd’hui. S’il reste savamment calculé comme une opération minutée et minutieuse, c’est un braquage artisanal qui privilégie les hommes aux machines, qui refuse le spectaculaire sans se défaire de son indispensable suspense.
Le film d’Arthur Harari est un peu à l’image de cette séquence : il se glisse dans les codes, convoque les figures imposées pour mieux en offrir une vision inhabituelle et prendre son spectateur à contre-pied. Car Diamant Noir est bien un film noir. Mais il n’est ni néo ni post et trace une route singulière qui revivifie un genre un peu coincé dans un urbanisme pluvieux et cauchemardesque qui suinte la désillusion et le fatalisme. Et si il y a une histoire familiale, elle n’est pas une saga, n’endosse pas de vocation mythologique. Cette singularité est tout à l’honneur d’un réalisateur qui admire un genre sans idolâtrie, qui ignore la pureté comme la filiation pour lui offrir une mutation gagnée au prix de mélanges percutants et audacieux : pour Arthur Harari, le genre apparaît plus comme un champs d’expérimentations qu’une terre d’allégeance. Pour parfaire sa démarche, le réalisateur revient tout d’abord aux sources et rien ne manque à Diamant Noir pour en faire un « bon polar » forcément haletant : une histoire de vengeance familiale inspirée d’Hamlet, des faux-frères ennemis et une figure paternelle à la fois bienveillante et cruelle, un trauma et de l’atavisme, des amours contrariés et des jalousies mal digérées, un butin et quelques coups de feux. Tout est là de façon presque trop évidente comme un « modèle du genre », énième variation sur le thème de la tragédie familiale avec Shakespeare et Sophocle en toile de fond, latente évidemment.

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Inscrit dans une réalité sociale sur laquelle le réalisateur prend le temps de poser un regard très documenté – Anvers et le quartier juif des diamantaires -, Diamant Noir fuit toute la prétention mythologique que suggèrent ses influences pour mieux rester à hauteur d’hommes. L’irréprochable casting – habité de figures presque inconnues – est au diapason d’une écriture qui ose saisir ses personnages dans leur quotidien et leur intimité et leur offre des dialogues dont la sobriété n’a d’égal que la justesse. Ce réalisme concret, presque brut, se frotte à une stylisation formelle osée voir excessive, en tout cas maniériste. La flamboyance presque baroque des couleurs reconfigure le réel tout comme le noir et blanc des films noirs reconfigurait la ville. Dans la continuité d’une œuvre comme Meurtre d’un bookmaker chinois, le territoire d’Anvers devient l’enjeu d’une expérimentation formelle qui interroge de façon passionnante le regard du spectateur et qui nourrit le thème principal du film : la déformation, l’asymétrie, la déviance.
Si le réalisateur détourne et déforme les codes, ils ne sont que le squelette d’une peau qui transforme Diamant Noir en œuvre maniériste, en œuvre qui interroge donc la représentation. D’un trauma qui n’est qu’un souvenir brouillé on glisse vers une vengeance aveugle motivée par ce qui pourrait être un leurre. Une thématique que l’on retrouve dans les gialli, ces serial-killers italiens des années 60 et 70 où – outre le trauma – on retrouve ce regard maniériste qui interroge et transcende le réel avec flamboyance.
Le diamant incarne idéalement cette vocation esthétique : associant un aspect à la fois brut et travaillé, il est une éloge de l’asymétrie et fait dévier la lumière. Une pierre à laquelle le chromatisme très complexe de Diamant Noir fait écho. A la fois en profondeur – les codes, les figures et les thèmes – et en surface – l’ultra-stylisation –, Diamant Noir apparaît comme la réussite exceptionnelle d’un cinéaste obsessionnel et d’un cinéphile averti qui remet en jeu l’essentiel de ce qui fonde le film noir et, plus largement, le cinéma : l’ambiguïté.
« Seul le regard compte » pour le diamantaire comme pour le cinéaste. Désormais, ce sont mille couleurs éblouissantes comme autant de réalités qui s’offrent à eux.

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A propos de Benjamin Cocquenet

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