Sudden fear (Le Masque arraché en version française) est resté dans la mémoire des cinéphiles car il fut le premier film critiqué, dans les Cahiers du cinéma, par un jeune homme promis à un avenir brillant : François Truffaut. Cela pourrait n’être qu’anecdotique mais ce papier permet de remettre certaines pendules à l’heure : contrairement à ce qu’affirment certains analphabètes sur la toile, les Cahiers ont toujours défendu le cinéma de genre (ici, un petit film noir estampillé RKO) et à travers cet éloge d’un film signé pourtant par un cinéaste assez anonyme (David Miller), Truffaut annonçait déjà une ligne éditoriale visant à opposer à une certaine tradition littéraire et psychologique l’idée de « style » et de mise en scène.

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Il faut dire que l’histoire de Sudden fear est relativement classique. Après avoir été recalé à une audition de théâtre, l’acteur Lester Blaine (Jack Palance) retrouve par hasard la dramaturge Myra Hudson (Joan Crawford) et la séduit avant de l’épouser. Mais il renoue également avec Irène (Gloria Grahame), une ancienne maîtresse et ils décident tous deux d’éliminer Myra pour hériter de sa prodigieuse fortune…

Ce n’est pas la première fois qu’on assiste à ce genre de machination criminelle où le jeune homme un tantinet gigolo séduit une richissime femme du monde pour lui extorquer de l’argent. La construction en deux temps (celui de l’amour puis celui de la vengeance) est efficace mais sans grande originalité. Néanmoins, on se laisse vite captiver par la mise en scène sans fioriture de David Miller.

Pour la petite histoire, ce cinéaste avait auparavant réalisé un film assez moyen des Marx brothers (La Pêche au trésor où apparaissait également une juvénile Marilyn Monroe) et il signera quelques années plus tard son film le plus célèbre : Seuls sont les indomptés avec Kirk Douglas. Avec Sudden fear, Miller séduit par son sens du rythme et par une attention toute particulière accordée aux décors (les rues en pente de San Francisco), au cadre et aux lumières. Il parvient à toujours trouver un angle un peu original pour donner à ses plans une certaine intensité, jouant notamment souvent sur de légères plongées qui semblent donner un sentiment de puissance au personnage de Blaine tout en suggérant qu’il est en train de tomber lui-même dans les mailles du filet. A ce titre, ce plan quasi-subjectif (plongée depuis l’embrasure d’une porte) où Gloria Grahame en position provocante sur un canapé lui dit « tu es toujours amoureux de moi » est exemplaire.

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En plongeant dans les eaux troubles de l’amour trahi, de la vengeance et de la machination criminelle, le cinéaste réalise un film plutôt sombre et soigne à ce titre ses ambiances nocturnes, jouant avec les ombres portées dans la grande tradition du film noir. Là où il arrive un peu à se distinguer du tout-venant, c’est dans une certaine manière de faire vivre l’action sur le visage des personnages.

Je m’explique : le cinéma noir est généralement béhavioriste, s’intéressant avant tout au comportement des personnages et à leurs gestes. Dans Sudden fear, la grande séquence qui fait basculer tout le film est ce moment où Myra découvre que son mari et sa maîtresse fomentent un plan pour l’éliminer (je vous laisse le plaisir de découvrir comment). Ce passage est assez extraordinaire dans la mesure où il est relativement long et parce que Miller se concentre essentiellement sur le visage si expressif de Joan Crawford. L’action à proprement parler est interrompue pour une longue auscultation des sentiments contradictoires qui se lisent alors dans les yeux du personnage (la déception, le désespoir amoureux et la frayeur). En s’appuyant de façon très habile sur des objets (une pendule qui devient un acteur essentiel de l’action), le cinéaste parvient à ménager ainsi des plages silencieuses (du moins, sans dialogue puisque le personnage est seul), relativement longues, faisant dévier les enjeux du film de l’action pure (la machination criminelle, la vengeance de Myra imaginée d’abord dans une excellente séquence en surimpressions…) vers la scrutation des tourments intérieurs de son héroïne bafouée.

Il est donc plus que temps de louer la performance de Joan Crawford qui parvient, en dépit d’une certaine outrance qui lui est propre, à suggérer une palette très large de sentiments contradictoires (de la haine vengeresse à la frayeur). Son jeu expressionniste est au diapason d’un film tourné vers l’intériorité des personnages. Face à elle, Jack Palance et son visage en lame de couteau est parfait : le salopard intégral dont le cynisme est absolument glaçant. Enfin, il faut également citer la désinvolture de Gloria Grahame, parfaite en garce  manipulatrice. C’est d’ailleurs sur elle que le jeune Truffaut avait jeté son dévolu dans son article : sans faire injure à la comédienne qui est vraiment excellente, on peut penser que ce sont d’abord ses hormones qui ont parlé…

Au bout du compte, ce trio de comédiens se révèle remarquable et porte ce film noir qui aurait pu n’être qu’un énième produit manufacturé par l’usine à rêves mais qui se distingue par sa singularité de style et une manière originale de traiter de façon « intérieure » l’action.

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Le Masque arraché (Sudden Fear) (1952) de David Miller

Avec Joan Crawford, Jack Palance, Gloria Grahame.

Rimini Editions.

Sortie en DVD le 14 février 2017

A propos de Vincent ROUSSEL

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