Christophe Bier – "Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques 16 et 35 mm"

magritte-ceci-n-est-pas-une-pipe… ceci n’est pas une pipe, effectivement, mais un dictionnaire…et pas n’importe lequel…
Il y avait l’Encyclopedia Universalis, le Grevisse, le Robert, il faudra désormais compter sur le Bier, un nouvel ouvrage de référence, quasiment l’œuvre d’une vie aurait-t-on envie de dire compte tenu de l’ampleur du projet. Ce colossal « Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques 16 et 35 mm » fait suite à sa Revue Cinérotica lancée en 2008 qui se donnait pour but de dresser un historique de l’érotisme et de la pornographie. Malheureusement, cette revue tout à la fois sérieuse et croustillante nous replongeant avec moult illustrations dans un univers révolu, du temps où le cinéma pornographique n’avait pas été détruit par Jack Lang et la vidéo, dût stopper sa publication au bout du quatrième numéro. Et voilà que presque 4 ans après paraît enfin cette somme de  1195 pages dans lesquelles sont répertoriés 1813 films. Certes on ne conseillera pas d’emmener cette bible le dimanche à la messe, et pas seulement parce qu’il est plus encombrant qu’un missel… cependant pour le plaisir de pêcher et de s’informer, on le consultera régulièrement. Une page, une lettre au hasard, un résumé.
Au-delà de la sensation presque absurde d’un tel inventaire ce Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques 16 et 35 mm respire à la fois un parfum libertaire et un amour total, irraisonné et déraisonnable du cinéma, d’un cinéma révolu puisque le cinéma érotique ou pornographique est quasiment mort ; la précision « 16 et 35 mm » sonne comme un manifeste, éloge d’un cinéma qui n’existe plus, au temps où les artisans du porno étant encore des cinéastes, quand ils filmaient sur pellicule. Il suffit de revoir les films de Gérard Kikoïne, de José Bénazéraf ou Frédéric Lansac pour constater à quel point au-delà du genre, leur mise en scène, leur photo, leur montage, leur cadrage et même leur discours diffèrent d’un simple enchainement d’acrobaties, d’halètements et de mots crus. C’est donc à de vrais artisans du cinéma que ce Dictionnaire tente de rendre justice. Cadeau à des cinéastes trop longtemps marqués du sceau du mépris, il est aussi le notre et un acte culturellement nécessaire. Au vu des notules rédigées par Christophe Bier et ses compères*, une des premières questions est de se demander comment ils s’y sont pris pour visionner toutes ses œuvres sans mourir d’indigestion, et s’ils les ont réellement toutes regardées compte tenus du sérieux qui émerge de leurs analyses. Pour un peu, on les imaginerait dans une grande demeure bourgeoise, lors d’un week-end dans un château enchainant les films pour une Grande bouffe du porno.
Dans sa préface, Bier, fait part du remous créé par la sortie de Baise Moi, pour évoquer l’incompréhension d’un genre considéré comme dépravé et dangereux, un genre rejeté plus encore à l’ère du sida, lorsque seront bannis les films tournés sans préservatif, ce qui équivaut à interdire toute la production X filmée sur pellicule. A travers ce dictionnaire Christophe Bier dresse un plaidoyer contre la censure, son manque de clairvoyance et son évolution. Bier rappelle l’arrivée du porno de Scandinavie en 1967, puis la « consécration » avec Gorge Profonde en 1969 aux USA, en passant par un Emmanuelle très soft, parallèle à l’acmé de cette frénésie, libérant les mœurs sur les écrans avec le X et coupé net par la loi X de 1974.
L’évolution du terme pornographie va de pair avec celle des mœurs, comme en témoigne un Caroline Chérie taxé d’obscène par l’Eglise alors qu’il fait figure de bluette maintenant, nous rendant attentifs à l’apparition du fameux téton. Contrairement à ce qu’on pourrait supposer, au fil des décennies, la libération n’a pas eu lieu, car si le porno est devenu vidéo, donc individualisé, à la maison, sa disparition des salles – malgré la véhémence du cinéma dit d’auteur à intégrer des scènes non simulées – témoigne de la victoire de la censure et du puritanisme : disparition donc de toute tentation artistique au profit d’un genre devenu un outil télévisuel masturbatoire. Il s’agit donc d’un ouvrage tout bonnement incroyable qu’on hésitera à la fois à garder caché pour les enfants (qui savent déjà lire, puisqu’il n’y aucune photo) ou à mettre clairement en évidence dans bibliothèque, ultime façon de tirer la langue à tous les emmerdeurs frileux …et de montrer qu’il est un temps où la pornographie comme l’érotisme pouvait avoir un discours esthétique, social, voir politique.
C’est avec un plaisir évident que l’on voit se côtoyer des titres antithétiques, mais c’est bien entendu pour intégrer le X, le désenclaver, briser la barrière, en se refusant à opposer les genres ; le « montrable » et l’ « immontrable » se font face : L’âge d’or de Buñuel, Jeunes Bourgeoises branchées sodomie (1984) d’Alain Payet, Le Dernier Tango à Paris (1972) de Bernardo Bertolucci et Je suis une pédale monteuse (1977) d’Anne-Marie Tensi occupent le même lit, cohabitent et partagent couette et oreillers. Si les notules sont extrêmement pertinentes, variant parfois d’intérêt selon les films et les rédacteurs, il s’en dégage parfois des débats d’ordre esthétique ou sociologique, comme en témoigne, pour ne citer qu’elle, celle d’Initiation d’une femme mariée de Burt Tranbaree que Jean-François Rauger décrit comme une forme du chant du cygne du X français avant sa disparition, soulignant bon nombre de symboles et d’indices à décrypter. C’est là que le dictionnaire, bien loin d’un simple guide, offre des clés inattendues pour lire entre les lignes d’un genre trop évident, dont le caractère particulièrement explicite et trivial tend facilement à éliminer le discours caché parfois très mélancolique sur les rapports homme/femme.
Chaque notule est d’une précision confondante (titres refusés, durée, cinéma dans lequel le film est passé, diverses notes, variation) et rien n’y manque. De plus le dictionnaire présente également un index des Nom propres, et des titres, ainsi qu’un petit glossaire instructif, expliquant tout autant les fameux termes caviardage (inserts pornogaphiques, qualifié de terme impropre plutôt cannibalisation), double-version, hachache (gémissements, cris et expression lexicalisées imposées par la production), etc.
A travers cette encyclopédie on entrevoit tout à la fois les contraintes d’une production et la censure qui guette, car qu’on le veuille ou non, c’est un genre qui se fait toujours contre, qui contourne, mais en réaction avec la censure, tout en étant lui-même régi par des règles imposées.
Indéniablement, cet imposant pavé, dont la sobriété quasi janséniste de la présentation (une couverture noire, et le titre dans un rose discret) contraste avec le genre qu’il sert, constitue une reconnaissance pour certains artistes, réalisateurs ou acteurs, méprisés, parfois considérés comme des prostitués du cinéma et qui enfin récupèrent peu à peu leur réputation et leur humanité.
Cela fait vraiment plaisir de voir enfin des cinéastes étudiés avec sérieux sans la distance du second degré, de voir par exemple Franco ou Borowcyck enfin étudiés comme de vrais artistes. Car les notules ne se contentent pas d’être informatives mais sont également des analyses d’œuvres, parvenant de manière la plus synthétique possible à aborder des débats psychanalytiques, métaphysiques, artistiques ou politiques. Comprendre que finalement L’Age d’Or de Buñuel n’est pas en contradiction avec Shining Sex pourrait paraître pure provocation, ce qui pour Christophe Bier et son équipe, ne l’est absolument pas. C’est pourquoi ce dictionnaire apparaît comme essentiel pour tout cinéphage un tant soit peu ouvert au cinéma en marge, et donc au cinéma dans sa totalité, au cinéma tout court – n’est ce pas ainsi que devrait se définir le cinéma, dans son expression la plus totale, la plus libre, la plus transgressive.
Il est probable que la plupart des œuvres pornographiques décrites ne valent peut-être que par leurs délicieux titres, mais peu importe, car cette historisation fascinante du genre dépasse largement la notion de « qualité », expression brute de la contre culture et de l’explosion d’interdits, qui n’a pas forcément toujours grand-chose à voir avec le cinéma, mais qui demeure un témoignage inestimable de l’humain et de l’évolution des mentalités. Rien que pour les Lansac ou les Kikoïne il est indispensable de se repencher sur un genre qu’on a souvent relégué au simple instrument d’excitation, sans soupçonner un seul instant une démarche de cinéaste, des qualités esthétiques ou une essence subversive. Christophe Bier et son équipe n’affranchissent pas le cinéma pornographique de la marge – parce que c’est également de sa marginalité qu’il tire son audace et sa force – mais de le réintégrer au sein d’un espace culturel pour lui ôter un peu de mépris et lui redonner la place qu’il mérite. Il ne s’agit pas de réhabiliter des nanars ou de rétablir la vérité autour d’un genre injustement méprisé (ce serait exagéré), mais de savoir ouvrir le rideau pour regarder ce qui s’y cache parfois derrière, quitte à ne pas hésiter, parfois à confondre les (non) intentions d’un cinéaste avec les fantasmes cinéphiles et à métamorphoser un pur plaisir onaniste en analyse sensiblement exagérée.
Enfin, aussi étonnant que ça puisse paraître, ce dictionnaire a le parfum des réminiscences de l’enfance (et oui ! ) lorsqu’on voir défiler tant de titres que l’Officiel des spectacles signalait également, du temps ou les cinémas pornos existaient encore, ou dont nous apercevions les dernières affiches. Je me souviens du cinéma porno, boulevard Saint Michel tout à côté du Joseph Gibert musique actuel. Vous avez dit madeleine de Proust ?
* Grégory Alexandre, Edgard Baltzer, Daniel Brémaud, François Cognard, Serène Delmas, Maxime Delux, Denis Duicq, Giles Esposito, Dominique Forma, Pierre-Arnaud Jonard, Hervé Joseph Lebrun, Emmanuel Lefaufre, Armel De Lorme, Italo Manzi, Patrick Meunier, Alain Minard, Francis Moury, Britt Nini, Jean-François Rauger, Frédéric Thibaut, et Jacques Zimmer.Vous pouvez vous procurer cet inestimable objet en le commandant sur le site Serious publishing

A propos de Olivier ROSSIGNOT

Laisser un commentaire