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César Acevedo signe un premier long-métrage à la fois sobre et engagé. Transfigurant son histoire personnelle, le réalisateur fait de son film une caisse de résonance des luttes colombiennes et donne voix aux plus humbles, tout en évitant les écueils du film social.

         Si le titre du premier film de César Acevedo, La terre et l’ombre, semble hisser la nature au rang de personnage principal, il laisse aussi entrevoir un paysage où l’obscurité l’emporterait sur la lumière, un paysage hanté, peuplé de spectres et de souvenirs. C’est d’ailleurs ainsi que s’ouvre le film, sur l’apparition d’un revenant, le retour d’un fantôme. Dans un long plan fixe et silencieux, on distingue d’abord une tache minuscule dans le lointain, avant de reconnaître la silhouette d’un homme qui s’avance progressivement sur une route de terre, cernée par de hautes rangées de canne à sucre. Un camion le dépasse alors, créant un nuage de poussière si épais que le vieil homme y disparaît, avant d’émerger à nouveau petit à petit. Cet homme, c’est Alfonso, un vieux paysan qui revient dans sa région d’origine, après dix-sept ans d’absence, pour se porter au chevet de son fils gravement malade.

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         Film hanté, La terre et l’ombre l’est à plus d’un titre : César Acedevo s’est en effet inspiré de son histoire familiale, et en particulier de la douloureuse disparition de sa mère. A travers la lente agonie du fils, le film rejoue un épisode intime de la vie du réalisateur et conserve la trace des êtres qui lui étaient chers. En les faisant revivre le temps d’un film, il leur adresse un dernier au revoir. A l’instar du film, la maison dans laquelle se retrouvent les personnages semble elle aussi gagnée par cet aspect fantomatique : les objets qui l’encombrent et dont on se débarrasse figurent les débris d’un passé lointain et nous racontent l’histoire d’une famille désormais éclatée. Les fruits généreusement disposés sur un perchoir devant la maison et destinés aux oiseaux n’en attireront finalement pas un seul, à l’image du repas qui refroidit sur une table sans convives. La maison elle-même, encerclée par les plantations de canne à sucre, semble en sursis et promise à une destruction prochaine. Enfin, le drap blanc dans lequel le fils malade s’enveloppe pour se protéger des vapeurs délétères dues au brûlage de la canne à sucre signale sur un mode migrave miléger sa séparation d’avec le monde des vivants. La terre et l’ombre atteint souvent une ampleur inattendue lorsque la réalité prend soudain une tonalité fantastique que ce soit dans des séquences nocturnes ou des visions de poussières créatrices d’une brume étouffante. Enfin le chaos des corps semblera fusionner avec la nature dans une acmé apocalyptique.

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         Dans le très beau premier plan du film, le jeu déformant d’échelles et la distance adoptée par la caméra mettent en regard la vulnérabilité de l’homme et l’immensité des éléments. L’inscription du personnage dans ce paysage aux proportions démesurées suggère par avance un jeu inégal – le rude labeur des ouvriers agricoles, sommés d’abattre à la machette de gigantesques parcelles de canne à sucre lors d’une interminable journée de travail. Pour dénoncer l’exploitation industrielle de la canne à sucre dans la vallée du Cauca et ses conséquences irréversibles sur la population ouvrière, César Acevedo fait appel à des images quasi-documentaires. Pendant qu’Alfonso prend soin de son fils et s’occupe de son petit-fils, son ex-femme et sa belle-fille se rendent tous les jours dans les plantations pour faire survivre la famille. Debout alors qu’il fait encore nuit, elles reviennent en fin de journée, silhouettes informes et titubantes de fatigue au visage noirci par les cendres. La gestion humaine des journaliers répond à une logique absurde et implacable, les ouvriers agricoles ne parvenant jamais à rencontrer la personne pour laquelle ils travaillent et se heurtant, impuissants, à un intermédiaire insensible. Quand le réalisateur de La terre et l’ombre s’exprime sur les effets pernicieux du progrès (voir à ce propos l’entretien avec le réalisateur), on ne peut s’empêcher de repenser aux paroles du nègre du Surinam déclarant au jeune Candide : « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe ».

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         On déplore quelques petites entorses à la sobriété du film, cédant parfois à la tentation du pathos à l’instar de ces larmes forcées du petit garçon pendant la scène centrale du film, qui aurait pu être largement écourtée. Pour le reste, La terre et l’ombre rappelle par sa pureté certains aspects de la tragédie : les personnages évoluent en quasi huis-clos au sein d’une maison aux allures de tombeau.  L’unité de temps, de lieu, d’action est presque respectée, dans la plus pure tradition classique. Et tout comme chez Racine, avant même que le film ne débute, la catastrophe est en marche. Mais si dans la tragédie classique, le destin pèse sur les épaules des personnages pour les mener à leur perte, ici, pas de fatum divin : la responsabilité est humaine et la tragédie n’en est que plus violente. Du reste, le dernier acte du film se déleste du tragique pour évoluer vers quelque chose de plus lumineux. A l’instar de la nature qui renaît de ses cendres, l’espoir ressurgit et le film parvient à se régénérer : après le drame oppressant et crépusculaire, l’horizon s’éclaircit pour faire entendre une ode à la vie.

A propos de Sophie Yavari

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