Cary Fukunaga – "Jane Eyre"

Certains livres traversent le temps sans rien perdre de leur force grâce à leurs histoires intemporelles imaginées par des auteurs à la perception humaine finement aiguisée. Jane Eyre de Charlotte Brontë fait partie de ceux-là. Après son très beau premier long métrage Sin nombre, le réalisateur californien Cary Fukunaga nous propose aujourd’hui sa version de ce chef d’œuvre littéraire ayant déjà fait l’objet de plusieurs films. Adapter un livre pour l’écran n’est jamais chose aisée, d’autant plus si le matériau de base est aussi dense que riche, comme c’est le cas ici. Mais la scénariste Moira Buffini a relevé le défi avec brio, assurément bien aidée par la plume très précise de Mademoiselle Brontë, autant au niveau des descriptions que du point de vue de l’héroïne.

Jane est une jeune femme pour qui aucun bonheur dans la vie ne semble prévu. Rejetée par sa propre famille, elle est envoyée vivre chez une tante, subissant alors de nombreuses maltraitances. Rejetée une nouvelle fois, elle finit en internat où l’ambiance environnante n’est guère meilleure. Après des années passées dans cette école, Jane est envoyée comme gouvernante auprès d’Adele, la jeune protégée d’Edward Rochester. Une attirance quasi immédiate va naître entre Jane et Edward, mais son simple statut à peine plus élevé que celui de domestique présente un obstacle évident à leur amour.

Michael Fassbender et Mia Wasikowska dans "Jane Eyre"
Michael Fassbender et Mia Wasikowska

Mia Wasikowska (Alice au pays des merveilles de Tim Burton) donne vie avec beaucoup de justesse à cette héroïne littéraire d’un autre siècle mais qui pourrait représenter presque n’importe quelle femme encore aujourd’hui. Refusant de se laisser dicter une conduite par son environnement familial ou éducatif, Jane se crée son propre destin en suivant son instinct. Ne pouvant être entièrement libre de ses faits et gestes, elle l’est dans sa tête et dans son cœur. Mais la vie n’aura de cesse de lui mettre des bâtons dans les roues et juste au moment où elle ose s’adonner au bonheur inattendu d’épouser son bien-aimé Edward, sa bulle de rêve éclate de la pire façon.

Pour incarner Edward Rochester, le choix de Fukunaga s’est porté sur le versatile Michael Fassbender (Hunger, Eden Lake ou encore le récent Prometheus). L’acteur fait oublier son physique avantageux en se coulant dans la peau d’un homme dont l’apparence rêche cache une sensibilité à fleur de peau. Les échanges intellectuels entre lui et Jane au coin du feu sont d’une sensualité étonnante – il n’oppose littéralement aucune résistance à ce petit bout de femme dont l’intellect et la franchise touchent son âme. Mais un amour aussi pur ne peut s’épanouir au sein d’une société dont les règles s’étendent au-delà des classes sociales jusqu’à la simple condition d’homme ou de femme.

Mia Wasikowska et Jamie Bell dans "Jane Eyre"
Mia Wasikowska et Jamie Bell

Prisonniers de ce qu’ils sont et ce qui les entoure, ils évoluent dans une ambiance sombre, triste et oppressante que Fukunaga instaure dès les premières images. Les tons sont froids sous les éclairages naturels – la seule chaleur provient de la lueur des bougies employées à bon escient tout le long du métrage. Au-delà de l’aspect gothico-romantique, Fukunaga a également préservé les quelques touches à caractère surnaturel du roman, ajoutant à son film des moments presque angoissants, le mettant définitivement à part d’autres métrages du même genre et en particulier, ceux de James Ivory. Le réalisateur américain ne possède pas cette sensibilité anglaise assez particulière et qui laisse de nombreux spectateurs de marbre. Là où les films d’Ivory restent bien ancrés dans le réel, leur conférant ainsi une certaine lourdeur, Fukunaga embarque le spectateur dans une atmosphère autrement plus envoûtante à la lisière d’un film fantastique. Et signe sans doute la plus belle adaptation de Jane Eyre jusque là.

Sortie nationale le 25 juillet 2012

A propos de Marija NIELSEN

Laisser un commentaire