Bleu comme l'enfer (Yves Boisset, 1985)

Bleu comme l’enfer (d’après un roman de Philippe Djian) débute comme un livre qu’on ouvrirait au hasard : pas de longue présentation des personnages, on n’a pas le temps, et de toute façon tous se révèlent archétypaux : le sale flic, la minette qui minaude, le beau mec qui a une énorme blessure cachée au fond de lui – ce qui aide à faire tomber la minette, vous aurez compris.

Le beau mec, c’est Ned (joué par Lambert Wilson), qui se fait aborder dans un bar par un drôle de type. Mais Ned n’est pas là pour faire connaissance ; après avoir fait diversion en mettant le feu dans les toilettes, il fait la caisse et prend la fuite. Mais voilà que le drôle de type, Franck, s’impose à ses côtés. Les deux se font alors prendre en chasse par des flics. On pressent l’échappée folle, mais Franck se révèle être un flic et l’échappée tourne court. 

Franck (magistralement joué par Tchéky Karyo) décide alors de ramener Ned chez lui, et de l’attacher avec des menottes dans la salle de bains. Pas de bol pour Ned, c’est pile le jour où la femme de Franck a décidé de le quitter. On se dit que Ned risque d’en faire les frais, mais c’était sans compter sur l’arrivée de la sœur de la femme, elle aussi tout autant archétypale que les autres, et en cela complètement géniale : poupée ultra-maquillée qui n’a qu’une idée en tête, se faire le mari de sa sœur. (A noter qu’elle est jouée par Agnès Soral, la sœur d’Alain Soral.)

Et toute la suite est ainsi, faite d’un mélange de situations attendues qui font la signature de tout nanar – Ned part avec la femme du flic – et de situations poussées jusqu’à l’absurde, ce qui en cela m’évoque Devil’s rejects (2005, Rob Zombie).

Evidemment, vous pourrez me dire que le jeu des acteurs est inégal ; que ça sonne franchouillard ; que c’est attendu. Mais justement ; ce sont là, il me semble, parmi les caractéristiques délibérées du film. Yves Boisset a fait un film sans prétention ; on n’est pas là pour réfléchir sur le sens et la finalité du cinéma, et contrairement à d’autres de ses films Boisset ne traite pas là de sujets politiques. D’emblée, Boisset nous livre tous les indices sur l’intrigue. Le flic se dit être un « sacré sale flic » ; ses collègues lui disent adieu lorsqu’il se met à battre la campagne pour retrouver Ned et Lili, etc. Bref, on sait bien comment tout cela va se terminer.

Quant au jeu des acteurs, s’il semble parfois exagéré, cela me semble là encore volontaire : il s’agit d’appuyer sur des situations attendues, vues et revues mille fois dans les films – je pense notamment à la scène de rupture entre Franck et sa femme.

Enfin, le côté franchouillard est très précisément ce qui rend, à mes yeux, le film délectable : imaginez qu’un Rob Zombie prenne place dans des décors à la Tati, ça sonne faux, mais c’est justement cette dissonance qui rend le tout infiniment drôle. Lorsque Franck emmène Ned chez lui, on découvre un petit univers pavillonnaire de banlieue, tout propret ; et lorsqu’il part à la poursuite de Ned, c’est dans sa ridicule voiture de flic. Sans oublier la bande son, qui mêle musique eighties et violons outranciers pour souligner les moments où le pathos est à son point fort : tout est fait pour nous rappeler qu’il s’agit d’un film, d’une grosse blague et qu’on est là pour s’amuser. 

Ce film fait écho à de nombreux autres, dont Canicule de Boisset (1984, également inspiré d’un roman, de Vautrin) : on retrouve un même goût pour les paysages français qui se prennent pour des étendues américaines Beauce dans un cas, Saône et Loire dans l’autre) – ce qui participe à l’ironie de l’ensemble. Bleu comme l’enfer m’a également évoqué La lune dans le caniveau (1983, Beineix), et Hot Spot (1990, Dennis Hopper), pour les scènes poisseuses, tant nocturnes que diurnes. Bref, en – seulement – 1h40, Boisset a réalisé une délectable parodie de road-movie à la française.

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