Bernard Rose – "Paperhouse" (Blu-ray, DVD)

En 1988, Bernard Rose est un clipeur reconnu et un jeune réalisateur de téléfilm qui l’est beaucoup moins… Il se lance au cinéma avec un film atypique, Paperhouse, nourrit de maintes influences, tout autant qu’il s’évertue à la recherche de nouvelles représentations pour un récit « d’entre-deux » (états de réalités, âges de la vie) invendable à l’époque. Un premier opus qui est aujourd’hui un représentant à la fois fort et fragile de ce subconscient familier, débordant dans le cinéma très visuel des eighties. C’est aussi le premier acte avec Candyman d’une sorte de diptyque fantastique pour son réalisateur.
 



To Kill a Mockingbird – Paperhouse – Candyman
 
Le générique de début de Paperhouse est assez intéressant aujourd’hui : ses lignes enfantines et ses abstractions peuvent tout aussi bien évoquer l’ouverture sous forme de boite à fusain et à gadgets de To Kill a Mockingbird de Robert Mulligan (film de fin d’enfance au subconscient assez proche), que sa dimension abstraite annoncer les lignes clairement dessinées des paysages urbains du générique de Candyman. Dans tous les cas, Bernard Rose use d’emblée de son expression visuelle pour aller puiser dans les arcanes de la psychée humaine.

Dans Paperhouse et Candyman, Anna (Charlotte Burke) et Helen (Virginia Madsen) sont finalement deux héroïnes qui se tiennent à distance de par leur âge mais qui demeurent très proches. Elles sont toutes les deux de presque tous les plans de la mise en scène de Rose, souvent même dans des gros plans qui semblent vouloir aller au plus profond d’elles-mêmes… Elles se retrouvent surtout paradoxalement "réveillées" dans un cours différent de leur vie par un alter-ego, un « autre » issu d’un monde parallèle, fantastique ou subonscient, avec lequel elles vont jouer une partie de cache-cache, où une bonne dose de romantisme peut aussi être prêt à déborder. Bernard Rose, et c’est rare au cinéma pour un personnage de cet âge, traite donc Anna avec autant de respect et de concentration sur son point de vue qu’il le fera pour sa Helen de Candyman.


Paperhouse – Candyman
 
Dans Paperhouse, le réalisateur évoque plus précisément un passage délicat, celui de l’enfance au début de la puberté, ce qui sur le plan des évocations sexuelles apparaît comme un grand vide paradoxalement très chargé, comme une tempête de passage qui reste opaque sur le plan des sens. Bernard Rose en passe notamment par ce boogeyman voleur d’enfance prenant les traits troubles d’un mystérieux père absent, qui dans les rêves en devient inquiétant et monstrueux… Une relation à l’ogre et à la puissance (à une faute antérieure du père ou juste à la peur de la gamine?) à laquelle la petite Anna adjoint une communication onirique avec un autre enfant malade, histoire d’amour enfantine quand la mort semble venir rôder pour la première fois au milieu des spasmes.

Rose choisit de ne pas vraiment expliciter la teneur psychanalytique de ses images, de rationnaliser et de symboliser plus qu’il ne faut la fièvre de son héroïne. Il nous invite plutôt à plonger directement dans ces méandres de l’inquiétude et à se laisser envahir par les images et peurs, jusqu’à ce final, étonnant dans son mélange à la fois de sobriété dans les péripéties, et dans sa tentative de lyrisme formel.




To Kill a Mockingbird – Paperhouse – Candyman
 
C’est que la fin de l’enfance « pure » ne permet pas vraiment au récit de déployer la forme romanesque intense qu’il aura dans un Candyman, adressé à un public clairement adulte et qui malgré son mélange des genres et son décor (qui reste unique dans l’histoire du fantastique), peut se vanter d’être plus facile à vendre. Paperhouse, même contrairement à son modèle revendiqué, La Nuit du Chasseur, n’a pas de personnage adulte assez fascinant pour permettre de contrebalancer avec aisance une enfance qui serait une sorte d’« à côté »  chargé de sens. On y suit plutôt Anna comme Spielberg ou Dante suivent leurs pré-teenagers dans E.T ou Explorers, mais confrontés à une banalité et à un subconscient qui ne se veut pas tributaire de l’imaginaire. Exclus donc cette excitation de « la grande aventure » qui permet de faire vendre le tout aux enfants, la possibilité d’action du dessin en lui-même étant comme dans un rêve à la fois riche de possibilité et très limité (voir cette gomme qui ne marche pas)! 
 
Au spectateur de suivre et d’être ouvert à un film tortueux, au rythme non pré-définis, qui finalement renvoie à toute une partie du fantastique anglais, de Lewis Carroll au Tour d’écrou de James. Un fantastique d’ailleurs un peu passé de mode à la fin des années 80 dans le cinéma anglo-saxon. Ce n’est pas tout non plus, les story-boards de Rose évoquant Le Locataire de Polanski… La première directrice artistique du film s’est également inspirée d’éléments de L’esprit de la Ruche, et il faut bien avouer que la descendance même de Paperhouse est souvent à retrouver dans le fantastique hispanique aujourd’hui, dans cette pure croyance en ces miroirs à traverser et dans les images des profondeurs juste à accepter pour elles-mêmes.
 

Paperhouse – Candyman

Paperhouse et Candyman sont des films paradoxalement ancrés dans des réalités sociales fortement mises en avant, mais Bernard Rose à su en tirer tout le parti : une maison abandonnée, une route, une tour d’immeuble, un phare, une chambre… De la petite classe moyenne aux cités abandonnées, il se plaît à rappeler à ce niveau tout ce que le spectateur enfouit dans sa vie de tous les jours, en les faisant ressurgir au travers de ces édifices familiers. Qu’ils soient aussi primitifs qu’une maison dessinée par un enfant ou prennet la forme d’une ville ultra-moderne, le résultat est finalement aussi inquiétant. Le contexte réaliste est donc propice à prendre une ampleure d’image « patron », comme une arcane mythologique reprenant apparence.
 

Paperhouse
 
Paperhouse et Candyman sont par ailleurs au niveau de leurs images deux films fantastiques précieux, car dénués d’effets numériques. Le premier se permet même des extérieurs en studio traditionnels, et une maison reconstituée dans un univers carton pâte que la restauration du film en HD met particulièrement en évidence. Au delà des quelques jeux surréalistes que la maison lui permet, Bernard Rose perpétue surtout un subconscient qui est celui du cinéma même, de la puissance onirique et expressionniste de ses recréations : un véritable vertige du processus artificiel. Avec cette passion pour l’image des clipeurs et pubeurs des années 80, il va aussi chercher du côté de l’inévitable Kubrick par moments, dans la géométrie mise en avant, et l’hélicoptère du final qui ne peut que faire penser à Shining (Candyman lui s’amusera des films de Godfrey Reggio en conviant en plus Philip Glass).

Le final dans le Devon, très différent du reste du film, et plus coloré et lumineux, faussement apaisé, pourrait faire également penser à la dernière partie d’Opera d’Argento quand à l’aventure intérieure de son héroïne, deux films qui sont contemporains d’ailleurs… Dans un sens, on inverse la perspective de Buñuel chez Rose ou d’autres qui travaillent cette esthétique du rêve. Certes, pas de rupture franche entre rêve et réalité comme chez le maître espagnol : mais c’est moins pour rendre le réel inquiétant et étonnant que pour donner le sentiment que ce dernier est finalement la création la plus artificielle qui soit. Une faible et fragile surface.
 



To Kill a Mockingbird – Paperhouse
 

 

 

Le Blu-ray / DVD : gros travail de restauration pour ce film qui, comparé à l’image VHS qu’il a connu pendant des années, prend une nouvelle dimension. La bande-annonce en 1.33 de l’époque est d’ailleurs étonnante en comparaison.

Dans la très instructive interview de Rose en supplément on apprend d’ailleurs comment toute la lumière du film a été conçue pour répondre aux critères de ce format VHS. Le cinéaste évoque le montage du film et la réticence de ses interlocuteurs, plus prompts à vouloir le faire démarrer au cinéma par un film musical… Il mentionne aussi les destins des jeunes acteurs de son film, Charlotte Burke ayant totalement arrêté sa carrière d’actrice après ce seul film, et Elliott Spiers s’étant tragiquement suicidé à l’âge de 17 ans (la tristesse de ce petit garçon à l’écran apparaît d’autant plus étrange en apprenant cela).
Un module à part est consacré à la musique du film, toujours évoquée par Rose, qui semble moyennement satisfait d’avoir du laisser en réecrire une partie par le jeune Zimmer (tout en louant son talent). Le film témoigne aussi de son amour pour les grands musiciens classiques avec ici la présence de Gabriel Fauré. Après ses deux films fantastiques, Rose d’ailleurs se consacrera quasi exclusivement à ces musiciens et à des adaptations de Tolstoï (cinq à ce jour, une Anna Karénine couteuse et quatre petites transpositions contemporaines tournées rapidement en numérique, avec Danny Huston). Un cinéaste définitivement atypique mais qui très vite a décidé de tourner visiblement ce qui lui parlait le plus. Sans doute est-ce pour celà qu’il a un peu fait le tour de la question rapidement en matière de fantastique.
 
Enfin, une rencontre avec Pascal Laugier autour du film, très intéressante pour situer la place que ce dernier a occupé dans ce qu’on appelle aujourd’hui « les années Starfix », et qui vaut aujourd’hui ce travail soigné de la part de Métropolitan. On y voit le réalisateur de Martyr appeler à un « devoir d’inventaire » critique et théorique sérieux sur la décennie 80, trop simplement adulée ou rejetée à son goût.
 

A propos de Guillaume BRYON

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