Autour de "Total Recall": Deconstructing "Schwarzy"

”Un film n’est pas seulement une histoire que le cinéma vend, mais aussi une culture, un pays, un autre type de consommation.
Cela, les Américains l’ont très bien compris.”
Bertrand Tavernier

A travers les étroites et parfois troubles relations que son cinéma entretient avec ses pouvoirs médiatiques, militaires et politiques, l’Amérique nous dit quelque chose: elle est une société de l’image dont elle a fait à la fois le vecteur d’une idéologie de la Nation et de son regard critique. Bénéficiant d’une production réactive érigée sur de perpétuels modèles qui sont autant d’archétypes prompts à symboliser toutes les idéologies, le cinéma de genre semble le vecteur le plus révélateur de l’histoire d’un pays et des héros qui l’animent. Son fonctionnement lui permettrait, en effet, d’être en prise directe avec son temps.
Après avoir incarné, sous l’égide de producteurs acquis à la cause de la politique américaine, les valeurs du reaganisme pendant les années 80 et face à leur perpétuation par Georges W. Bush jusqu’en 1993, le héros américain est en crise. Investi par des réalisateurs moins sensibles à cette idéologie conservatrice ou s’inscrivant culturellement dans une tradition “plus européenne”, Hollywood n’a plus le visage du propagandiste docile.
En quelques films, le héros ne sera plus cet archétype si malléable avec lequel il faudra en finir, revendiquant une crise presque existentialiste qui sera la base d’une renaissance selon d’autres fondamentaux.

Dans ce contexte, Arnold Schwarzenegger apparait comme un cas d’école:  une icône presque parfaite pour le cinéma de genre,  un corps de culturiste comme matière argileuse que ne pourra pas contrarier un jeu dramatique presque absent. C’est un corps-palimpseste, réinvesti au gré des tendances politiques et des relations internationales, traversé par une filmographie qui lui faire dire ce qu’elle veut. Entre délitement du reaganisme, sensibilité d’un réalisateur européen et influence d’un écrivain en proie au doute existentiel, Total Recall est le parfait exemple d’une transition, d’une crise qui voit disparaitre le héros des années 80 et surgir celui des années 90.


Vison romantisée & héros apeuré.

Hanté  par un rêve qui serait une vision inhabituelle, car romantisée, du héros américain, A. Schwarzenegger a peur. Deux séquences, matricielles, qui semblent vouloir confronter un individu saisi dans l’intimité de son quotidien à un personnage futur qui semble remettre en question les rôles passés.
Que me dit ce rêve?” pourrait se dit “Schwarzy“: émergence d’une humanité en proie au doute qui, déjà, le propulse au-delà des représentations iconiques et monolithiques de sa filmographie passée, entre deuil de l’inhumanité d’un Terminator (J.Cameron, 1984)  et du déterminisme symbolique d’un John Matrix (Commando, Mark Lester, 1985).
Mais ce rêve ne semble pas retentir comme fantasme mais comme oracle: l’annonce d’un “devenir autre idéologique” dont la trajectoire pour l’atteindre, encore obscure, sera le socle fertile d’une narration riche en rebondissements, sous forme de quête identitaire.
Car, à son réveil, A. Schwarzenegger  n’est plus personne, n’a plus rien incarné: un “degré zéro” du personnage héroïque victime d’une déconstruction  du mythe et des valeurs qu’il a imposé jusqu’alors. Pour renaître, il faudra faire tabula rasa d’un passé.

 


Féminisation & travestissement

Une refonte du personnage que Total Recall propose à travers une peinture des caractères du héros inhabituelle, entre travestissement et soumission.
Après un rapport sexuel occulté comme pour mieux l’empêcher d’exprimer sa viriliténotre héros apparait comme un mari appliqué, s’adonnant aux taches ménagères: une entreprise de féminisation est en marche qui se manifeste à travers des tentations de travestissement et un rapport de soumission aux personnages féminins.
Pendant la première partie du film, on assiste à un travestissement progressif du héros dont le point d’orgue sera la célèbre séquence au poste frontalier. Face à une planète qui est un comme appel à se réaliser, le travestissement de notre héros explose littéralement: l’expression d’une revendication à redevenir soit, à reconquérir les attributs qui font de lui un homme.
 


Reconquête des attributs masculins

La féminisation du personnage s’appuie sur des rapports aux femmes régis par la domination et la soumission.
Si son premier rapport sexuel, malgré une nette domination féminine,  est occulté, nous observons sa reproduction symbolique à travers un triangle amoureux, cellule presque familiale, qui semble mettre en jeu deux frères ennemis face à la conquête d’un amour maternel.
 


Castration & domination

Entre domination et castration, Sharon Stone, qui dessine déjà en filigrane les traits de la future Catherine Trammel, est bien cette mère qui contrit notre héros  dans sa virilité et l’émascule plusieurs fois, avec un plaisir non feint. Pour redevenir héros, il faudra que notre personnage s’affranchisse de cette influence maternelle et démiurge qui régit, par le mensonge et la manipulation, cette vie qui ne lui ressemble pas. Quand notre héros lui demande de fuir face à la menace, c’est à travers un dialogue “à double sens” qui sonne comme une défiance vis-à-vis de sa présence et semble lui dire: “Quitte moi!”.

Sur Mars, terre révélatrice, il sublimera une dernière fois son rapport sexuel par le meurtre, se débarrassant définitivement de la mère d’une balle qui signe son divorce définitif. Il s’adonnera alors, comme une ultime épreuve, à un combat à mains nues avec celui qui partage cet amour maternel, Michaël Ironside : une plateforme comme un ring ou l’on se retrouve “entre hommes”, tels Abel et Caïn, délaissant, dans un mouvement ascendant, une prétendante auprès de laquelle il faudra faire ses preuves. Une situation nouvelle qui permet, pour la première fois, un plan en plongée sur le personnage féminin, signe d’une domination temporaire et de la reconquête d’un statut héroïque.
 


Sublimation du rapport sexuel et reconquête identitaire

Cette peinture d’une crise existentielle trouve un prolongement esthétique à travers une crise de la représentation cinématographique.
Entre dissolution, défiguration et parcellisation, le héros est un personnage également en quête d’une nouvelle image qui serait renaissance.
 


Dissolution & abstraction

A partir d’un générique qui est déjà dissolution d’un nom, le film multiplie les représentations abstraites de notre héros qui sont autant de façons de nier un droit à l’image. Entre l’anonyme désincarnation d’un squelette  et l’abstraction d’un point rouge sur un écran de contrôle, notre personnage se voit refuser une représentation en tant qu’être de chair et de sang. Et la reconquête de cette image se fera dans la douleur et le doute.

La défiguration dont est victime le personnage ouvre plusieurs hypothèses:
– Elle est, d’un point de vue étymologiqueun déni de figuration.
– Elle est, d’un point de vue figuratif, une tentative de déformation qui appelle, paradoxalement, son contraire de la part du personnage.
– Elle est un processus de matérialisation du personnage qui revendique son existence à travers une chair éprouvée: une épreuve sadique, un chemin de croix qui n’est pas étranger aux rapports que Paul Verhoeven entretient avec ses personnages et la religion.
La logique de défiguration est donc une épreuve presque christique, outil d’une expiation qui révèle déjà les enjeux qui verront renaitre le héros des années 90.

Très logiquement, cette entreprise de dissolution et de défiguration se solde par des mises à mort symboliques qui annoncent autant de renaissances. A la fois fragilisé dans sa représentation mais renforcé dans ces ultimes épreuves, notre héros cultive une survivance d’immortel qui le rapproche de plus en plus d’une vision déifié du héros: une vision qui sera prédominante dans sa redéfinition à l’aube des années 90 et se prolongera à travers la figure du super-héros.
 


Défiguration


Morts symboliques

Si Philip K. Dick n’aurait pas renier cette dimension christique de notre héros (re)naissant, c’est pourtant un autre thème fondateur de son œuvre qui va nourrir le film en profondeur: la schizophrénie. Entre gémellité et hantise du double, elle est le terreau le plus fertile pour exprimer la crise identitaire de notre personnage.

Duplication du présent ou fantôme du passé, le double propose une représentation parcellisée d’un héros qui s’oppose à sa quête d’une unité comme cohérence. Confronté à sa démultiplication, il n’aura de cesse de se combattre ou d’assimiler ses doubles pour être présent, sous-entendu “être dans le présent“.
Le premier de ces doubles est celui qui hante sa vie passée et dont la virtualité n’a d’égale que sa propension à la multiplication: sans corps, défiant l’espace et le temps, représenté à travers des écrans entre absence et présence, il est bien un fantôme qui hante notre personnage. Une hantise qui renvoie à une filmographie passée, entre désincarnation (Terminator) et idéologie du barbouze (Commando, Le contrat).
 


Fantômes démultipliés

Le reflet est un autre double qui s’immisce dans la vie de notre personnage. Inscrit dans le présent, il est l’expression d’une ubiquité qui s’annonce comme conscience de soi, un mouvement introspectif qui emmène notre personnage au bord du délire schizophrénique.
Tous ces doubles se retrouvent synthétisés dans une belle idée de cinéma: l’hologramme.
Qu’est ce qu’un hologramme?
A la fois le reflet qui serait passé de l’autre côté du miroir et le fantôme sorti de son écran, une présence active, participative et une dissolution car évanescent par nature. Il est donc au croisement de toutes les problématiques qui habitent notre personnage.
Le rapport entretenu entre l’hologramme et notre personnage est celui de la complémentarité, de la complicité, parfaitement résumé dans un travelling qui réunit le réel et son double dans un espace commun. Dans une belle scène de gunfight, ils se jouent chacun de l’ennemi pour mieux combattre jusqu’à la substitution complète: témoins de la mort de ce double, nous assistons à son remplacement par duperie. Victoire par substitution.
 


Le reflet et le don d’ubiquité


Le réel et son double réunis dans un espace commun


Histoire(s) d’hologramme

La reconquête d’un statut de héros passe donc par la mort de ces doubles symboliques et la reconstitution d’une individualité forte et cohérente: une unité qui sera à même d’incarner les nouvelles valeurs que sont celles des héros des années 90.

Malgré le “rêve-oracle” en début de film, peut-on parler de prédestination de notre héros, serait-il dorénavant un élu qui changerait le monde?
Au-delà des valeurs de justice et d’ordre moral qui animent les héros des années 80 et qui s’exercent sur un territoire défini, le héros des années 90 semble dépasser ce statut d’exemplarité : il est le fondateur d’un nouveau monde, un nouveau “Dieu”.

Dans Total Recall, la création de ce nouveau monde passe par une identité reconnue qui est une empreinte sur le monde, renvoyant au geste archaïque des grottes de Lascaux ou l’homme tentait, par ce même geste, d’imprimer son existence sur le monde.
Cette nouvelle identité nous dit une chose: elle se nourrit toujours des mêmes fondamentaux religieux, entre protestantisme et calvinisme, dont le réalisateur ne dément pas les influences.
Profondément ancrés dans les valeurs américaines, ces fondamentaux ressurgiront à travers l’élection républicaine de G.W Bush Jr. en janvier 2001, personnalité proche du protestantisme évangélique, à travers son adhésion au “Born again Christan“.

Jésus lui répondit : « Oui, je te le déclare, c’est la vérité : personne ne peut voir le Royaume de Dieu s’il ne naît pas de nouveau. »

Une renaissance qui serait bien celle de notre héros, devenu alors super-héros et précurseur de leur déferlement sur les écrans américains la décennie suivante.
Mais une renaissance qui passerait par une crise car au croisement de plusieurs idéologies qui se bousculent et se questionnent: la crise d’une Nation définitivement tiraillées entre fidélité à ses traditions et convoitise d’une modernité héritée de l’influence européenne, à travers une tradition humaniste. Un trouble que l’on retrouvera à travers l’alternance politique des années 90, entre “clintonisme” et “bushisme”: le premier pour une faille qui l’aura rendu humain au regard du monde, le second pour un esprit conservateur comme fondement d’une Nation.
 


Une empreinte sur le monde

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A propos de Benjamin Cocquenet

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